Entretien

Marcelo dos Reis

Rencontre avec un guitariste éclectique et engagé.

Le guitariste portugais Marcelo dos Reis est l’un des chefs de file de la scène improvisée portugaise. Il a créé en 2014 le label Cipsela Records avec le contrebassiste José Miguel Pereira.

Quelles ont été vos motivations pour créer le label Cipsela Records ? N’est-ce pas un pari osé à l’heure de la dématérialisation toujours plus importante de la musique ?

Au départ, il s’agissait juste de pouvoir présenter notre travail musical sans dépendre de personne, et de créer un pendant à notre série de concerts “Double Bill” - tout rassembler en un point et faire monter les deux projets en puissance. Mais nous avons vite réalisé que nous étions en relation avec nombre de musiciens dans la communauté des musiques improvisées, et nous avons commencé à enregistrer beaucoup, avec le futur du label à l’esprit, et étonnamment, tout se plaçait dans le champ de l’improvisation acoustique, ce qui est devenu notre “ligne”, si je puis appeler ça ainsi. Je pense sincèrement que les gens qui se reconnaissent dans une vision musicale créative sont toujours attachés à l’objet physique. Chez Cipsela de toute façon, tout acheteur du CD reçoit les fichiers gratuitement. Nous ne voulons pas être juste des “vendeurs de fichiers”, nous voulons vendre ce que nous pensons honnêtement être “de l’art musical”. Un livre est un livre, un CD un CD, un LP un LP, et un fichier tout autre chose – quelque chose sur quoi je ne me suis pas encore penché.

Vous imaginez un musicien qui vendrait un stylo promotionnel au lieu d’un CD après son concert ?

- Quels sont les objectifs du label ? Comment choisissez-vous les projets que vous produisez ?

Les objectifs du label sont très simples : juste sortir quelques disques par an de façon à ce qu’ils reçoivent l’attention qu’ils méritent, et ce dans des éditions limitées à 300 copies. Nous choisissons des projets que nous apprécions, et dont nous pensons qu’ils peuvent être spéciaux (de toutes sortes de façons), et nous veillerons à rester concentrés sur chaque album comme un projet unique, plutôt que de faire du label un “business”. C’est un truc d’amoureux.

- Identité, esthétique, choix musicaux tranchés. Les premières réalisations de Cipsela révèlent un soin tout particulier accordé à l’objet disque. Quelle est votre relation avec le support CD ? Que pensez-vous de la musique dématérialisée ? N’est-elle pas un moyen de toucher de nouveaux publics ?

Oui. J’insiste, nous ne voulons pas séparer l’expérience d’écoute d’un objet organique, et bien que nous utilisions l’univers digital pour partager notre travail, - c’est indispensable pour toucher un public - nous croyons que nous devons enseigner audit public l’importance de posséder de vrais disques, l’importance de soutenir les artistes indépendants. Vous imaginez un musicien qui vendrait un stylo promotionnel au lieu d’un CD après son concert ? L’idée est vraiment dérangeante…

- Vous travaillez avec la graphiste Katia Sa qui signe l’esthétique graphique du label ? Est-ce que des labels à forte identité visuelle comme Tzadik ou Hat Hut vous ont influencé ?

Définitivement. Nous voulons vraiment maintenir une identité unique et cohérente, à l’instar de ces labels. Mais Hat Hut par exemple se définit beaucoup plus par un travail photographique, alors que Katia s’inscrit dans les arts plastiques et graphiques (c’est aussi une magnifique sculpteure). J’ai toute confiance en son travail. Katia a été cruciale dans le travail de définition du label, lui a donné son authenticité, de façon à ce que les gens puissent identifier immédiatement nos albums.

- Le premier album de Cipsela Records est un enregistrement de votre compatriote Carlos « Zingaro » [1]. A-t-il été une influence pour vous et plus généralement quels sont les musiciens qui vous ont inspiré ?

Bien sûr, Carlos “Zingaro” m’a énormément influencé, mais pas seulement moi, c’est un immense exemple pour les improvisateurs et jazzmen portugais, et je pense qu’il mérite beaucoup plus de reconnaissance que ce qu’il reçoit, pour ce qu’il a fait pour la musique au Portugal. Hélas, il en va ainsi au Portugal. Quoiqu’il en soit, je suis très heureux d’avoir l’opportunité de travailler ainsi avec lui, et nous referons un album ensemble l’an prochain, le groupe s’appelle le quartet STAUB, Hernani Faustino et Miguel Mira complètent le line-up. Mes influences sont très diverses, elles ne viennent pas seulement du jazz, de l’impro ou de la musique contemporaine, elles viennent aussi du rock qui évidemment m’a beaucoup marqué pendant mon adolescence, - la liste serait vraiment trop longue, j’en oublierais !

- Comment avez-vous commencé la musique ? La guitare a-t-elle été votre premier instrument ? Comment en êtes-vous venu à jouer de la musique improvisée ?

Je me suis intéressé à la musique très tôt, vers 6 ou 7 ans, mais je m’y suis mis sérieusement à 14 ans ; à 15 ans j’étais déjà dans des groupes de rock, j’y chantais même, j’ai commencé à jouer et chanter en concert à la même époque. Les parties improvisées qu’on trouve dans un certain rock me fascinaient et me fascinent toujours, chez Hendrix, King Crimson, Neil Young, Led Zeppelin, Pink Floyd, le Krautrock, Sonic Youth pour ne citer que quelques-uns, et quelques années plus tard, alors que je m’étais inscrit dans un conservatoire de jazz à Lisbonne (tout en étudiant le chant en parallèle), tandis que mes condisciples se concentraient sur des choses beaucoup plus mainstream, moi je découvrais Ornette, les derniers travaux de Coltrane, Dolphy, Dixon, Braxton, Cecil Taylor, Andrew Hill, etc. Deux ans plus tard j’ai déménagé à Coimbra et me suis investi dans JACC [2] où j’ai rencontré la plupart de mes amis, et ai eu enfin le loisir d’écouter de plus en plus d’impro européenne – absorbant le plus que je pouvais, m’immergeant – et j’ai compris que c’était une approche qui me convenait vraiment, que je devais approfondir. A partir de là j’ai recherché les rencontres les plus diverses, cela a été une explosion. Du reste, je n’abandonne pas pour autant l’étude du matériel traditionnel, ni la composition, c’est très important pour moi, au-delà de mes envies d’abstraction.

Marcelo dos Reis (par Hélio Gomes)

- Vous jouez de la guitare acoustique, de la guitare préparée et de la guitare électrique. Que vous apporte chacun de ces instruments ? Sont-ils liés à des projets ou des esthétiques particuliers ?

Ce choix dépend toujours de la nature du projet, chaque instrument me donne un point de vue, selon lequel je pense pouvoir opter pour la meilleure approche : les questions de timbre, d’énergie, de feeling, sont si variées dans cette musique, où les individualités sont très fortes, qu’il faut savoir garder foi en ses intuitions pour faire le meilleur choix pour chaque projet et chaque rencontre. On peut se planter, mais il s’agit d’art, n’est-ce pas, ce que reflète le nom d’un de mes groupes, FAIL BETTER ![échoue mieux !], inspiré du roman de Beckett “Cap au pire”.

Personne ne reçoit le moindre soutien public ou privé, et ça devient vraiment compliqué

- Vous êtes un artiste très prolixe. Vous collaborez à de nombreux projets. Vous jouez avec de nombreux musiciens. Qu’est-ce qui relie toutes ces aventures entre elles ?

Tout d’abord, le plaisir de jouer la musique que j’aime ! J’ai beaucoup de chance de pouvoir me le permettre, je ne peux pas imaginer ma vie sans ce challenge, jouer, et c’est peut-être tout simplement ce qui relie ces différents projets, l’aventure, se placer dans des contextes différents, parce que c’est le moyen de trouver sa propre voix, parce qu’on sonnera comme on n’a jamais encore sonné. Je me demande souvent quelle instrumentation j’aimerais essayer, comme si c’était une question qui pouvait apporter des réponses évidentes – ça le paraît de prime abord, puis le résultat est finalement radicalement surprenant, toujours, et c’est cette nouveauté perpétuelle qui est motivante. En réfléchissant à mes différents projets (Fail Better, Open Field, Pedra Contida, Chamber 4, Staub 4tet, le duo avec Angélica Salvi), je m’aperçois qu’ils sont toujours un challenge, parce que nous poussons toujours pour développer notre langage, que nous pensons ces groupes en termes d’évolution du son.

- Vous jouez souvent avec les mêmes musiciens. Peut-on parler de communauté ?

C’est apparu naturellement, d’abord parce que tous sont des amis, et que, honnêtement, je ne peux séparer l’un de l’autre, musique et amitiés – ensuite, parce qu’indépendamment de cela, je les considère tous comme de grands musiciens avec qui je peux me connecter idéalement, m’identifier, me jeter des défis et me surprendre. Mais en dernière analyse, je maintiens que tout cela n’est possible qu’à cause de l’amitié et du respect mutuel, qui sont essentiels à cette forme musicale ; et en regardant les choses ainsi, c’est peut-être cela la définition d’une communauté.

- Parlez nous un peu de cette scène portugaise, foisonnante, débordante d’énergie et d’envie ?

Je crois que nous avons pas mal de bons improvisateurs, et que nous travaillons tous très dur à présenter ce que nous faisons, d’autant qu’il y a très peu d’endroits où le faire (et être payé correctement). Ajoutez à cela que personne ne reçoit le moindre soutien public ou privé, et ça devient vraiment compliqué, ce qui explique sans doute que nous nous motivons à être extrêmement productifs et créatifs. Je sens que les choses changent petit à petit, grâce à certains labels et au travail de certains musiciens, et je crois, j’espère qu ’il se présentera de plus en plus de chances de donner notre travail en dehors du Portugal.

- En France également on assiste à l’émergence d’une jeune scène décomplexée, vous reconnaissez-vous dans un musicien, un collectif ou un label ?

Impossible de ne pas évoquer des gens comme Joëlle Léandre ou Daunik Lazro, il y en a d’autres bien entendu, mais ce sont les deux influences majeures. A côté des labels anciens, il y a des individus plus contemporains qui font des choses importantes, comme Julien Palomo avec Improvising Beings, Ayler Records, Dark Tree parmi d’autres, qui représentent très bien la richesse de ce qui se produit actuellement en France, et il y a quantité de musiciens, comme Benjamin Duboc, Ève Risser, Benoît Delbecq, Pierre Borel, Alexandra Grimal, Sophie Agnel, mes magnifiques amis Théo et Valentin Ceccaldi, et tous les gens du Tricollectif… il y en a tant d’autres, qui jouent sans compromission, sans chaîne aucune sinon la musique elle-même, et je crois sincèrement que c’est la voie à suivre, que c’est comme ça que les choses devraient être au Portugal.

Jouer en France, c’est un plaisir.

- Vous êtes également ingénieur du son. Qu’est-ce que cela vous apporte dans votre conception de la musique et de son enregistrement ?

Honnêtement, je me considère juste comme un amateur, pas comme un ingé son professionnel, j’ai toujours eu une grande curiosité à l’égard de ce processus, et ce depuis mon adolescence quand j’étais dans tous ces groupes de rock. Depuis, j’ai beaucoup étudié le son et me suis efforcé de m’améliorer dans ce domaine, par la fréquentation des vrais professionnels d’abord. Je leur suis reconnaissant des savoirs qu’ils m’ont transmis, savoirs qui m’ont rendu de plus en plus sensible à l’écoute, tout particulièrement aux textures et aux timbres, et à la façon de les traiter dans le mix, et quand je m’arrête pour y penser – oui, je sens que cela influe sur mon jeu, que ce soit en concert ou en studio.

Marcelo dos Reis (par Bruno Figueiredo)

- Au début de l’entretien, vous nous avez parlé des Double Bill Concert Series, ces cycles de musique improvisée. De quoi s’agit-il ?

Les Double Bill Concert Series sont nées à la fin de 2009 sous l’égide du Collectif AJM. Nous étions six et à cette époque nous voulions créer une plateforme à Coimbra, que différents artistes pourraient utiliser pour présenter leurs travaux, et qui permettrait également d’accueillir d’autres gens venus d’autres coins de la planète. Depuis, nous avons accueilli près de 90 musiciens dans cinq villes différentes. C’est une organisation très petite, mais nous faisons de notre mieux pour recevoir les artistes de la façon dont nous aimerions être reçus par les autres.

- Quels sont vos projets personnels à venir et ceux du label Cipsela Records (concerts, disques à paraître) ? Pourra-t-on vous applaudir en France cette année ?

Les plans de Cipsela sont déjà définis et nous présenterons deux éditions spéciales début 2016, mais je garde le secret pour l’instant, c’est plus beau ainsi… En ce moment je termine une bande-son pour le théâtre, la première est bientôt, et je vais également tourner prochainement au Portugal avec Pedro Contida avec lequel nous allons enregistrer notre deuxième disque. D’autres petits concerts de-ci de-là au Portugal avec d’autres musiciens, une collaboration avec Noël Akchoté. Une résidence de trois jours en décembre dans une vieille église pour enregistrer ce qui sera sans doute mon premier disque solo, pas d’idée encore sur la question, on verra. L’année prochaine sera assez intense, Fail Better ! va sortir son deuxième disque également, il y aura le premier album du Staub 4tet dont j’ai déjà parlé… En avril, je tournerai en Allemagne, en Belgique et ailleurs j’espère, en solo. Nous aimerions également pouvoir faire tourner le projet Open Field + Burton Greene, mais il n’y a encore rien de concret, et Chamber 4 devrait se rendre en Europe de l’Est pour présenter le disque sorti sur FMR. Jouer en France, c’est un plaisir. La dernière fois c’était en 2013 dans les Soirées Tricot à Paris. J’attends quelques réponses… Il y a pas mal de choses en chantier, en voici déjà quelques-unes.

par Julien Aunos // Publié le 10 janvier 2016
P.-S. :

Discographie :

  • Fail Better ! - Zero Sum (JACC, 2014)
  • Pedra Contida - Xisto (JACC, 2014)
  • Open Field + Burton Greene - Flower Stalk (Cipsela, 2015)
  • Marcelo dos Reis/Luís Vicente/Théo Ceccaldi/Valentin Ceccaldi - Chamber 4 (FMR, 2015)
  • Marcelo dos Reis / Angélica V. Salvi - Concentric Rinds (Cipsela, 2015)

Le Soundcloud de Marcelo

Une vidéo solo de Marcelo

[1Chronique d’Olivier Marichalar ici.

[2Jazz ao Centro Clube est une association créée en 2003 qui organise le festival Jazz ao Centro – Encontros Internacionais de Jazz de Coimbra et qui édite des disques via JACC Records