Scènes

O.S.L.Ø. à Saint Fons

Compte rendu de Saint Fons Jazz 2017, deux concerts.


Cette année encore le festival de jazz de Saint Fons (69) a régalé les amateurs de bonnes surprises, avec une programmation décidément toujours très inspirée. Retour sur la soirée du vendredi 27 janvier, où le théâtre Jean Marais accueillait Les Comptes De Korsakoff et O.S.L.Ø. Deux projets bien différents, mais avec en commun une générosité et un enthousiasme faisant de cette affiche une évidence.

La soirée débute fort avec « Sailing Out of Sight », le titre qui ouvre l’album Ghost Train des Comptes de Korsakoff. Huit musiciens alternant interprétation collective et improvisation personnelle avec aisance, maintenant le spectateur dans une atmosphère onirique, intrigante, parfois déroutante. On se laisse prendre et extraire du traditionnel concert, les repères nous manquent, et c’est en soi une réussite. On pense cabaret, théâtre, musique de film, comédie musicale, on songe à Duke Ellington, à Primus, à Mike Patton, au Singe Blanc, sans pour autant le résumer à ça. Une œuvre puissante, portée par un Geoffrey Grangé animé d’un plaisir communicatif. Indéniablement, Les Comptes De Korsakoff est un groupe à découvrir et à suivre.


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Les Comptes de Korsakoff © Christophe Charpenel

Un changement de plateau plus tard, la scène accueille Louis Sclavis (clarinette basse), Ramon Lopez (batterie), Mario Stantchev (piano) et Damien Cluzel (guitare), invités pour l’occasion par Lionel Martin (saxophone ténor), lui-même invité par le festival pour une création originale, intitulée O.S.L.Ø. (Ouch ! Synthesis Liberty Ørchestra). L’idée est de rassembler au moins un musicien de chaque disque (à l’exception de la chanteuse Sate) présent au catalogue de Ouch ! Records, le label créé par le saxophoniste. Parmi les cinq musiciens, trois figurent sur le dernier album en date du label, « Madness Tenors », sorti le jour même, une autre création originale composée de Ramon Lopez, Mario Stantchev, Lionel Martin, Georges Garzone (sax ténor) et Benoît Keller (contrebasse). O.S.L.Ø. pioche dans le répertoire de chaque artiste présent, et le pari n’est pas sans risque, tant la réunion des différents univers ne tombe pas sous le sens.

Dès les premières notes de « Nobody’s perfect », une composition de Mario Stantchev, il est clair que les musiciens ne sont pas venus interpréter une œuvre extérieure, où chacun chercherait sa place, comme un invité. On est en présence d’un véritable groupe qui s’empare du répertoire pour en restituer une interprétation collective, cohérente et originale. Visiblement heureux de partager ce moment, les cinq musiciens se cherchent du regard, interagissent, se surprennent et se comprennent. Une identité s’en dégage. Après une version de « La marche des Gibaros » de l’oublié Louis Moreau Gottschalk, la formation enchaîne sur une « Suite » de Sclavis pour nous conduire directement sur les terres de uKanDanZ, avec Awo et Sema (en rappel).


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OSLO © Christophe Charpenel

Au cours de ce voyage musical, Ramon Lopez conduit la troupe au gré des rythmes qu’il semble sans cesse remettre en question, abandonnant ses baguettes en plein morceau pour frapper ses peaux à mains nues, défrichant le terrain pour plus d’espace et de liberté encore. Tellement habité par ce qu’il joue qu’on ne sait plus qui, du batteur ou de la batterie, est le moteur. Mario Stantchev sourit derrière son piano, sursaute, s’amuse, tandis qu’à côté de lui Sclavis, solide, pose sa voix inimitable à travers sa clarinette basse sur un répertoire libre comme lui, et qui lui va comme un gant. Plus en retrait, Damien Cluzel scrute sa guitare, joue sur les accents, modèle son son, et devient indispensable à l’équilibre sonore de la formation, et à son originalité. Lionel Martin, électrique, saisi par l’urgence du moment présent, donne sans compter, littéralement propulsé par l’énergie du concert.

O.S.L.Ø., c’est le point de rencontre de multiples univers, rendu possible par la générosité et le plaisir partagés entre cinq musiciens de grand talent. Difficile de croire que ce quintet ne poursuive pas la route qu’il vient d’ouvrir. D’un concert improbable, la suite devient nécessaire, et on a hâte d’assister à la suite d’ O.S.L.Ø. !