Citizen
Édition du 19 mars 2010 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487
Reproduction interdite de tout ou partie d'un texte ou d'une photo sans autorisation de son auteur.

Souillac en Jazz 2002

Créé en 1976 par Sim Copans, ce festival en est donc à sa 27e édition, ce qui n’est pas négligeable… Animée depuis quelques années par Robert Peyrillou, entouré d’une équipe d’une fort sympathique vingtaine de personnes (des profs, un médecin, des psychologues, un industriel, un éducateur, une comptable, un directeur d’ANPE…) tout au long de l’année (auxquelles viennent s’ajouter une autre vingtaine de bénévoles pour la durée du festival), cette manifestation est désormais bien implantée et dans sa région et dans le paysage jazzistique français (consulter leur très beau site sur www.souillacenjazz.net).

Le site, en plein air lorsque (comme ce fut le cas cette année) le temps le permet, est magnifique : une vaste place bien aménagée, adossée à une abbatiale aux allures romano-byzantines, accueille un millier de chaises, cerné par des stands sous toile (boutique du festival, stands de livres et de disques, bar). Au fond de la scène, sur le rideau noir, est accroché l’original de la toile du peintre gersois Jean-Claude Bertrand ayant servi pour l’affiche du festival 2002.

Cet artiste plasticien (www.jazzpainting.com) a aussi réalisé une série d’œuvres sur plexiglass qu’il nomme « musicogrammes » - conçus comme « des sortes de partitions, matériau utilisable seul ou en groupe, interprétable par des musiciens, des poètes ou des chorégraphes comme support à leur improvisation, chacun pouvant les lire à sa manière, avec sa culture et son langage » et sur lesquels Archie Shepp avait eu l’occasion d’improviser voici quelques mois en Alsace - et une série de toiles intitulées « En écoutant… » et consacrées chacune à un musicien différent, comme celle qu’il a dédiée à Éric Truffaz (cf. photo S3). C’est également lui l’auteur de « En écoutant MER de Jack Kerouac », série de peintures sur céramique qui accompagne les tirages de tête du CD-livre MER - Bruits de l’Océan Pacifique à Big Sur (Jack Kerouac / Enzo Cormann / Jean-Marie Machado) publié récemment par le label Escotatz ! de Bernard Froidefond (cf. notre chronique parue le …).

En apéritif du festival, le mercredi 17 juillet, le cinéma local avait programmé, à la demande de Robert Peyrillou, le film Swing de Tony Gatlif. Un beau film, très touchant, malgré quelques maladresses, traitant tout autant du jazz manouche que des thèmes comme la découverte de l’amour chez de jeunes adolescents, la rencontre interculturelle, la séparation, l’amitié dans la passion pour la musique…

Jeudi 18 : malgré l’enthousiasme du public, je n’ai pas été convaincu par le « Ladyland » d’Éric Truffaz, trompettiste un peu trop influencé par Miles (même son fêlé, même lyrisme stellaire et aérien de la période post-jazz-rock), accompagné par un batteur qui ne fait pas dans la dentelle (Philippe Garcia, qui peut devenir intéressant quand il concocte des percussions vocales au mégaphone séquencé), un guitariste fin et acéré comme un acupuncteur qui vous planterait ses aiguilles (Manu Codjia), un contrebassiste desservi par un ampli défaillant et une sono mal réglée (insistant lourdement sur la grosse caisse dont Garcia abuse volontiers et qui couvre toutes les basses) : Michel Bénita, qui malgré tout nous livre un superbe solo (avec séquenceur). C’est finalement (mais tardivement, hélas) Mounir Troudi, le chanteur et percussionniste tunisien, qui nous sauve des sables de l’ennui dans lesquels on s’enlisait inexorablement. Avec lui et sa voix unique, le concert prend enfin son envol vers des espaces plus chaleureux.

Vendredi 19, le remuant septet « Fidelidad » de Carlos Maza envahit la scène. D’origine chilienne, réfugié d’abord en France, puis à Cuba, Carlos a été « découvert » par des amateurs de jazz avertis (Dominique Lafitte de Terrasson en Dordogne, où réside encore le père du pianiste et Jean-Michel Leygonie de jazz en Limousin) et Robert Peyrillou a été le premier à le programmer dans un festival en 1993, au piano solo, en première partie de Portal. Il avait 17 ans et avait fortement marqué tous les auditeurs. Neuf ans plus tard, il laisse des impressions mitigées : polyinstrumentiste prodigieux et volubile (piano, flûtes, guitare à 10 cordes, charango, saxophone soprano…), il peut sembler aussi un peu superficiel par sa tendance à s’éparpiller, bondissant d’un instrument à l’autre, sans jamais vraiment aller jusqu’au bout de son propos ; se réclamant de Hermeto Pascoal et d’Egberto Gismonti, il fait parfois plutôt penser à une sorte de Stravinsky latin-jazz dans son écriture, certaines harmonies et l’équilibre piano/cuivres ; tandis que, pour les uns, Maza nous offre une belle leçon d’humanisme et de fraternité, pour d’autres, l’humour un peu pagailleur et juvénile de la troupe passe pour des simagrées inutiles et presque ridicules…  

Samedi 20 :

Dans l’après-midi, j’eu l’honneur d’animer une table ronde, avec plusieurs invités autour d’Archie Shepp, sur le thème « Jazz et revendication » (cf. encadré).  

Le soir, deux concerts successifs : Baptiste Trotignon (p) en trio avec Clovis Nicolas (b) et Tony Rabeson (dm). Arrivé un peu en retard, j’ai été surpris de constater la concentration attentive du millier de personnes rassemblé devant cette musique tout en douceur, d’une grande finesse, en catimini presque, délicate et « fluide » (tel est le titre de son premier album qui lui valu l’an dernier à la fois le Prix Django Reinhardt du « meilleur musicien français de l’année » et le Django d’Or de l’ « espoir pour un premier disque »).

Ensuite, le maître Archie Shepp (as, ts, p, voc), entouré de Cameron Brown (b) et Ronnie Burrage (dm), recevait la grande prêtresse Amina Claudine Myers (p, voc), pour un concert éblouissant. Venus du gospel pour l’une, du blues (et du Rhythm’n’Blues) pour l’autre, ils ont tous deux vécu (survécu à ?) la fantastique aventure du free-jazz, avant de fusionner leurs expériences respectives dans le creuset d’un jazz toujours neuf, fort à la fois de leur attachement à leurs racines, de la richesse de leur parcours et de leur goût toujours vif pour l’inouï. Les occasions de voir ensemble, sur la même scène, la pianiste-vocaliste et le saxophoniste-poète sont suffisamment rares pour souligner la chance que nous avions ce soir-là.

par Philippe Fréchet // Publié le 22 septembre 2002
Extras
Facebooker