![]() Publié le 12 octobre 2003
Tribune Libre à Jazz à LUZ
Le 10 juillet dernier, le groupe 32 Janvier de l’ARFI a décidé d’annuler son concert et d’entamer la discussion avec les spectateurs présents. La veille, le contrebassiste Claude Tchamitchian avait expliqué la nécessité du régime d’indemnisation des intermittents en prenant un exemple très parlant : « Imaginez que vous êtes commercial dans une boîte, qu’on vous paie uniquement pour la signature d’un contrat et que tout le travail en aval soit à vos frais...C’est ce qui se passe quand on est musicien ; les répétitions, l’écriture, les démarches sont à nos frais ; et le régime de l’intermittence est là pour pallier ce manque. »
Alfred Spirli : (…) Nous sommes vraiment désolés de vous annoncer qu’il n’y aura pas de musique ce soir sur ce plateau. Nous voulons engager la discussion avec vous pour qu’on puisse préciser les points qui resteraient obscurs. Pour nous, c’est très difficile, mais nous y tenons. (Applaudissements) Alfred Spirli : On va quand même utiliser le micro - bien que notre technicien soit aussi en grève, il peut toucher aux manettes ! Donc je vais passer la parole à Xavier qui va expliquer dans les grandes lignes le désastre actuel. Xavier Garcia : D’abord, je voudrais vous remercier pour vos applaudissements, auxquels on ne s’attendait pas du tout. Qu’il soit bien clair que faire la grève, pour nous, ce n’est une victoire, mais une catastrophe. Vous voyez bien l’état dans lequel on est. C’est une décision extrêmement difficile à prendre. (Applaudissements)
Xavier Garcia : Je vous garantis que c’est le seul festival, dans notre cas particulier, qui nous ait réservé un écho et un accueil pareils. Par rapport à ça, qu’est ce qu’on pouvait faire ? Est-ce qu’on va quand même jouer ? C’est une chose dont on a discuté il y a encore une heure, on a fait la balance, on tenait à venir. Parce que faire grève, ce n’est pas rester chez soi et dire « On ne vient pas », ça c’est du boycott. Un spectateur : Parmi vous il se trouve qu’il y a Paul Rogers, britannique installé en France depuis quelques années. Et je crois que de la même manière qu’on n’a pas idée de ce que c’est pour les musiciens de se priver de jouer lorsque les instruments et le public sont là, on n’a pas peut-être pas idée non plus, lorsque tout fonctionne, de ce que c’est quand ça ne fonctionne pas. Xavier Garcia : C’est une très bonne question. Tout à l’heure j’en parlais avec Paul et comme il ne s’exprime jamais sur scène, je vais essayer de ne pas déformer ses propos. Paul est complètement solidaire de notre action, il a été aussi intermittent du spectacle. Il pense que l’exception culturelle française est entrain d’être cassée et que si ça continue comme ça, la France va ressembler à l’Angleterre, avec tout le mal que Thatcher a pu faire dans les années où elle régnait. Si on continue comme ça, on aura la même merde américaine pour toute la planète. (Applaudissements)
Lucia Recio : C’est important de dire que notre mouvement a commencé il y a des années. Cette année, notre lutte a pris une ampleur qui dépasse le cadre de nos professions, elle inclut également le combat des précaires - nous avons été à leur côté dans plusieurs villes de France. Nous étions là aussi pour soutenir ce qui se passait au niveau de l’éducation nationale, des retraites, des archéologues, de la santé, de la recherche, et on a vraiment compris qu’on était tous dans une galère incroyable. (Applaudissements) Un spectateur : Puisque Paul ne souhaite pas parler, je vais apporter un témoignage. Je suis allé au mois de mai à la troisième édition du Freedom Of The City Festival qui est organisé pour l’essentiel par des musiciens londoniens. Certains d’entre vous connaissent peut-être la scène de la musique improvisée Anglaise ; disons qu’elle est depuis quarante ans, l’une des sources de la musique improvisée européenne. Des gens de 70 ans y côtoient des gens qui en ont à peine dix-sept, tout le monde joue ensemble. (Paul Rogers demande le micro)
Paul Rogers : What you’ve just said : fantastic ! But those guys, they got no money, they don’t have wives, they have no children, they have no fucking cars, they have nothing. What you don’t fucking understand is : this society pays to have a culture ; if you don’t give money, you don’t fucking have it. In England, in America, they don’t fucking pay, so they don’t fucking have it, you can only have Schwarzenegger and fucking McDonald shoved up your ass for the rest of your fucking life. That’s it. Forget it. (Applaudissements) Xavier Garcia : (rires) Voilà pourquoi Paul Rogers ne parle pas souvent ! Je crois que le message est clair. Un spectateur : J’ai une question simple : j’aimerais comprendre quel est votre discours par rapport à certains représentants connus du monde du spectacle comme les Deschamps, d’autres metteurs en scène qui ont un discours beaucoup plus modéré par rapport aux accords : « C’était pas si mal, on aurait pu plus mal s’en sortir ? » Xavier Garcia : Oui, Savary a même dit qu’il s’attendait à ce que le statut soit carrément supprimé, qu’il avait bien lu les accords et que ce n’était pas une catastrophe. Alors, pourquoi est ce une catastrophe ?
Les intermittents, les syndicats font depuis des années des propositions pour essayer de réduire le déficit, car il augmente. Par contre, les propositions du MEDEF sont une simple et bête réduction du droit d’entrée. Il faut un certain nombre d’heures travaillées pour accéder à ce statut, il n’est pas donné à celui qui ferait un cachet sur une scène de temps en temps. Ce qu’on veut faire, c’est rendre l’accès au régime plus difficile. Ça va être encore plus dur pour ceux qui travaillent dans des disciplines artistiques pointues, plus difficiles à vendre. Ceux qui sont moins populaires : dehors ! (Applaudissements)
Alfred Spirli : Pour répondre à la question, la Compagnie Jérôme Deschamps, qui salarie peut-être ses comédiens et ses techniciens, a suffisamment de relations directes avec toutes sortes de gens, les productions de cinéma - ils sont eux-mêmes détenteurs de droits (de Jacques Tati par exemple) ; ils sont mal placés pour parler, ils sont dans ces système-là, installés. Un spectateur : On entend effectivement des propos modérateurs de la part de ceux qui sont bien installés dans le système, ceux qui touchent des subventions des entreprises, notamment. C’est ça qui est un peu inquiétant justement - il y a dans le milieu du spectacle en général ceux qui sont déjà nantis, subventionnés par les entreprises, et ceux qui en chient… Alfred Spirli : Il ne faut pas non plus faire de généralités, puisque des gens comme Stanislas Nordey ont pris la parole et vraiment défendu les artistes du off. J’étais hier à Avignon, j’ai assisté au débat entre le off et le in, la décision d’annulation a été prise par le directeur puisque des gens comme Stanislas Nordey voulaient occuper les lieux, s’installer dans la cour du Palais des Papes pour organiser des débats et lancer une grande assemblée sur la culture. Un spectateur : Je connais très bien une compagnie d’Argelès qui a joué au off, ils ont mis trois ans à payer ce que leur a coûté Avignon… (…)
Xavier Garcia : Donc la CFDT a signé cet accord, je le confirme. Cet accord a été signé à l’UNEDIC par trois syndicats patronaux : le MEDEF, les Petites et Moyennes Entreprises, les Artisans. Chez les syndicats de salariés, ont signé cet accord des syndicats minoritaires qui ne représentent que très peu les métiers artistiques : la CFDT, la CGC, la CFTC. N’ont pas signé : la CGT et FO. Dans le régime actuel, il faut prouver qu’on a fait 507 heures, soit 43 cachets par an. Vous imaginez bien que 43 dates de concert, ce n’est pas 43 jours travaillés dans l’année. Un groupe de musique , ça répète, ça compose, ça démarche, ça travaille etc. On n’arrête pas de bosser toute l’année, pour être parfaitement honnêtes. On n’a pas à être payés quand on répète ensemble, personne n’est là pour le savoir, c’est notre bonne volonté qui est là. C’est tout à fait normal. Cette bonne volonté est reconnue par des gens qui nous programment.
Ça ouvre droit à 12 mois d’indemnisation-chômage. Au bout de 12 nouveaux mois sont réexaminés les 43 cachets, ce qui fait que chaque année, ça n’est pas gagné. Certains avaient compris que quand on rentrait dans le système d’intermittents, c’était à vie. Chaque année, on retourne déposer un dossier, et si on n’a pas fait ses 507 heures, on est viré. On a droit aux allocations de fin de droits pendant un an, et après le RMI. On est donc déjà dans un système super libéral. Si on ne se bouge pas les fesses artistiquement, on n’existe pas longtemps dans ce système-là, ce qui n’est pas plus mal. Ce qui est proposé actuellement, c’est que la période d’indemnisation soit de dix mois et demi pour les techniciens et dix mois pour les artistes - notez au passage la séparation entre techniciens et artistes, qui est nouvelle dans cet accord -, et que l’indemnisation n’ait lieu que pour huit mois. Mais ce sont 8 mois glissants. C’est à dire qu’à chaque fois qu’il y aura un cachet, ça repousse. Il n’y aura plus de date anniversaire tous les 12 mois où l’on regarde s’il y a 507 heures dans les 12 derniers mois quelle que soit leur répartition dans ces 12 mois ; il faudra avoir « en permanence » 507 heures sur dix mois ou dix mois et demi, ce qui est plus difficile. Et rien n’est vraiment fait pour lutter contre les abus ; Aillagon a simplement demandé une charte de déontologie… facile ! La CGT avait proposé, entre autres, « cachet + Assedic = plafond », ce qui nous paraissait évident. C’est-à-dire qu’au bout d’un moment, un artiste ou un technicien qui gagne bien sa vie n’a plus de raison de percevoir l’Assedic.
Une spectatrice : Que peut-on faire pour vous aider ? Xavier Garcia : J’étais à Vienne hier soir, et une personne a posé la même question. Et quelqu’un lui a répondu : « Première chose, tu n’assistes pas à un festival sous surveillance policière ». C’est ce qui se passe à Vienne, c’est bardé de flics, de CRS qui cognent dur. Un spectateur : Je voudrais simplement dire que cette question des 43 cachets en cache une autre, c’est celle de la diffusion du spectacle en France. Après tout s’il y avait assez de diffuseurs, il y aurait probablement assez de cachets pour tout le monde.
Xavier Garcia : Je traduis ce que Paul vient de me dire à l’oreille : Des festivals comme ici, il y en a deux en Angleterre… Lucia Recio : Les chiffres, on leur fait dire ce qu’on veut ; les cotisations de permanents qui ne couvrent pas complètement notre déficit, c’est limite : les chiffres on n’arrive pas à les avoir vraiment. Un spectateur : Ça me semble quand même aberrant que même à droite, personne ne se rende compte du devenir de la richesse culturelle ?
Xavier Garcia : Je crois tout simplement que nous n’avons pas la même définition de la culture que ces gens-là. Si on organise un débat avec les représentants du MEDEF sur ce qu’est la culture, ce qui représente la culture, quel type de spectacles, de musiques, ça va être très vite vu ! On n’a pas les mêmes valeurs ! Lucia Recio : Un fait objectif qui va faire sourire. Quand on a eu des problèmes, il y a quelques années, c’est la gauche et l’UDF qui ont défendu le petit bout qui nous restait. A l’heure actuelle, il y a une prise de position, une lettre commune de Lang et Bayrou. Ce qui est incroyable, c’est qu’ils aient attendu aujourd’hui pour bouger. C’est facile d’écrire des lettres ! Et ça n’engage à rien, puisqu’ils ne sont plus au pouvoir.
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