Chronique

Dino Rubino

Roaming Heart

Dino Rubino (p)

Label / Distribution : Bonsai Music

« Avec l’âge, j’ai fini par percevoir les résonances infinies des émotions qui nous habitent, le mystérieux rythme du cœur. » Ce rythme est marqué avec toute la douceur veloutée des marteaux d’un Steinway – et Dino Rubino, contenant son sforzando tout sicilien pour mieux en exprimer les nuances épurées, s’en fait le forgeron. Car, avec Roaming Heart, le pianiste italien évoque un rythme cardiaque variant de la bradycardie à la tachycardie, en restant dans la contemplation détachée, l’écoute calme de ses moindres tremblements, sans superflu ni fioritures.

Du cœur qui bat au sang qui coule, il n’y a qu’un pas, un vagabondage, dont Roaming Heart se fait l’écho. C’est un peu l’idée de cet album enregistré au Studio de Meudon et publié en coproduction par Bonsaï Music et le label Tuk Music de Paolo Fresu. Rubino, en solo, assume un tête-à-tête hypnotique avec son piano. Pourtant, formé par une inconditionnelle admiration pour Enrico Rava, il a longtemps été plus trompettiste que pianiste. Mais il est toujours revenu au piano, ses premières amours, incapable de faire un choix entre deux instruments dont il juge le travail complémentaire. Et nécessaire : c’est dans le piano qu’il éprouve, la toute première fois, à l’âge de treize ans, les sensations uniques de l’improvisation qu’il cherchera plus tard sur ses pistons en laiton. A l’époque, « Georgia on My Mind » souffle les tâtonnements de son inspiration.

S’il est vain, aujourd’hui, de chercher du Ray Charles sur Roaming Heart, Dino Rubino sait, lui aussi, s’abandonner à un tout mélodique, lâcher prise, oublier - en conservant une unité qui donne de la consistance aux onze titres de l’album. Comme un journal intime fasciné par l’universalité de ses épanchements. Ainsi, du thème lancinant aux contours descendants (« Grigio »), aux variations de mode, comme autant d’humeurs lunatiques (« Umori »), il propose une rêverie nonchalante, vagabonde, au lyrisme apaisé. Si certains thèmes permettent une approche plus technique (« Indiobruno » ou la reprise de « Stompin’ at the Savoy » en ghost track, après « Memorie »), l’esthétique ici n’est pas aux morceaux de bravoure. Elle recourt davantage à une poésie qui met au cœur du baume et un zeste de légèreté. « Lennon », hommage à John pleinement radiogénique, en témoigne et pousse au fredonnement. Certes, celui que Rubino adresse, sur « Flores », à son compatriote Luca Flores, immense talent du jazz italien à la personnalité torturée qui s’est suicidé en 1995, charrie un leitmotiv fait de regrets et de nostalgie… mais ainsi va la vie, semble-t-il murmurer.

Et Roaming Heart d’ajouter, pensif, reprenant Édith Piaf : « Rien n’est grave – et tout recommence. »