Scènes

Festival Jazz à Liège 2006

La 16è édition du festival a tenu toute ses promesses, même si il est impossible d’assister à tous les concerts proposés…


Le festival Jazz à Liège a cette année été retardé de quinze jours, non pour attendre le beau temps, mais pour permettre à la RTBF (partenaire du festival) de couvrir le départ du Giro (le Tour d’Italie cycliste démarrait cette année de la cité ardente !). Prêts à s’enfermer dans le Palais des Congrès en bord de Meuse, les amateurs de jazz étaient fidèles au rendez-vous ce week-end des 9 et 10 juin, qui fut pourtant celui des premiers vrais beaux jours ensoleillés.

Entre les cinq salles où avaient simultanément lieu les concerts, le choix n’était pas simple. Surtout au vu d’une affiche aussi alléchante…


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J.Mossay © Jos L. Knaepen / Vues-sur-Scènes

Vendredi 9 à 19h, c’est au groupe de Greg Houben et Julie Mossay d’ouvrir le bal. Dans ce projet récent et assez intrigant il s’agit de mélanger jazz et musique lyrique, la gageure consistant ici à concocter un dosage délicat - pour ne pas tomber dans une musique hybride ou anecdotique, mais proposer quelque chose d’intéressant. Pari réussi.

Dès les premières notes, on est sous le charme et l’on sent que quelque chose va se passer. Démarrant entre jazz et samba, introduit magnifiquement au piano par Pascal Mohy, Greg Houben et Julie Mossay revisitent à leur façon « Après un rêve » de Fauré. Le chant lyrique se marie étonnamment bien à la trompette subtile de Houben. Le groupe vogue ensuite vers un autre monde, plus blues, puis repasse à un jazz fusion que Mathieu Van, au Fender, électrisera. Quentin Liégeois, merveilleux de souplesse à la guitare, dialogue avec Pascal Mohy. Le tout étant rehaussé par les rythmes chaleureux de la batterie de Stéphane Pougin. Encouragé par le reste du groupe qui claque des doigts, c’est au tour de Sal La Rocca, à la contrebasse, d’entamer un blues-funk aux accents très new-yorkais. Puis on passe à Debussy, et l’on reviendra à Chico Buarque. Grand écart et souplesse, le résultat est étonnant et la réussite évidente.


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A. Roney © Jos L. Knaepen / Vues-sur-Scènes

Vers 20h, Wallace Roney prend possession de la scène dans la salle de la région wallonne. Jouant de profil à la salle pour être face à son frère (l’excellent Antoine Roney au sax), Wallace démarre sur un tempo rapide. Le thème est lancé et Val, aux platines, injecte quelques scratches. Le rythme est binaire, groovy, et chacun y va de son solo.

Malgré l’envie d’être dans « l’air du temps », le concert reste cependant assez « attendu ». On ne s’éloigne que trop rarement du schéma classique thème/solo - solo/thème, et on aimerait plus de surprises.

Wallace Roney a un son clair et vif et semble à l’aise, mais le plus intéressant viendra de son frère, au soprano, qui développe par couches successives des harmonies subtiles et enivrantes en déstructurant parfois les thèmes pour en extraire toute la force. Cela donne sans doute quelques idées à Robert Irving qui improvise au piano de manière fiévreuse et intense. Il faut souligner ici aussi la présence de la batteuse Kim Thompson, remplaçant Lenny White, et qui illumine de sa frappe sûre, sèche et profonde un concert parfois un peu trop sage.


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X. Rogé © Jos L. Knaepen / Vues-sur-Scènes

Dans la Grande Salle des fêtes, Darwin Case a déjà commencé son concert. Ici aussi le projet se veut différent -proposé comme un « laboratoire ». Mais attention, rien d’inaccessible. Juste différent. Ce qui n’est pas facile pour autant.

Xavier Rogé (dr), Olivier Stalon(g) Alexandre Cavalière (v) et Yves Gourmeur (keyb) ont mis au point un jazz électro-acoustique qui veut sortir des sentiers battus. Une fusion qui ne se donne aucune limite, sinon celle de parler le langage de son temps. L’énergie positive et le groove sont les éléments importants de ce groupe. Un beat puissant tout en polyrythmies est balancé par vagues par Xavier Rogé. La guitare, quant à elle, se fait parfois rock, parfois agressive, parfois planante. Darwin Case mélange toutes les musiques actuelles et leurs influences (rock, electro, jaz, folk, reggae…) et parvient à personnaliser fortement la sienne. Le mélange, subtil et impeccable, permet de relancer chaque fois l’attention. Alexandre Cavalière se permet quelques incursions toutes en nervosité et virtuosité pour souligner les thèmes, leurs donnant une couleur encore plus singulière.

Sur un écran placé derrière les musiciens, sont projetés des dessins, animations et peintures créées en live par Sébastien Lucas. Et la fusion entre les différents domaines artistiques ne s’arrête pas là. On invite bientôt Emilie Vanoverberghe à venir déclamer sur scène un poème en hommage à Mingus, alors que le groupe se réapproprie « Moamin’ ». Et puis, comme tout est permis et que tout fonctionne, Darwin Case termine brillamment sur un groove « electro-funk-soul » coloré « stax ».


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R. Beirach © Jos L. Knaepen / Vues-sur-Scènes

Richie Beirach, de son côté, commence son concert en solo. Très théâtral et avec force gestes amples, il attaque avec « Round Midnight », poursuit avec une version très lunaire de « Some Other Time » (de Bernstein), et continue avec rage et variations « You Don’t Know What Love Is ». Les doigts du pianiste filent avec justesse sur le clavier lorsqu’il (ré)interprète « Footprints » avant d’accueillir Sal La Rocca (b) et Martin Vinck (d ) pour « Solar ». C’est tendu, nerveux et fort.

Mais lorsque Steve Houben (s et fl) arrive enfin, le niveau monte d’un cran. Le saxophoniste semble très à l’aise et a envie de montrer ce qu’il est capable de faire (comme s’il nous fallait encore des preuves ?) . Sur « Leaving » l’altiste se fait mélodieux et émouvant. Le contraste est saisissant ensuite, avec « Invitation », où le duo sax-piano fonctionne comme un ressort. Houben lance Richie Beirach, qui s’emballe dans une improvisation monstrueuse. Les deux jouent sur des contretemps marqués, relançant la dynamique du thème. Houben sait tout faire et Beirach semble le mettre en valeur. A la flûte sur « Broken Wings », celui-ci recrée le son des clapotis dans l’eau, son instrument chante de façon irréelle. Ensuite, Houben nous la joue à la Stan Getz sur une samba, avant de terminer tout en vélocité avec « Horta » où le batteur Martin Vinck rappelle aussi sa présence précieuse.

Pour terminer cette première soirée, au Bar des Congressistes, Ntoumos essaie d’enflammer un public un peu méfiant. Il faut dire que le son n’est vraiment pas à la hauteur. Et que la puissance de jeu du groupe n’arrange pas les choses. Ce n’est sans doute pas le lieu idéal pour l’electro-jazz (ou funk-hip-hop-jazz) de cet excellent groupe.

A la batterie, Maxime Zampieri redouble pourtant de virtuosité. HKB Finn impose un spoken word brûlant. Soutenu par Greg Chanis à la guitare électrique, Loris Tils à la basse et Vincent Bruynickx au Fender, Dominique Ntoumos donne tout ce qu’il a. On devrait danser, bouger, se bousculer. Mais ça ne prend pas vraiment. Dommage. La fête aurait été belle. Et Ntoumos aurait amplement mérité ce cadeau.

Samedi 10.
Deuxième étape.
Salle Dexia à 19h.30, Sylvain Beuf se présente sur scène avec à ses côtés Diego Imbert (b) et Franck Agulhon (d). Le trio propose un post-bop très ouvert, laissant une grande part d’improvisation et de liberté à chacun des musiciens. Le set met un peu de temps à se mettre en place et à trouver sa vraie couleur. Le son de Sylvain Beuf devient de plus en plus précis et clair. Comme après avoir dégagé un surplus d’énergie, Agulhon introduit aux mailloches un thème plus introspectif ( « Another Building ») qui évoluera vers un jazz contemporain où les musiciens n’auront pas peur de s’évader des grilles. Sylvain Bœuf montre aussi toute la délicatesse dont il est capable au soprano (« Fin Novembre ») avant de s’aventurer dans des rythmes blues au parfum d’Afrique (« Macadam Blues » ou « Tim Bou Dia »)…

Autre ambiance dans la grande salle très colorée et chatoyante de la Région Wallonne : Maria Joao a commencé son concert.
Elle porte une jupe de mousseline noire, des couettes d’héroïne tout droit sortie d’Alice au pays des merveilles. Le monde musical de Maria Joao est d’ailleurs tout en contrastes. À la fois enfantin et très adulte. Fort et doux. Drôle et émouvant.

Elle sait aussi laisser de la place à son complice et pianiste Mario Laginha, ainsi qu’à une rythmique extrêmement bien soudée : Yuri Daniel Souza (b) et Alex Frazao (d). Maria Joao improvise et s’envole dans des délires vocaux superbement contrôlés… Via des chants, des onomatopées, des respirations, des cris, elle raconte des histoires presque sans paroless. Elle est à l’opposé des chanteuses « traditionnelles » de jazz. Elle n’a pas peur de s’enlaidir ou de grimacer. Le groupe alterne les thèmes plus dansants (« Tralha ») avec des moments plus intimistes (« My Skin »). Et lorsqu’elle chante en duo avec le pianiste, l’émotion est encore plus grande. Parfois excentrique mais jamais excessif, ce quartet ne peut que forcer l’admiration.


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G. Kornazov © Jos L. Knaepen / Vues-sur-Scènes

Un autre grand artiste nous donnait rendez-vous dans la grande salle des fêtes : Henri Texier et son Strada Quartet. Sans doute un des sommet de ce festival. D’emblée, le groupe place la barre très haut. La connivence et l’envie de jouer en s’amusant est palpable. Henri Texier est la base solide sur laquelle les musiciens peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes. Sur des rythmes lancinants, l’explosif Christophe Marguet (d) fait vibrer la salle. Tour à tour, le sax baryton de François Corneloup et le trombone de Gueorgui Kornazov, parfois à la limite du free, font monter la tension, s’approchant d’une certaine folie. Il n’y a plus de limite.

Sur « Sacrifice d’eau » et sous l’impulsion d’Henri Texier, Marguet improvise avec tout ce qui lui passe sous la main. Grand moment qui se termine dans un délire collectif. Le groupe sait aussi se faire plus intime et émouvant (« Decent Revolt »). Après avoir fait chanter sa contrebasse, Henri passe la main à son fils Sébastien. Alternant alto et clarinette, celui-ci entame alors un thème fougueux. Cela devient incandescent. L’interaction avec Corneloup est magique. Le groupe remonte en scène pour un rappel et interprète un blues tout en harmonie et délicatesse contenue. Très grand moment de ce festival.

Vers 22h., la coqueluche du public et enfant terrible de la région, Eric Legnini et son trio (Mathias Allamane [b] et Franck Agulhon [d]) jouent devant une salle archi-comble les thèmes du dernier album, Miss Soul.

On démarrer à cent à l’heure avec « Memphis Dude » et on ne lève plus le pied de l’accélérateur. Le toucher d’Eric Legnini est redoutable de maîtrise et de facilité. Les impros sont toujours très chantantes (« Miss Soul », introduit magnifiquement par Allamane) , le swing omniprésent (« Dahoun ») et le groove éclatant (Agulhon sur « Lisbon Stomp » ou « Horace Vorace »). Le plaisir est sur scène et dans la salle. Salle qui reste sous le charme du très sensible « Prelude To A Kiss ». Tonnerre d’applaudissements bien mérités.


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F. Alleman © Jos L. Knaepen / Vues-sur-Scènes

Pour terminer, Randy Brecker - invité par le festival à jouer avec des musiciens belges - partageait la scène avec l’excellent saxophoniste Fabrice Alleman. Le concert navigue entre jazz et funk, bien sûr, et le set est partagé entre les compositions de Brecker ( « Not Tonight », « Some Skunk Funk », etc…) et de Fabrice Allman (« Between You And Me », « Blue 8 », etc…).

Malgré le peu de répétitions préalables, on sent se dégager une complicité et un respect mutuel. Brecker est impérial, bien sûr, mais Michel Herr (p) ou Jean-Louis Rassinfosse (b) ne sont pas en reste. Ils imposent une très belle musicalité et prennent quelques soli fantastiques. On mettra peut-être un léger bémol à l’acoustique sur le sax d’Alleman, qui semble parfois un peu « criard ». Au soprano, en revanche, il tient la dragée haute à Brecker (sur « Blue 8 »), lorsque tous deux jouent à l’unisson. Alleman est incroyable de vélocité et y met toute son âme.

Le concert se termine sur un « Samba Funk » « à la Kenny Dorham ou Lee Morgan », comme un baroud d’honneur pour effacer ces incessants et désagréables va-et-vient de spectateurs lors des concerts.

La 16ème édition du Festival Jazz à Liège a donc tenu toute ses promesses, même si il est impossible d’assister à tous les concerts proposés. Il a fallu faire l’impasse, par exemple, sur les prestations de Linx-Wissels, Nguyen Lê, Richard Galliano ou d’autres groupes locaux comme Robert Jeanne, Erwin Vann, Animus Anima ou encore Sona Del Vivo. Ce qui est un peu frustrant, avouons-le…