Scènes

Jazz à Vienne, 29ème édition en vue

La part belle aux big bands


Avant tout, cette 29ème édition démarre tôt : première soirée le samedi 27 juin. A peine l’été sonné. Dernière nuit le vendredi 10 juillet : on rompt avec une tradition qui voyait le festival s’achever aux aurores le 14 juillet : le « pont » rendait toujours hasardeuse la fréquentation des dernières soirées. On ne plaisante pas avec un théâtre de huit mille places.

Ensuite, Jazz à Vienne 2009 se veut, comme souvent, éclectique mais complet. Si toutes les esthétiques musicales sont conviées sur la grande scène, il est fini le temps où chaque soirée était consacrée à un genre donné qui n’avait pas toujours à voir avec le jazz. Exit « Cuba », « Salsa », « Manouche », « World Music », « Flamenco ». Seules subsistent quatre soirées spécifiques dédiées à l’Afrique, au Brésil, au Gospel et au Blues. Tout le reste pioche, sans ordre apparent, dans la vaste planète du jazz avec quelques hommages (à Nina Simone, Duke Ellington, Gil Evans), quelques grandes voix féminines (dont Dianne Reeves) et surtout, beaucoup de big bands, plus audibles évidemment que les trios acoustiques.

C’est par là qu’on pourrait peut-être commencer : dès dimanche 28 juin, journée traditionnellement à part, dédiée au gospel et au cinéma jazz, arrivent deux grosses formations dont le Gregory Hopkins & le Harlem Jubilee Singers. Pas vraiment un big band ? Certes, la section rythmique sera réduite à sa plus simple expression (piano, basse, batterie) mais les treize chanteurs/euses qui accompagnent Hopkins ont depuis longtemps prouvé que la foi avait pour premier effet de sublimer les voix, lesquelles valent bien alors, tous les instruments répertoriés.
En première partie, « The Duke Orchestra » de Laurent Mignard. L’occasion de découvrir un pan méconnu de l’inspiration du Duke, cette musique pieuse, à mi-chemin du jazz et du gospel. Dans l’orchestre, et notamment aux cuivres, de nombreux musiciens incontournables de la scène hexagonale. L’occasion était trop belle pour ne pas tenter de réunir, à un moment ou à un autre, les deux formations, soit au bas mot une trentaine de belles pointures au coude à coude pour finir la soirée.

Bis repetita le soir suivant consacré aux big bands : celui du pianiste Jason Lindner, surtout « big » par l’inspiration qui guide cet acteur de la scène new-yorkaise allié à des musiciens comme Duane Eubanks, Avishai Cohen, Jay Collins et Eric McPherson pour produire une musique pur jus, qui laisse une grande liberté à ceux qui l’entourent.
Suivra Laurent Cugny, qui n’en est pas à son premier grand orchestre et place là son « Enormous Band » dans le sillage de Gil Evans. À ses côtés, ils seront à peu près tous là : Drevet, Leloup, Belmondo, Di Piazza, Guillaume mais aussi di Battista, Linx, Huchard, Egéa ou Boltro, de Pourquery, Stötter, Barbier… Vingt-trois musiciens, selon le line-up, qui connaissent tous les moindres recoins du Théâtre antique et, pour une fois, seront rangés sous une même bannière.

Autre big band, celui emmené par Roy Hargrove, de retour à Vienne — trompette peu banale, éclatante, quelque soit le module choisi. La soirée lui est consacrée. Il démarrera avec ce grand ensemble, constitué depuis près d’une dizaine d’années, musclé comme il faut, épaulé par la jeune chanteuse Roberta Gambarini. C’est évidemment rodé au possible, lignes de trompettes d’une rare finesse, jeu estompé à brûle-pourpoint de tous, pour mieux mettre en avant miss Roberta, à partir d’arrangements riches d’influences inattendues. Puis, il fera équipe avec MC Solaar et le RH Factor le temps d’un set.

Jazz à Vienne prévoit également dans cette édition deux autres grandes formations : le Sun Ra Arkestra emmené par Marshall Allen, l’ancien sideman, gardien du message d’un musicien entier dont l’influence perdure. Risque de nostalgie… Et puis Wynton Marsalis et son Lincoln Center Orchestra. Marsalis avait disparu de Vienne depuis quelques années. Son attrait pour Marciac, disait-on… Ces retrouvailles seront donc d’autant plus précieuses que le Lincoln demeure aujourd’hui une machine inégalée, sorte de quintessence de big band, mélange de brio et de docilité, capable de tout, grâce notamment à ses trois lignes de cuivres capables de restituer n’importe quelle facette du jazz contemporain.

L’autre pan de ce Jazz à Vienne quasi trentenaire est la part faite au jazz vocal féminin. Au firmament, Dianne Reeves, évidemment habituée des lieux, présente un « hommage à Nina Simone », disparue il y a six ans. Pour ce devoir mémoriel, elle sera escortée de Lizz Wright, d’Angélique Kidjo & Simone. Reeves, une voix unique mélange de décontraction, de justesse infinie exprimant chaque nuance de l’âme.

Le festival retrouvera par ailleurs quelques habitués (ou fidèles), et d’abord Martial Solal, à qui le festival consacre toute la soirée du 30 juin ; le pianiste présente en fait un spectacle entier, passant du duo (avec Hank Jones), au quartet (avec les frères Moutin et Rick Margitza) escorté du Newdecaband et de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Lyon. Plus rare, il a invité pas moins de cinq pianistes de la jeune génération à partager la scène avec lui. Risqué ? Sont attendus Frank Avitabile, Frank Amsalem, Manuel Rocheman, Benjamin Moussay et Pierre de Bethmann.

Au tour du Brésil : Gilberto Gil, ex-ministre de Lula, ex-artiste-compositeur qui a à son actif quarante années de carrière, de disques, de rencontres (et… de Coupes du monde de foot de son équipe), revient à Vienne. Cœur léger, élégant, bonne humeur, sourire en bandoulière, militant ad vitam des causes écologistes ou citoyennes, le chanteur est l’un des grands fidèles brésiliens du festival, qui le lui rend bien. Il aura été précédé sur scène par le Trio Esperança, incontournable formation brésilienne plusieurs fois relancé et qui accumule les succès, surtout lorsque Gérard Gambus, chef d’orchestre et pianiste, décide de les rejoindre.

Enfin, quelques têtes d’affiche (Youssou N’Dour, Randy Crawford, Seal), et la part belle à S.M.W. : trois des plus grands bassistes (Stanley Clarke, Marcus Miller et Victor Wooten), qui faisaient déjà équipe ici-même il y a trois ans.

Sont également attendus Eric Truffaz, qui invite le chanteur Christophe, Kevin Mahogany’s, Mario Canonge trio, Archie Shepp, Raul Midon, Yaël Naim, Roy Ayers en superbe compagnie, David Sanborn et enfin, en trio, Randy Crawford en compagnie de Joe Sample.

Le meilleur sera toutefois pour le début : le premier soir - « Africa » -, Hank Jones sera présent aux côtés de Cheick Tidiane Seck pour un étrange lancement de festival. Passons sur l’âge du vénérable dernier rejeton Jones (90 ans) et sur ses innombrables expériences (il fut le pianiste attitré d’Ella dans les années 50 avant de s’aventurer avec Charlie Parker et dans le « Great Jazz Trio » qui révéla pour une part Tony Williams) pour n’insister que sur le rayonnement de ce pianiste léger qui a tant marqué ceux avec qui il s’est aventuré. Ici, il sera en grande formation avec les amis du Malien - les Mandikas.

Enfin, Barbara Hendricks « sings the blues ». La cantatrice n’en est pas à son coup d’essai : elle avait notamment fait l’une des belles soirées du Rhino Jazz Festival il y a un an à Saint-Etienne. Ne sous-estimons pas la performance, pour une telle chanteuse d’opéra, qui consiste à s’aventurer aux confins du blues et du jazz. Candeur, précision, conviction, séduction accompagnent ce récital bien dosé qui surprend et attache le spectateur. Près d’elle, une étonnante formation, ce fameux Magnus Lindgren Quartet qu’elle convie parfois au premier plan et qui dose son swing d’étonnante façon. La cantatrice a le bon goût et le talent de souvent laisser ce quartet (sax, piano, basse, batterie) occuper la scène. Quant à la grande Barbara, peut-être lui manque-t-il encore ces fêlures qui hantent les voix du blues. Mais à force d’insister…


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