Scènes

Jazz en appartement, par J.-J. Birgé

Difficile de vivre de son art lorsque l’on est musicien de jazz. Alors on invente de nouveaux modèles…


Difficile de vivre de son art lorsque l’on est musicien de jazz…. Alors on invente de nouveaux modèles. Jouer en appartement, payé, défrayé ou simplement invité, est devenu courant. Pour le plaisir d’offrir un moment privilégié. Pour l’amour de l’art et le désir de partager.

Il faudrait jouer tous les soirs pour avoir un salaire décent. Les diplômés du Conservatoire jouent dans des clubs en passant le chapeau. Dans certains lieux bien équipés ils reçoivent 120 euros net, c’est Versailles. Les festivals offrent de meilleurs tarifs. La paie est liée à la jauge de la salle. Il faut accumuler 43 cachets isolés sur dix mois et demi pour pouvoir prétendre au statut d’intermittent du spectacle. C’est difficile. Beaucoup sortent du système. Certains choisissent l’enseignement pour arrondir leurs fins de mois ou plus prosaïquement pouvoir croûter. Lorsque les subventions ne concernent pas directement les artistes, elles permettent aux lieux de diffusion d’exister. Ils ne sont pas légion. Alors on invente de nouveaux modèles. Et puis, si l’on a choisi d’être artiste, on est d’abord guidé par sa passion. Un luxe, de faire ce qui vous plaît. Jouer en appartement, payé, défrayé ou simplement invité, est devenu courant. Pour le plaisir d’offrir un moment privilégié. Pour l’amour de l’art et le désir de partager.


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Photo J.-J. Birgé (DR)

Vendredi soir, 7 avril, cela se passait « chez Thérèse ». La maîtresse de maison possède un piano à queue. L’orchestre avait apporté la batterie et ses instruments. En première partie jouait Louis Laurain. Performance hors du commun. Le trompettiste base tout son travail sur le souffle, pas la respiration, mais le son du vent dans les tuyaux de sa trompette. Le moindre bruit parasite devient percussion. Laurain démonte sa trompette, retire les coulisses, claque la soupape, tape les pistons, replace l’embouchure, met la sourdine. La respiration continue permet de contrôler la longueur de ses phrases. Exercice virtuose très émouvant. Une prouesse contemporaine mettant les muscles à contribution. C’est si rare qu’une pièce de trompette solo m’enchante. Anthologique.

Après les amuse-gueule de l’entracte, le quartet Novembre se déchaîne. C’est très écrit sans perdre la fougue de l’instantané. Les compositions sont essentiellement du saxophoniste alto Antonin-Tri Hoang et du pianiste Romain Clerc-Renaud. Ils sont accompagnés par Thibault Cellier à la contrebasse et Elie Duris à la batterie. Si leur musique est très personnelle, certains passages saluent de loin les débuts de Carla Bley, le cri d’Albert Ayler ou les inventions harmoniques d’Ornette Coleman. Hoang a adapté quelques pièces d’Aéroplanes, son duo avec Benoît Delbecq (Bee Jazz). La musique est sculptée dans la masse. Les silences succèdent aux agrégats.

Après toute cette vitalité, nous parlons politique avec les jeunes spectateurs. Je constate que nous avons de moins en moins besoin de convaincre les futurs électeurs, car presque tous joueront ensemble la musique du changement.