Entretien

Antonin-Tri Hoang

Entretien avec Antonin-Tri Hoang à l’occasion du lancement de Jazz Migration 2018

Antonin-Tri Hoang © Michel Laborde

Antonin-Tri Hoang est un musicien discret, certes, mais volontaire. On a le sentiment qu’il fait partie depuis longtemps du paysage, ce qui n’est pas une illusion puisqu’on le trouvait déjà il y a dix ans dans l’Orchestre National de Jazz de Daniel Yvinec. Il n’aura pourtant que 29 ans l’année prochaine ! Remarquable multianchiste, il fait partie de ces rares musiciens qui ont un son décelable entre tous, doux et et rond à la clarinette basse, plus écorché au saxophone alto. C’est avec ce dernier qu’il apparaît dans Novembre, son quartet de cœur comme il le dit, lauréat de Jazz Migrations pour l’année à venir. C’est à l’occasion de la présentation de la promotion 2018 à la Dynamo de Banlieues Bleues à Pantin (93) que nous avons interrogé ce musicien qui allie à la finesse de son jeu une réflexion très aiguisée sur son parcours et le monde musical et créatif dans lequel il évolue.

- Vous êtes un jeune musicien, mais on a le sentiment que vous êtes depuis longtemps dans le circuit. Pouvez vous nous résumer votre parcours ?

Je me suis retrouvé pour la première fois sur scène il y a 17 ans ! C’était pour une pièce de théâtre, Une bête sur la lune, dans laquelle je tenais un rôle d’enfant, et qui a joué pendant 6 mois. Ça été une expérience incroyable et j’en fais encore des rêves la nuit. Parallèlement j’ai commencé à jouer dans les bars de mon quartier (Ménilmontant à Paris) avec mon beau-père guitariste, un morceau d’abord, puis deux, puis un set entier… j’ai l’impression que j’ai toujours fait ça, jouer sur scène. Je ne me suis jamais « lancé » dans une carrière de musicien, cela s’est fait progressivement, parce que j’aimais ça et qu’on me le proposait. Je me dis toujours que je pourrais bien faire autre chose, mais je dois reconnaître que j’ai toujours été obsédé par la musique, que j’ai écouté et joué assidûment, très tôt, notamment au piano, qui reste mon jeu de construction favori. Et puis il y a eu le CNSM et des rencontres déterminantes. Je peux continuer mon parcours mais c’est un peu compliqué et peut-être fastidieux. Ce que je peux dire c’est qu’aujourd’hui j’ai 28 ans, que je joue du saxophone, de la clarinette et du synthétiseur avec pleins de gens passionnants, et que parfois j’écris pour eux.

- Vous jouez avec Novembre depuis quelques années, et un disque est sorti en 2016 sur le Label Vibrant. Pouvez-vous nous parler de ce quartet qui vient de bénéficier du soutien de l’Association Jazzé-Croisé dans le cadre de Jazz Migration pour 2018 ?

C’est mon groupe de cœur, on a commencé à jouer ensemble en 2010, et son évolution est faite de patience et de confiance. On n’a jamais cherché à précipiter les choses, ce n’est pas un groupe à projet, et nous n’avons longtemps été connus que dans un cercle assez restreint. Ce qui ne nous a pas empêchés de multiplier les expériences dans de petits lieux, où via une commande de Radio France pour un Alla Breve que j’ai composé en 2014 : 5 synchronies. Dernièrement nous avons été un peu plus exposés grâce à la confiance que nous a accordé Xavier Lemettre du festival Banlieues Bleues, qui nous a permis de créer le concert-spectacle Ornette/Apparitions en 2016. La première a été filmée et reliée au documentaire Looking for Ornette de Jacques Goldstein qui vient de paraître en double-DVD.


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Novembre © Franpi Barriaux

- Thibault Cellier, contrebassiste de Novembre, a déjà expérimenté Jazz Migration. Qu’est-ce que cette aventure va apporter à votre jeune orchestre ?

La sélection dans Jazz Migration est une étape importante, avec laquelle nous allons pouvoir montrer et diffuser beaucoup plus ce que nous faisons. Avant la publication du prochain disque…

- Comment définir la musique de Novembre ? Et pourquoi ce nom ?

Ce nom est venu pour sa sonorité, rien de plus. Il ne décrit rien de particulier, on le porte, c’est tout. Il y a Romain Clerc-Renaud, pianiste et claviériste sauvage et joyeux, Thibault Cellier, contrebassiste affamé, et Elie Duris, batteur socratique. La musique a évolué progressivement, des premières compositions que nous avons apportées avec Romain Clerc-Renaud, jusqu’aux grandes formes que nous construisons collectivement avec du collage, du montage, des renvois ou des superpositions. Quand un morceau se termine, il ne disparaît pas complètement comme habituellement, car on peut le citer de nouveau par fragments, ou le terminer plus tard. L’idée de mémoire, à travers des suggestions ou des flash-back, est très importante, dans le but de couper certaines lignes dramaturgiques parfois trop attendues. On veut créer du suspense et de l’attente, tout en gardant l’esprit de quartet de jazz que nous avons depuis le début. Un ami m’a dit que notre musique était « intelligente et animale », une autre amie qu’elle était « joyeuse », je ne peux espérer meilleurs compliments !

- Est-ce que cette notion du temps, des collages, des superpositions vous rapproche de la musique de Braxton ? Outre Ornette à l’évidence, y-a-t-il une figure marquante voire tutélaire dans votre approche musicale ?

La pratique du collage n’est pas nouvelle, il existe des medleys et des pots-pourris depuis longtemps ! La musique que nous faisons est pétrie de liens plus ou moins souterrains avec beaucoup d’artistes, mais j’essaie depuis un moment de me dégager de toute figure tutélaire. L’éternelle référence au passé est aujourd’hui assez paralysante, et le rapport d’admiration et de mystification n’est pour moi pas très créateur. J’écoute beaucoup de musique, et si j’ai par vagues différentes obsessions pour des artistes en particulier, j’essaie d’éviter toute tendance au référencement ou à l’adulation. L’accès simple à toutes les sources via internet aujourd’hui pourrait avoir ceci de bon qu’on s’attache plus à la musique et moins aux artistes derrière : moins de pères, plus de frères et sœurs !

- Vous avez été membre de l’ONJ de Daniel Yvinec, c’est là que vous avez rencontré Ève Risser, une amitié forte. Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai connu Ève Risser bien avant cela, car nous étions dans la même promotion au CNSM. C’est une grande amie avec qui je partage beaucoup : notre duo Grand Bazar est une bonne illustration de nos liens. On s’est retrouvés tout deux à être les plus jeunes au sein de l’ONJ Daniel Yvinec de 2009 à 2013, qui restera une expérience fabuleuse et improbable : être inconnu et jouer sur des scènes prestigieuses à travers le monde les musiques de Robert Wyatt, John Hollenbeck ou Gil Goldstein, quand j’y repense je ne crois toujours pas à la chance que j’ai eue ! Mais c’est déjà vieux tout ça…


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Antonin-Tri Hoang

- Vous jouez avec elle dans son White Desert Orchestra, mais aussi au sein du Umlaut Big Band ou du Gil Evans Paris Workshop… Comment appréhendez-vous les orchestres en Grands Formats ?

Je tiens à ajouter l’ensemble AUM de Julien Pontvianne, qui, s’il se fait encore rare, propose une musique essentielle à mes yeux. En tant que musicien on est à la fois artiste et artisan, un mélange subtil entre les deux. On a chacun notre vision mais on doit savoir se mettre au service de celle des autres si elle nous touche. C’est très différent pour chaque cas, mais dans l’ensemble c’est le travail du son collectif qui m’intéresse. C’est un peu banal de dire ça mais c’est selon moi la chose la plus importante. Cela demande un temps que nous n’avons pas ou rarement.

Je remarque de plus en plus qu’il y a des esthétiques où je me sens plus à propos que d’autres, des lieux et des ambiances dans lesquels je préfère me retrouver, et des aspects de ma pratique que je veux pousser plus loin.

- De fait, vous semblez savoir faire fi des chapelles…

C’est une grande question ! Ca n’a jamais été une posture en soi mais je remarque que déjà au conservatoire je jouais avec des musicien-nes très varié-e-s qui n’auraient jamais voulu ou osé jouer ensemble ! J’ai eu longtemps comme modèles des figures polyvalentes comme Boris Vian ou Jean Cocteau. Il y a de la musique pour vibrer, de la musique pour danser, pour dormir, pour déguster, pour se goinfrer, pour se poser des questions… et puis il y a le jazz, et, mon Dieu, je ne peux pas m’empêcher, c’est plus fort que moi je suis foutu !

La musique, on la compose, on la pense, on la fredonne et surtout on la joue, et quel bonheur de se retrouver le soir à jouer devant des gens ! Parfois en énumérant tout ce que j’ai pu faire et tout ce que je fais, je me pose la question du sens de tout cela. Une réponse serait de dire que la musique se fait à plusieurs, et suivant les personnalités avec qui je m’engage les intentions sont différentes. J’en parle à l’instant à Jean Dousteyssier, que je connais depuis 15 ans maintenant, et nous sommes assez d’accord sur le fait que, au-delà du style, c’est un certain caractère que la musique développe qui nous intéresse particulièrement et qui peut recouper des projets fort différents.

Pour lui il s’agirait (mais je ne veux pas parler à sa place) d’une certaine urgence, une tension impulsive, pour moi ça serait le suspense, la mémoire, la mélodie et le doute (on pourrait parler des heures de chacun de ces termes). C’est drôle parce qu’aucun de ces termes ne se retrouve dans WATT, le groupe que nous partageons avec Jean (quoique, en y réfléchissant bien…). Cependant aujourd’hui je remarque de plus en plus qu’il y a des esthétiques où je me sens plus à propos que d’autres, des lieux et des ambiances dans lesquels je préfère me retrouver, et des aspects de ma pratique que je veux pousser plus loin. Et il y a l’énergie que je ne peux pas avoir pour absolument tout comme avant, si bien que de plus en plus je fais le tri, sans jeu de mot.

- Justement, vous menez avec quelques autres clarinettistes le projet WATT, qui travaille le son sur une note tenue, sur tout le spectre du son. Comment s’est créé ce projet ?

C’est un autre groupe de cœur. On a notre rituel, et une musique qui reste quasiment immuable. Pas de projet là non plus ! On se retrouve, on joue notre musique traditionnelle étrange, et on en parle avec les gens qui y ont assisté. On n’a jamais rien fait d’autre ensemble que ce son, et ce depuis notre première rencontre en tant que quatuor. Depuis on a passé beaucoup de temps ensemble, en tournée, en voiture, et on n’a plus besoin de se dire grand chose sur la musique qui renaît chaque fois. Ceci dit, on joue beaucoup mieux maintenant !


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Antonin-Tri Hoang © Franpi Barriaux

- On a parfois l’occasion de vous entendre en solo ; est-ce un programme que vous comptez développer ?

Travailler en solo m’a fait beaucoup avancer personnellement, et j’essaie d’y concentrer mes idées et préoccupations musicales (suspense, doute, mémoire, mélodie…). Quand je me réécoute, je me reconnais bien (ce qui n’est pas forcément évident tout le temps). C’est très étrange de se retrouver seul en scène, mais j’aime beaucoup ça, prendre le temps devant des oreilles attentives. Cependant je me demande si j’ai vraiment besoin et envie de me retrouver seul et dans quel endroit et pourquoi. Je vais commencer par faire un disque, après on verra.

- Par ailleurs, vous travaillez souvent avec Jean-Jacques Birgé, l’électronique fait partie de votre champ musical depuis longtemps, est-ce une direction que vous pourriez prendre plus régulièrement ?

Il y a tellement de choses que j’aimerais faire, pourvu que j’en aie le temps ! C’est vrai que ça fait quelques années que j’utilise des synthétiseurs chez moi ou sur scène. Dernièrement j’ai un peu poussé la chose avec Saturnium, une œuvre à deux avec l’artiste SMITH, publiée chez Actes Sud sous forme de livre-disque, et dans le trio du même nom avec Sylvain Darrifourcq et Gianni Caserotto.

Quant à Jean-Jacques Birgé, c’est un peu comme un parrain. C’était notre voisin chez mes parents et je l’ai toujours connu. Je ne peux énumérer tout ce qu’il m’a fait découvrir, et c’est toujours une joie de faire de la musique ou de discuter avec ce polyvalent généraliste !

- Avec qui rêveriez vous de jouer ?

Cette question est excitante ! Mais me viennent à l’esprit d’abord toutes les personnes géniales que je n’ai pas encore rencontrées ! J’aimerais qu’il y ait plus de femmes, d’autres manières de penser, de la folie, de l’enfance et de la sagesse. Voilà, c’est un appel à candidatures ! Quand j’avais vingt ans je rêvais de jouer avec Benoît Delbecq, et j’ai pu faire le duo Aéroplanes, une expérience fondatrice. C’est la seule fois où j’ai vraiment provoqué la rencontre… Sinon les rencontres par hasard sont parfois plus riches que celles désirées depuis longtemps. Je pense qu’il est plus aisé de rencontrer Jean-Luc Godard ou Brigitte Fontaine si l’on ignore tout de ce qu’ils ont fait. Le rapport d’égal à égal entre deux artistes n’a pas d’égal.

- Quels sont les projets à venir ?

Je travaille de plus en plus avec le théâtre, notamment avec les metteurs en scène Samuel Achache et Jeanne Candel, ce qui me pousse à réfléchir à la scène et à la mise en espace. 2018 sera sous ce signe, avec la création du spectacle jeune public Chewing Gum Silence que je suis en train de monter pour le festival Banlieues Bleues. Par ailleurs, le groupe Novembre va m’occuper beaucoup avec la tournée Jazz Migration et la perspective d’un nouveau disque. Je vais en outre poursuivre mes passionnantes collaborations avec Fantazio, le Aum Grand Ensemble de Julien Pontvianne dont un nouveau disque va paraître, Jozef Dumoulin et la publication de son disque Orca Noise Unit et bien d’autres, tout en continuant, et c’est important, à jouer du jazz ou improviser dans de petits lieux en région parisienne…