Entretien

John Surman

Entretien au Festival « Nevers Djazz »

Rencontre avec le saxophoniste anglais lors de sa récente tournée française en compagnie de Daniel Humair et Jean-Paul Céléa. L’occasion de revenir sur certaines étapes essentielles de sa carrière, mais aussi d’aborder certaines difficultés auxquelles sont confrontés aujourd’hui les musiciens de jazz dans la réalisation de leurs projets.

  • Commençons par parler de ce trio avec Daniel Humair et Jean-Paul Céléa, qui s’est produit de manière sporadique au cours des deux dernières années. Comment est-il né, et envisagez-vous de lui donner un prolongement discographique ?

En réalité, il n’y a pas de projets précis… Autant que je sache, ce qui s’est passé au départ, c’est que Daniel et Jean-Paul travaillaient en trio avec Dave Liebman, et ce dernier n’était pas disponible pour un festival. C’est alors que Martine Palmé, mon agente pour la France, a eu l’idée de me proposer de le remplacer…

  • Aviez-vous déjà joué avec ces musiciens ?

Avec Daniel, oui, il y a plus de trente ans : nous avions tous les deux participé à une tournée au Japon, sous l’intitulé ’European Downbeat Pollwinners’, et enregistré quelques disques dans ce cadre, dont un avec Eddy Louiss. Donc je le connais de très longue date, et je l’avais revu à l’occasion… Après ce premier concert, nous en avons donné un second à Paris, et il semble que plusieurs personnes aient été séduites, et nous avons rapidement effectué une petite tournée. Mais l’ambition du projet reste modeste : c’est ce que j’appellerais un « jam session band »…

  • Vous revenez avec ce trio à la configuration dans laquelle vous vous êtes révélé au public jazz, au début des années 70 : c’était The Trio, avec Barre Phillips et Stu Martin. Vous aviez rarement retrouvé cette formule depuis. Voyez-vous de fortes similitudes entre ces deux trios ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Prenez mon Brass Project des années 90 : il était basé sur un trio, avec Chris Laurence à la contrebasse et John Marshall à la batterie, auxquels s’ajoutaient certes sept cuivres dont le rôle était en fait celui d’un « chœur » - le fondement du groupe était le trio. Simplement, il était déguisé, alors on ne s’en apercevait pas tout de suite ! Avant de jouer avec Barre et Stu, j’avais déjà un autre trio, avec Dave Holland et Tony Oxley. Tous ces trios étaient très différents les uns des autres parce que dans cette configuration réduite, l’essentiel n’est pas tant l’instrumentation sax-basse-batterie, que les personnalités et les aspirations de chacun. Honnêtement, je trouverais dommage de jouer la même musique trente-cinq ans plus tard, et j’espère que ce n’est pas le cas… même si je sais que certaines choses ne changent jamais vraiment !

Daniel Humair © H. Collon

  • Vous avez quitté l’Angleterre pour vous installer à Oslo de manière permanente. Quelles sont les conséquences de ce changement sur vos différents projets, en particulier le Brass Project que vous venez d’évoquer ?

En réalité, le Brass Project n’existe plus vraiment depuis quelques années. La raison est malheureusement très simple : il n’existe pas en Grande-Bretagne de système de subventions digne de ce nom pour la musique. Si bien que des projets comme celui-là finissent par se retrouver à cours de finances… Au bout d’un moment, il est devenu impossible de continuer.

  • La période actuelle est-elle particulièrement difficile ?

Jean-Paul Céléa © H. Collon

Oui, parce qu’on ne réfléchit plus qu’en termes de projets ponctuels. Et il n’y pas qu’en Angleterre. On ne vous accorde des aides que si vous présentez un « nouveau projet ». Or dans le cas du mal nommé Brass Project, l’objectif était justement de travailler ensemble sur la durée, ce qui est extrêmement important dans la musique improvisée. On a besoin de temps pour construire quelque-chose. Hélas, ce n’est pas dans l’air du temps. L’occupation préférée des programmateurs de festivals en ce moment, c’est d’imaginer des combinaisons inédites de tel et tel musicien. Je ne dis pas que le résultat sera forcément dénué d’intérêt, mais pour ma part il est bien meilleur lorsque les musiciens jouent ensemble depuis longtemps, si tant est qu’ils se stimulent créativement les uns les autres, bien sûr ! Si on se contente de coller ensemble untel, untel et untel, on n’obtient jamais la même qualité de dialogue. Mais le système de subventions, comme je l’ai dit, privilégie l’éphémère, et ne soutient plus les projets à long terme. On préfère mettre un million de livres tous les trois ans pour renouveler le système informatique du centre de documentation du jazz, mais soutenir un groupe sur la même durée, pas question ! C’est pourquoi le Brass Project a fini par s’arrêter. Le fait que je ne vive plus en Angleterre est tout à fait secondaire dans l’histoire. D’ailleurs, beaucoup de gens pensaient que j’habitais en Belgique, comme au début des années 70 à l’époque du Trio. Sans doute parce que je n’ai jamais beaucoup fréquenté les clubs de jazz londoniens…

  • Vous avez collaboré avec des musiciens de toutes nationalités. Avez-vous l’impression d’être un « musicien anglais » ?

Pas vraiment. Ça n’a jamais signifié grand-chose pour moi, même si je n’ai jamais cessé de jouer avec des musiciens anglais, comme dans mon quartet avec John Taylor, Chris Laurence et John Marshall. Ce sont des liens très anciens qui perdurent encore à ce jour.

  • N’aimeriez-vous pas que ce quartet joue un peu plus souvent ?

Oh, vous savez… Ça fait si longtemps que nous jouons ensemble… Depuis 1967, à peu près, soit près de quarante ans ! Au bout de tout ce temps, je n’ai plus d’ambition particulière pour ce groupe. Nous avons tellement accompli ensemble ! Le plaisir de jouer avec eux est toujours aussi fort, mais je ne ressens plus d’envie irrépressible de le faire à tout prix. Franchement, quand je repense à tout ce que j’ai fait depuis trente-cinq ans, je n’ai vraiment pas à me plaindre. Si on m’avait dit il y a trente-cinq ans que je ferais tout cela, je n’aurais jamais pu y croire.

  • N’empêche, il est un peu frustrant que votre « quartet anglais » n’ait pas enregistré depuis plus de dix ans. Est-il exact que Manfred Eicher soit plutôt réticent à l’idée de produire un nouveau disque de ce groupe ?

John Surman © H. Collon

C’est un peu plus compliqué que cela… Nous vivons aujourd’hui dans un monde où il y a tellement de disques qu’ils finissent par perdre toute raison d’être. Je comprends très bien le point de vue d’un label comme ECM : s’il publiait tous les projets que ses artistes ont envie d’enregistrer, ce serait financièrement intenable ! Si c’est pour en vendre cinq cents exemplaires, à quoi bon ? Le marché est saturé, et c’est là le cœur du problème. Bien sûr, j’aimerais beaucoup enregistrer un autre disque avec ce quartet, mais en ce qui me concerne, je préfèrerais donner des concerts ! Ça reste l’essentiel pour moi. J’aimerais que les gens sortent de chez eux et fréquentent un peu plus les salles de concerts, plutôt que de rester à écouter des CD sur leur chaîne hi-fi ! C’est un peu comme le football : autant aller au stade est un moment formidable, autant voir un match à la télévision est à peu près aussi excitant que regarder de la peinture sécher !

  • Prévoyez-vous malgré tout de retourner prochainement en studio ?

En fait, oui : je vais enregistrer trois disques au cours du premiers trimestre 2006 !
Le premier est un projet avec un orgue d’église, que nous allons réaliser à Oslo avec l’organiste Howard Moody, qui a dirigé le chœur de Proverbs And Songs et avec qui je collabore depuis une quinzaine d’années, ainsi qu’avec un orchestre dont je suis le compositeur en résidence depuis quatre ans.
Le second sera un disque pour le projet de John Potter autour des chants de John Dowland pour ECM New Series, avec un jeune violoniste que je ne connais pas encore.
Enfin, je vais enregistrer la suite de Coruscating, avec Chris Laurence et un quatuor à cordes. Voilà !

  • L’un des aspects les plus fascinants de votre travail, ce sont ces disques où vous jouez simultanément, grâce à la magie du studio, de différents instruments : saxophone baryton, clarinette basse, synthétiseurs… Comment est né cet univers musical qui, dans les années 70 en tout cas, était totalement inédit ?

Humair/Céléa/Surman © H. Collon

Je crois que tout est parti de la curiosité que les instruments de toutes sortes ont toujours suscitée chez moi. Ils me fascinent depuis que je suis enfant. Leur esthétique me passionne. Je n’ai jamais pu passer devant la vitrine d’un magasin de musique sans m’arrêter pour admirer les instruments plus ou moins exotiques qui y sont exposés… Quand le synthétiseur est apparu, ce fut pour moi une source nouvelle de fascination. La possibilité de créer ces sons fantastiques, inédits, m’a fortement attiré. J’ai donc passé du temps à me familiariser avec l’instrument, en l’utilisant dans différents contextes. A la même époque, la technologie évoluait : on est passé du mono à la stéréo, puis au multipiste avec la possibilité d’enregistrer successivement différentes parties… Un jour, je me suis dit : ’Tiens, et si j’utilisais ce magnéto 4 pistes pour enregistrer quatre parties différentes de clarinette basse ?’. Puis d’autres choses se sont rajoutées - le synthétiseur, les boucles, les effets… Le résultat fut Westering Home. Mais tout est parti de cette curiosité, cette soif de sons nouveaux.

  • Finissons cet entretien sur vos relations avec la France et le public français. Où situeriez-vous le point de départ de votre popularité dans notre pays ?

Je pense que ça découle de tout le mouvement du jazz européen et des échanges que ça a suscités… Mais il y avait aussi le fait que Barre Phillips et Stu Martin, étant américains, ne pouvaient pas vivre en Angleterre à l’époque. C’est pourquoi nous avons dû nous exiler à l’étranger quand The Trio est né. Nous nous sommes installés en Belgique, près de Bruxelles, ce qui naturellement nous a rapprochés de la France. Barre, qui a toujours été très féru de langues étrangères, connaissait des gens à Paris, et nous avons commencé à jouer dans les clubs de jazz de la capitale. Voilà. C’est aussi Barre Phillips qui m’a présenté à Carolyn Carlson. Bref, je lui dois beaucoup !
Telle est la réponse courte à votre question. Depuis, le merveilleux public français m’a ouvert ses bras, ce qui m’a aussi permis de rencontrer des musiciens comme Daniel et Jean-Paul…