Chronique

Ursus Minor

Zugzwang

Tony Hymas (synth, p), Jef Lee Johnson (g), François Corneloup (bs, ss), David King (dm), Ada Dyer (the narrator), Jeff Beck (the traveler), Boots Riley, M1, Umi, D’ de Kabal, Spike (voc)

Label / Distribution : Nocturne

Le projet était séduisant : un mariage entre deux des plus éminents genres nés de la musique noire américaine (jazz et hip hop). La filiation entre ces deux styles empreints d’histoire et de politique va de soi. Cette union, il est vrai, méritait d’être explorée avec attention. Dans cette perspective Ursus Minor apporte sa pierre à l’édifice, mais de manière inégale. Autour des quatre membres principaux du collectif (Jef Lee Johnson, Tony Hymas, François Corneloup et David King) gravite une constellation resserrée : une chanteuse soul (Ada Dyer), des rappeurs français et américains (M1, Boots, Umi, D’de kabal, Spike) et le non moins fameux Jeff Beck.

La force mais aussi la faiblesse de cet album résident dans son éclectisme exacerbé : le blues sur « She Can’t Explain », la soul d’« Enfants » ou de « Portable Solution », le slam, la fusion, la jazz-rock, le rap à la sauce française, le hip-hop mijoté à l’américaine. A force de vouloir jouer sur tous les tableaux, Ursus Minor, finalement, n’en réinvente aucun. Il se contente d’accumuler les « déjà entendus » dans chaque style. Jamais les musiciens n’apportent au style en question une touche originale, « inouïe ». Les morceaux de blues ou de soul restent agréables à entendre mais ne restent pas dans l’oreille : ils ne cherchent ni à charmer, ni à choquer, ni à former.

Le collectif est à l’image du livret : les cartoons d’Andy Singer alternent avec les photos toujours classieuses de Le Querrec. Classique, Ursus Minor l’est peut-être trop - l’éclectisme ne peut masquer le manque d’inspiration des morceaux de fusion. De même, l’humour cartoonesque de la pochette n’est présent qu’une seule fois, sur l’introduction de « Square Dance Rap » : l’entrée fulgurante exécutée par Boots sur les premières mesures ne peut sauver un morceau interminable, empêtré dans un viril duel de guitares entre Jeff Beck et Jef Lee Jonhson à la limite du supportable. Ursus Minor se prend alors au sérieux et s’éloigne désespérément de sa pochette. Si Singer réussit à traiter de politique avec humour et violence, le collectif ne parvient pas à suivre la même « voix ».

Quand il s’agit de nous plonger dans une ambiance récitative, proche de l’univers du slam, Ursus Minor est convaincant, notamment grâce aux arrangements signés Tony Hymas, le « chef de projet », sur « Won’t Stop Raining » ou « Between The Lines ». En revanche, quand il s’agit de mettre l’accent sur le coté littéraire et engagé du slam, le collectif ne parvient pas à se débarrasser des clichés du genre : sur la macabre énumération de « Lists », si certaines strophes sont émouvantes, d’autres regorgent d’images d’Epinal.

Il est quand même singulier de remarquer que les artistes les plus révolutionnaires dans leurs textes sont aussi souvent les plus réactionnaires musicalement : on a l’impression d’avoir déjà entendu des dizaines de fois cet album, sur « Burn One Down » entre autres. Dès le second morceau, « Zugzwang 21 », une fusion des plus classiques prend le dessus : les amateurs de rock se souviendront alors de Rage Against the Machine, voire de No One Is Innocent sur « Qui avance ? », par exemple. L’originalité en prend un coup.

Dans ses meilleurs moments (notamment sur « Le soldat rangé »), Ursus Minor évoque Cypress Hill ou encore certaines ambiances d’IAM. La fin de « Square Dance Rap » rappelle la puissance d’un Saul Williams. Un tel projet aurait pu dépasser, voire surpasser le talentueux chef de file de la scène slam. Dommage de rassembler tant de musiciens de talent et de ne pas en profiter. Un collectif hanté par l’univers du jazz n’a pas le droit de rester confortablement installé dans les règles d’un genre : il doit les transcender, les mélanger, les troubler. Au lieu de digérer les genres, Ursus Minor laisse chaque style musical gentiment dans sa case.

Zugzwang renferme certes quelques riches claviers noyés sous les phrasés de guitare. C’est justement là que bât blesse : les accompagnements surpassent, musicalement parlant, les leads. Les solos de guitare sont souvent à « l’ancienne », envahissants (sur « She Can’t Explain » ou « Square Dance Rap »), la guitare empiète sur les claviers et le sax. Quand celui-ci revient au premier plan, sur « Sterner Stuff », l’album semble prendre son envol grâce à un solo envoûté, malheureusement embourbé dans une rythmique maladroite et encombrante. « Qui avance ? » s’achève sur un sympathique piano bastringue qui tranche avec la rythmique binaire et distordue, mais ce morceau demeure à l’image de l’album : une mesure inattendue pour deux mesures trop entendues.

Le résultat n’est pas assez libéré, original pour « ouvrir » les oreilles. La fusion et tous les clichés du genre y sont omniprésents : une guitare souvent au premier plan et distordue à souhait, une batterie « tendance rock » d’un David King à bout de souffle, en manque d’inspiration… Ce pari éclectique aurait pu se révéler payant ; cependant, la volonté de se dépasser est, ici, désespérément absente : chacun se contente de piocher dans ce qu’il sait faire de mieux (sur « The Letter » par exemple). Cet album ressemble à un jam de haute volée ; il est parfois ambitieux, mais souvent stéréotypé. Le sentiment qui l’emporte, au final, est la déception.