Scènes

Le cas Ducret

Quand la programmation du Triton, des plus réussies pour la scène des musiques actuelles, met à l’affiche le trio de Marc Ducret, ça ne se refuse pas.


Quand la programmation du Triton, des plus réussies pour la scène des musiques actuelles, met à l’affiche le trio de Marc Ducret, ça ne se refuse pas, faudrait-il faire des kilomètres, ce qui n’est même pas nécessaire, puisque la desserte est aisée, en métro, jusqu’aux Lilas, situés aux portes de Paris.

Samedi soir, nous pouvions donc écouter, pour l’une de ses très rares dates en France, ce trio singulier, étonnant, en marge, qui réussit à faire le lien dans les histoires de familles entre jeunes et papys boomers, rockeux purs, progressifs ou hard, jazzeux plus ou moins intégristes, amoureux ou non de la guitare et des guitar heroes.

D’ailleurs, Marc Ducret, n’est-il pas à sa façon, l’un des derniers exemples de cette espèce en voie de disparition ? Il en a déjà le look même s’il s’en défend, aubaine pour les photographes, qui ont pu immortaliser ses moues, ses allures de lémurien ou de saurien, que soulignent des pantalons et des chaussures un rien extravagants.

Lui qui accepte pour seule étiquette celle d’autodidacte, ferait aimer la guitare à ses plus farouches opposants, ceux qui considèrent l’instrument comme violent, hybride, jouant trop vite, trop fort, jamais tout à fait juste, et dont le plus grand défaut peut-être est d’être terriblement populaire. Comme nul n’est prophète en son pays, Ducret a choisi d’aller voir ailleurs, sans lorgner vers les folklores du monde, du côté des Balkans ou des pays émergents, qui ont enfin fini d’être en voie de développement. Il a choisi le Nord et les pays scandinaves.

Retour à la musique.

Ce qui ressort à l’écoute, ce sont les contrastes appuyés, entre convulsives embardées et grande douceur. Ducret est capable de raffinement extrême avec sa guitare, on se souvient de l’avoir vu tripatouiller son jack, dans les phases expérimentales, plusieurs minutes d’affilée, afin de lui faire rendre un crachotement céleste. Mais après certains titillements maniaques, dans la seconde qui suit, porté par le démarrage supersonique du batteur Eric Echampard, ça décolle comme dans un de ces bons vieux concerts des seventies. Au premier rang, le niveau sonore est éblouissant mais dévastateur.

Le premier set est d’ailleurs de texture un peu « classique » avec des envolées presque lyriques que pendant longtemps, Ducret ne se permettait pas, ou que l’on n’attendait plus. Quand le guitariste se relâche, il ne serait pas loin d’un Jimmy Page première période, ou de Hendrix bien sûr… Mais il ne joue pas à faire pleurer sa guitare. Celle-ci est traitée mais pas vraiment torturée, ni mise à mal. Il ne prend pas de solo au sens classique, il dit qu’ « il joue toujours avec quelqu’un, même quand il est seul ».


JPEG - 41.8 ko
© H. Collon/Vues sur Scènes

Un dimanche soir, au Grim, à Marseille, en 2004, il nous revient en mémoire un extraordinaire concert où il joua tout seul d’une petite guitare (la soprano ?), très simplement, mais avec une grande efficacité, devant un public médusé qui devait s’attendre à des extravagances musicales bruitistes, plus conformes à la programmation du lieu. Comme Ducret passait derrière un duo de savants fous, les époustouflants ABS HUM, techniciens-architectes du son, qui avaient « préparé » leur guitare - le terme n’est pas trop faible - en intervenant derrière un écran-rideau, il eut l’intelligence de faire simple et acoustique. Prenant à contre pied les expérimentations jusqu’au-boutistes qui l’avaient précédé, il renversa la situation à son avantage. Exactement le même résultat, une réussite sans appel, mais avec des procédés opposés, à l’inverse de la prestation enflammée de Jimi Hendrix à Monterey, derrière les incandescents Who.

En seconde partie, il est toujours plus malaisé de retrouver sa place dans la salle, mais quand on est debout, contre la porte du fond, le son est nettement meilleur, plus enveloppant. Le public écoute avec une attention presque religieuse, comme lors d’une cérémonie secrète. Deux copains, devant moi, se laissent prendre par la musique. Le trio a changé de registre, chauffé après l’entracte, plus à l’aise qu’en première partie - laquelle sentait le rodage des nouveaux titres ; c’est alors que les trois complices jouent vraiment une musique de l’instant, et il advient « un moment de grâce » (oui, les clichés ont du vrai). On le ressent tous de façon quasi immédiate, sur ces reprises de L’ombra di Verdi, ces morceaux longs, amples, totalement inspirés. On est presque dans un fantasme d’adhésion directe : c’est flamboyant plus que fantasque, insaisissable plus qu’éblouissant.

Difficile de parler de la musique (très écrite) de Marc Ducret : par certains côtés , elle résisterait même, tant elle demande de l’attention, une concentration qui n’est pas immédiate : sans plans racoleurs, à peine quelques gimmicks peut-être, pour un petit - mais alors tout petit - cercle d’enthousiastes, d’initiés.


JPEG - 59.2 ko
© H. Collon/Vues sur Scènes

Comment organiser la matière sonore ? Les potentialités de la formation « trio » semblent inépuisables : entre lyrisme et énergie pure, passages en force, traits pointillistes et bruitistes, suspensions, ruptures, reprises, improvisations ouvertes, relance de questions-réponses inattendues ou décalées, la musique jaillit avec intelligence et sensualité.

Même s’il est, ce soir, particulièrement disert, Ducret joue pour lui, et avec ses musiciens, faisant entendre des plans différents au niveau rythmique, estompant certains traits ou les rendant au contraire plus explicites, d’où ce décalage avec le jeu plus conforme d’autres guitaristes, aussi excellents soient-ils. Adepte de la déconstruction, s’amusant à rompre ce qu’il vient d’installer, veillant à ne pas créer d’habitudes de confort « aural »… Peut-être n’a-t-il rien à faire de la guitare, qui n’est qu’un instrument, et que son art consiste en conversations à deux, trois, plus (« Qui parle ? ») tout en digressions, vagabondage patient, obsession d’une exactitude rigoureusement contrôlée. Il en prend pourtant bien soin de sa guitare, il ne la lâche pas - et on ne l’imagine pas vraiment au piano, ni même au saxophone. Il y a en lui une musique qui déborde, et il fait corps avec l’instrument au moment où il s’en saisit.

La musique ne pense pas à notre place, mais, pourvu qu’elle soit ambitieuse et exigeante, elle peut éveiller des émotions, des sensations ou un intérêt, qu’il faut chercher à comprendre. Ainsi naissent des questions auxquelles on ne trouve pas toujours de réponses, même provisoires.

Dans la carrière de Marc Ducret, des déceptions, des projets orchestraux qui n’ont laissé aucune trace phonographique (à la trappe, « Le sens de la marche »). De nos jours, à l’heure où le marché du disque est plus que déclinant, il connaît l’abandon des labels qui ne s’engagent plus à produire cette musique des lisières, non formatée, aux morceaux interminables et peu vendeurs.

L’ aventure du trio ne vaut que par le live et le public qui vient partager cette expérience.


JPEG - 61.8 ko
© H. Collon/Vues sur Scènes

Tout en nous confiant son désenchantement, Ducret parvient à insuffler de la confiance, et sans redonner un fol espoir, permet d’oublier juste un moment, de s’attarder devant cette indispensable idée de la beauté du monde. Il nous ré-enchante dans un rappel dédié à Dylan où le blues est à l’honneur. Il se souvient avec un émerveillement quasi enfantin du film No Direction Home de Scorsese, que tout amateur de cinéma comme de musique devrait regarder. Plus encore que le film ambitieux et inégal I’m Not There de Todd Haynes, qui échoue souvent à rendre compte du miracle dylanien. Comme quoi la réalité est plus fantastique que la fiction. Elle dépasse parfois par son incroyable talent, tout entendement.

Marc Ducret revient donc à ce matériau qu’est la mémoire, s’arrête ébloui devant cette phrase - si simple - de poète, au début de « Blowing in the Wind » : « How many roads must a man walk down before you call him a man ? » Mais il nous semble aussi reconnaître en citation des envolées de cet autre chant crépusculaire, « Masters of War », que nous recopiions sur notre cahier d’anglais en cours de première.

Toujours intéressé par l’objet disque et sa production au sens artisanal du terme, le guitariste propose ses dernières cartouches, le concert s’achève.

Incroyable, ce trio de Ducret - Bruno Chevillon a été là encore remarquablement en place, discrètement attentif ; voilà une des formations actuelles improbables, combative contre toute attente, avec une capacité de réaction prodigieuse, une musicalité libérée, un sens aigu de l’instant. Un certain art du trio qui se renouvelle à sa façon, obstinée et farouche. Fascinant.


JPEG - 52 ko
© H. Collon/Vues sur Scènes