Chronique

Oni Giri

Vertige

Rémi Denis (p), Say Nagoya (ts), Cleveland Donald (tp), Damien Boutonnet (b), David Carniel (dm)

Label / Distribution : Camille Productions

On est d’abord saisi par ces jeux d’équilibres et de déséquilibres qui marquent les plages de cet album dont chacune est agrémentée d’un haïku libre, écrit par le pianiste leader (et compositeur) du groupe, Rémi Denis. De fait, les propositions musicales sont variées : trois compositions (signalons « Summit » qui lorgne vers un groove spirituel façon Robert Glasper -du moins quand ce dernier était en verve) et quatre arrangements conçus à partir du traditionnel irlandais « Danny Boy », de compositions de Wayne Shorter, de Keith Jarret et d’Albert Ayler. Elles se prêtent à des échanges musicaux délicats (fussent-ils inspirés par le… métal !) entre ces funambules du jazz.
C’est à peine si l’on peut considérer les somptueuses propositions pianistiques du leader comme des filets de sécurité pour le quintet : au contraire, il prend un malin plaisir à envoyer valser les conventions routinières pour mieux solliciter l’investissement de ses compagnons de jeu dans le propos collectif -il a d’ailleurs commis un mémoire sur ce projet, montrant bien que si science musicale il peut y avoir, celle-ci ne pourra jamais se passer de sensibilité artistique. C’est que l’homme est aussi ingénieur, photographe… entre autres talents !
Pour un projet de fin d’études au conservatoire de Marseille, c’est un coup de maître assurément. C’est que, dans les couloirs du Palais Carli (puisque tel est le nom de la bâtisse qui abrite l’institution dirigée par Raphaël Imbert), il a croisé du beau linge. Ainsi des vents qui soufflent depuis l’Orient (Sai Nagoya, au son de sax ténor d’une rare limpidité) et l’Occident (Cleveland Donald, un trompettiste nourri de la tradition de sa Nouvelle-Orléans d’origine), faisant advenir des couleurs hydrides et contrastées d’une rare originalité. Ainsi, encore, du contrebassiste Damien Boutonnet, d’une rare sensibilité sur son instrument, avec lequel il irrigue le groupe de nuances mélodiques et rythmiques des plus pertinentes. Ainsi, également, du batteur David Carniel (le fiston de Jean-Marie, le frangin d’Enzo), nourri à la tradition bop mais qui semble ici chamanisé par l’exigence des compositions : son jeu de cymbales, en particulier, démultiplie les horizons.
Tirant son nom de cette boulette de riz fourrée à la viande et enveloppée d’une feuille de nori (l’équivalent japonais du jambon beurre, nonobstant la qualité nutritionnelle supérieure du casse-croûte nippon), le quintet marseillais Oni Giri concocte un délice de jazz spirituel résolument contemporain où l’excellence musicale le dispute à l’exigence poétique.