Le jazz a sa tribune depuis 2001

Edition du 29 novembre 2020 // Citizenjazz.com / ISSN 2102-5487

Les dépêches

« Sons d’hiver » 2007 : programme

Communiqué :

FESTIVAL SONS D’HIVER
DU 26 JANVIER AU 17 FÉVRIER 2007

  • VENDREDI 26 JANVIER À 20H30
    CAMEL ZEKRI SOLO

Né à Paris en 1962 de parents algériens originaires de Biskra, ville-oasis du sud du pays où de tout temps populations berbère, noire et arabe se sont mêlées en toute fraternité, Camel Zekri a toujours considéré sa musique comme le miroir de son fondamental métissage et le medium privilégié d’un authentique dialogue interculturel. Guitariste virtuose et érudit, 1er prix de guitare classique du Conservatoire de Paris, titulaire d’une maîtrise d’ethnomusicologie, mais aussi explorateur inlassable des possibilités musicales inédites offertes par l’ordinateur et les nouvelles techniques électroniques, Zekri n’aime rien tant qu’embarquer les multiples cultures musicales du Maghreb et de l’Afrique sub-saharienne (auxquelles il s’est initié auprès d’Hamma Moussa, maître de cérémonie du Diwan de Biskra), dans les territoires incertains, oniriques et avant-gardistes de la musique improvisée la plus radicale.

Spécialiste de l’univers créole antillais (il fut pendant près de 10 ans guitariste, compositeur et arrangeur d’artistes comme Ralph Tamar, Roland Brival ou Dédé Saint-Prix), pilier de la scène européenne des musiques improvisées depuis le milieu des années 80, co-fondateur avec Xavier Charles du groupe Dicotylédone, partenaire privilégié de Dominique Répecaud, Michel Doneda, Denis Colin ou encore Etienne Brunet - Camel Zekri depuis plus de dix ans maintenant s’est engagé dans des projets interdisciplinaires et interculturels d’une grande originalité, multipliant les passerelles entre tradition et modernités (Le festival de l’eau en 1996 et en 2000, la création du Diwan Bel-Air-Gnawa regroupant 10 musiciens venus d’Algérie, du Maroc et de Martinique, la création du quatuor de guitares, les concerts du Diwan de Biskra avec la chanteuse algérienne Hasna El Bécharia et la griotte électrique mauricienne Malouma, ou avec Répécaud, Daunik Lazro et la vidéaste Dominique Chevaucher, Le Cercle).

Invité il y a quelques saisons par le festival Sons d’hiver à se produire en solo, Camel Zekri a élaboré à cette occasion un répertoire d’une grande sensibilité, immortalisé sur disque peu après sa création par le label La nuit transfigurée, Vénus Hottentote. Trois ans après, ce nouveau solo s’inscrit résolument dans le prolongement de cet acte solitaire fondateur. Plongeant une nouvelle fois au plus intime de lui-même le guitariste y ramène un discours d’une profonde maturité stylistique, définitivement personnel, tour à tour apaisé et d’une violence sourde, méditatif et pulsionnel. Utilisant toutes les possibilités du re-recording, passant de la guitare acoustique à la guitare électrique avec un vrai sens de la dramaturgie, Camel Zekri envoûte par la grâce d’une musique voyageuse, fluide et lyrique, d’une intensité poétique rare.

TRIBUTE TO JOHN COLTRANE
ROVA / ORKESTROVA PRESENTS JOHN COLTRANE’S ELECTRIC ASCENSION INEDIT
Espace André Malraux - Le Kremlin-Bicêtre

  • SAMEDI 27 JANVIER À 20H30
    FESTIVAL VISION
    DAVID S. WARE QUARTET
    TRIBUTE TO JOHN COLTRANE COLTRANE TRIBUTE BAND INEDIT
    Espace André Malraux - Le Kremlin-Bicêtre

DAVID S. WARE, saxophone ténor / MATTHEW SHIPP, piano / WILLIAM PARKER, contrebasse / GUILLERMO E. BROWN, batterie

Musicien longtemps obscur, obstiné, radical dans son engagement, David S. Ware, présent de façon diffuse dans la vie musicale new-yorkaise underground depuis le tournant des années 70, a cette particularité d’avoir constamment proposé une musique littéralement habitée par la fureur lyrique et méditative de Coltrane sans pour autant s’être jamais considéré à proprement parler comme un disciple du grand saxophoniste. Adoubé par Sonny Rollins, son mentor, qui lui prodigue quelques conseils, mais surtout inspiration et éthique lorsqu’il s’installe à Brooklyn en 1969, c’est aux côtés d’Andrew Cyrille, Cecil Taylor ou encore Milford Graves, autrement dit la pointe la plus avancée d’une avant-garde éprise d’absolu, que le jeune saxophoniste ténor va plutôt chercher ses maîtres tout au long des années 70 et 80 et humblement s’initier aux sortilèges de l’improvisation pour peu à peu trouver sa voix. Et ce n’est finalement que tardivement, au début des années 90, que David S. Ware, arrivé à maturité, va se révéler définitivement comme un musicien phare du jazz contemporain, leader inspiré d’un quartet flamboyant entré désormais dans l’histoire du jazz moderne…

Entouré depuis l’origine du groupe, de Matthew Shipp au piano dont le style lyrique, fluide et mouvementé relie dans un même geste Mc Coy Tyner et Cecil Taylor, et de William Parker à la contrebasse, instrumentiste tellurique et figure clé du neo-free jazz new-yorkais, David S. Ware, nouveau colosse fragile et tourmenté du saxophone ténor contemporain, explore, depuis près de quinze ans maintenant, en une plongée hallucinatoire au cœur de la matière sonore, toutes les dimensions d’une musique de l’urgence fondée sur l’énergie, le contrôle des flux et l’exploration des timbres. Persistant à considérer la musique comme « véhicule » (d’une pensée en action, d’un parcours spirituel, d’une histoire individuelle et collective, d’un modèle de vie…), David S. Ware s’inscrit ainsi sans ostentation mais avec une sincérité et une puissance expressive hors du commun, dans la continuité de l’esthétique coltranienne, à la fois avant-gardiste et universaliste - et s’impose incontestablement comme l’une des grandes voix du saxophone actuel et un modèle d’intégrité artistique.

ROY CAMPBELL JR, trompette / LOUIS BELEGONIS, saxophones / ANDREW BEMKEY, piano / REGGIE WORKMAN, contrebasse / WARREN SMITH, batterie

C’est au trompettiste Roy Campbell, agitateur polymorphe de la scène jazz afro-américaine actuelle, que l’on doit l’idée de cet orchestre entièrement dédié à la célébration de la mémoire de John Coltrane. Trompettiste virtuose, élève de Kenny Dorham et Lee Morgan, partenaire depuis le tournant des années 70 de musiciens aussi éminents que Sun Ra, Henry Threadgill, Woody Shaw, David Murray ou encore Cecil Taylor, leader depuis le début des années 90 de diverses formations comme le Pyramid Trio (avec William Parker et Hamid Drake) ou le groupe Other Dimensions in Music - Roy Campbell, un pied dans la tradition sous toutes ses formes (du dixieland au hard bop) et l’autre dans l’avant-garde la plus radicale, s’est forgé au gré de sa singulière traversée des genres qui font la
richesse du jazz contemporain, un style flamboyant embrassant toute l’histoire de la musique noire américaine. C’est dans cet esprit « naturellement » syncrétique que le trompettiste, en rien nostalgique ni déférent mais définitivement redevable envers ce que nous ont légué les grands maîtres de la musique noire du 20e siècle, a conçu cet hommage et imaginé ce Coltrane Tribute Band. Propulsé par une rythmique de feu composée de deux musiciens légendaires - Reggie Workman d’une part, contrebassiste aussi discret qu’indispensable présent lors des séances Atlantic de Coltrane au tournant des années 60 ainsi que sur l’album « Africa Brass » ; et Warren Smith d’autre part, batteur essentiel de la Loft Generation, styliste au jeu puissant et foisonnant, partenaire de Sam Rivers, Oliver Lake, membre actif du groupe de percussions M’Boom de Max Roach - ce quintet somptueusement classique et résolument lyrique offrira l’opportunité au public français de découvrir pour la première fois deux musiciens à la renommée grandissante : le pianiste Andrew Bemkey et le saxophoniste Louis Belegonis (partenaire de Tony Malaby et Sunny Murray). Un hommage « dans la tradition », résolument jazz, cherchant définitivement moins à embarquer la musique de Coltrane vers quelque « ailleurs » insoupçonné, qu’à humblement et joyeusement en célébrer l’éternelle actualité.

  • MARDI 30 JANVIER À 20H30
    EYEDEA / J.T. BATES / CASEY O’BRIEN « FACE CANDY » INEDIT
    LA THÉORIE DU K.O. INEDIT
    Espace Jean Vilar - Arcueil

D’ DE KABAL, voix, slam / MARC DUCRET, guitare / PROFESSOR K, basse / FRANCO MANNARA, voix, guitare électronique, claviers / ALIX EWANDE, batterie

Rappeur d’abord, co-fondateur et principal agitateur du légendaire groupe Kabal, formation atypique et définitivement incontrôlée qui de 1993 à sa dissolution en 2000 enflamma de ses rimes incendiaires la scène hip hop hexagonale - D’ de Kabal (c’est ainsi qu’il tient à ce qu’on l’appelle) n’a jamais envisagé sa pratique dans une perspective étroitement communautariste, replié sur ses certitudes esthétiques, politiques et poétiques. Au contraire, comédien, écrivain, slameur, membre actif du collectif inclassable Spoke Orkestra, D’ de Kabal, multipliant les
collaborations tous azimuts (des Incontrolados au groupe Thôt en passant par Ursus Minor) n’en finit pas d’inventer de nouvelles lignes de fuite à son univers foisonnant et protéiforme et s’impose définitivement comme l’une des principales têtes chercheuses du hip hop actuel.

Nouvelle preuve de son éclectisme et de son ouverture d’esprit, ce projet inédit en compagnie de Marc Ducret, incontestablement l’un des musiciens européens les plus talentueux et influents de ces quinze dernières années dans le champ du jazz et des musiques improvisées. Partenaire depuis le milieu des années 90 du saxophoniste alto new-yorkais Tim Berne (mais aussi d’Yves Robert, Louis Sclavis, François Corneloup…), leader depuis le tournant des années 2000 d’un trio chorégraphique, tout en grâce gestuelle et abstraction lyrique (en compagnie de Bruno Chevillon et Eric Echampard) - Ducret, guitariste virtuose mais aussi compositeur savant, invente une musique du corps et de l’esprit, basée essentiellement sur la tension entre énergie et maîtrise formelle. De plus en plus fasciné par le langage (ses processus mentaux, ses idiomatismes, sa syntaxe, sa plasticité…) Ducret s’est engagé toujours plus loin ces dernières années dans des projets hybrides et expérimentaux mêlant parole(s) et musique(s) que ce soit sous son propre nom (« Qui parle ? ») ou aux côtés de musiciens comme Franck Vigroux (« Triste Lilas »).

C’est incontestablement dans le prolongement direct de ces préoccupations que s’inscrit cette nouvelle association avec D’de Kabal. Entouré de Professor K, ex bassiste du groupe Kabal et d’Alix Ewandé à la batterie, section rythmique puissante, féline, sensuelle, Ducret propose au flow guttural et inquiétant du slameur, dévidant en un phrasé heurté et lancinant des textes lyriques et visionnaires, un environnement sonore sophistiqué à l’identité complexe se jouant des genres institués en brassant blues, métal, rock et hip hop en d’extraordinaires compositions mouvantes. Pour cette recherche musicale, il forme un véritable duo avec Franco Mannara. Ce dernier a exploré l’univers du slam et est à l’origine des premières approches musicales de cette forme poétique. Il est le « Musicien » du Spoke Orkestra. Il sait par ses solides connaissances rock, électro et bluesy être la bande son, musique de film, des récits du slam. Il trouve toujours avec finesse l’articulation parfaite entre textes et musique. Cette fusion inédite entre la musique des mots et la narrativité de la musique - contrôlée dans ses options, ses buts, ses moyens et totalement libre dans son expression, ses associations, ses prolongements - explose à chaque instant d’énergie et de poésie brute.

  • JEUDI 1ER FÉVRIER À 20H30
    ERNEST DAWKINS SOLO
    TRIBUTE TO JOHN COLTRANE : EDIM
    Grange Galliéni - Cachan

ERNEST DAWKINS, artiste enseignant invité ELEVES DE NIVEAU SEMI-PROFESSIONNELS DE L’EDIM

L’EDIM (Enseignement Diffusion Information Musique) est une des cinq écoles associatives de jazz et musiques actuelles en France reconnue par le ministère de la Culture. Elle se trouve à Cachan et forme des musiciens amateurs et professionnels. Seule école privée en Ile-de-France à attribuer le Dem de jazz, en partenariat avec l’ENM de Bourg-la-Reine/Sceaux, l’Edim développe une philosophie pédagogique et artistique originale, « il s’agit d’une école primaire des musiques populaires qui permet à l’enfant et l’adulte n’ayant pas les bases, d’acquérir une culture musicale approfondie et polyvalente ». De nombreux musiciens de grand talent y enseignent ou y ont enseigné régulièrement : Daniel Beaussier, membre fondateur et directeur artistique actuel, Mônica Passos, Patrick Fradet, Eric Schultz, Laurent Coq, Vincent Jaqz, Bruno Wilhem, Manu Pekar, Christophe Marguet, Christophe Walemme, Noël Akchoté, Bojan Z… Créée en 1984, à partir d’un petit noyau de quatre enseignants et quelques élèves, l’EDIM compte aujourd’hui une quarantaine d’enseignants et plus de 450 élèves : enfants, amateurs et étudiants professionnels.

Ce sont ces derniers qui présenteront l’hommage à John Coltrane. Depuis trois ans, l’Edim et Sons d’hiver, le Service culturel de la ville de Cachan organisent ensemble à l’occasion du festival une master-class (Fat Kid Wednesdays,
Roscoe Mitchell, William Parker). Les élèves en fin d’études sont de très bon niveau. L’Edim propose donc, cette année, un concert autour de John Coltrane préparé durant leur cycle d’enseignement. À découvrir.

  • VENDREDI 2 FÉVRIER À 20H30
    HAMID DRAKE & BINDU INEDIT
    RABIH ABOU-KHALIL QUINTET
    Théâtre Romain Rolland - Villejuif

HAMID DRAKE, batterie, composition, direction / DANIEL CARTER, ERNEST DAWKINS, SABIR MATEEN, GREG WARD, saxophones

Batteur majeur de la musique afro-américaine contemporaine depuis quelque trente-cinq ans maintenant qu’il accompagne et aiguillonne de ses polyrythmies chorégraphiques les plus grands noms du free jazz et des musiques improvisées (Don Cherry, Pharoah Sanders, Fred Anderson, Peter Brötzmann…), Hamid Drake est aujourd’hui devenu l’une des personnalités les moins discutables de la scène jazz de Chicago et au-delà l’un des quelques pivots essentiels autour desquels gravite l’avant-garde de la musique noire la plus avancée, tous styles confondus. Il faut dire que découvert à la fin des années 60 par le mythique saxophoniste chicagoan Fred Anderson qui le présente alors à George Lewis et aux autres membres de l’AACM, Hamid Drake, attiré autant par le jazz que par l’ensemble des
musiques du monde (des traditions indienne et afro-cubaine aux musiques africaines et créoles), a au fil des années traversé toutes les strates de la musique noire - jouant dans des orchestres de reggae ou de latin jazz (Night on
Earth), intégrant la Mandingo Griot Society de Foday Muso Suso (où il côtoie un temps Don Cherry et s’imprègne de son esthétique métissée et de ses conceptions universalistes) - et croisé la route de tous les plus grands aventuriers des musiques d’aujourd’hui (de Peter Brötzmann au sein de son Chicago Tentet à Ken Vandermark ou William Parker).

Riche de ces expériences multiples Drake s’est forgé ainsi un style inimitable, s’inscrivant indiscutablement dans le prolongement des vastes architectures polyrythmiques d’Elvin Jones mais intégrant également un sens de l’espace et du timbre empruntés aux grands batteurs free (Milford Graves, Andrew Cyrille, Ed Blackwell). Co-leader de plusieurs formations, Hamid Drake a signé depuis le début des années 2000 plusieurs disques sous son nom, notamment en duo (en compagnie des saxophonistes Joe Mc Phee, Assif Tsahar, Fred Anderson ou Sabir Mateen) mais son groupe Bindu reste incontestablement à ce jour son projet le plus ambitieux et abouti. Entouré d’un quatuor de saxophones informel composé de quelques-uns des instrumentistes les plus audacieux du jazz actuel, deux en provenance de Chicago (Greg Ward et Ernest Dawkins) et deux autres, fers de lance de la jeune scène free new-yorkaise (Daniel Carter et Sabir Mateen), Hamid Drake compositeur et organisateur des humeurs collectives, propose une musique tour à tour rugueuse et mélodique, expressionniste et méditative, profondément lyrique, pulsée de grooves rythmiques hallucinatoires ancrés profondément dans l’âme noire universelle.

  • SAMEDI 3 FÉVRIER À 20H30
    CARL HANCOCK RUX « GOOD BREAD ALLEY » INEDIT
    BEANS / HAMID DRAKE / WILLIAM PARKER « ONLY » INEDIT
    Salle Jacques Brel - Fontenay sous Bois

BEANS, voix et laptop / WILLIAM PARKER, contrebasse / HAMID DRAKE, batterie

Co-fondateur en 1997 (avec Priest et M. Sayyid) du d’ores et déjà mythique groupe rap Anti-pop Consortium, incontestablement l’une des rares formations apparues ces dernières années dans le monde du hip hop underground
alternatif à avoir véritablement cherché à révolutionner les codes d’un genre de plus en plus formaté, Beans n’aime rien tant qu’explorer ces zones frontières indécises et poreuses entre un hip hop avant-gardiste et poétique et les formes musicales contemporaines les plus radicales et expérimentales - de la musique électronique au free jazz.

Après trois disques avec Anti-pop Consortium (dont le très cérébral et sophistiqué « Arrhythmya », paru sur le label anglais de musique électronique Warp), Beans dès le tournant des années 2000 se lance dans une carrière solo, attendant la dissolution du Consortium, pour en 2003 publier son premier disque sous son nom « Tomorrow Right Now », œuvre personnelle et inventive prolongeant de façon toujours plus poussée l’hybridation entre rap et musiques électroniques (dans des contrées sonores évoquant parfois DJ Shadow). Accumulant dès lors les collaborations (avec the Raptures, Out Hud, Prefuse 73, Mike Ladd), et les enregistrements (« Shock City Maverik », en 2004 et « Only » en 2006), Beans s’engage aujourd’hui résolument dans une fusion féconde (déjà amorcée en 2003 avec l’album « Antipop Consortium vs Matthew Shipp ») entre la spontanéité expressive et la liberté formelle du free jazz, la pulsation hyper-contemporaine et la poésie urbaine du rap et la richesse sonore et architecturale de la musique électronique.

Épaulé dans cette aventure sonique d’un nouveau genre par l’une des paires rythmiques les plus sollicitées du jazz libre contemporain ( William Parker, contrebassiste au style puissant et tellurique, à la fois catalyseur et pivot de
l’avant-garde de la musique noire new-yorkaise ; et Hamid Drake, batteur majeur, constamment pulsatif dans la grande tradition poly-rythmique du jazz moderne, et simultanément ouvert à toutes les influences rythmiques d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs) - Beans, à la fois rappeur au style fluide et sinueux et producteur ultra-sensoriel, mélange de façon extraordinairement organique à la spontanéité gestuelle des deux musiciens, beats hip hop fantomatiques et boucles rythmiques électroniques savamment déstructurées - inventant une sorte de drum’n’bass improvisée, mutante et futuriste, hyper-collective dans ses processus compositionnels, d’une beauté envoûtante et hypnotique.

  • DIMANCHE 4 FÉVRIER À 16H
    TRIBUTE TO JOHN COLTRANE
    « SAINT JOHN WILL-I-AM COLTRANE AFRICAN ORTHODOX CHURCH »
    Théâtre Jean Vilar - Vitry sur Seine

La portée et la richesse du discours coltranien sont tels qu’on a fait au fil du temps d’innombrables lectures « partisanes » de ce lyrisme incantatoire - certains privilégiant dans une perspective proprement matérialiste sa force de rupture révolutionnaire, tant politique (Archie Shepp) que purement esthétique, quand d’autres ne cherchaient à l’inverse qu’à exalter sa dimension résolument spiritualiste, entièrement dévouée à la louange d’un créateur suprême et transcendant. Si cette dernière famille comprend d’illustres représentants (d’Alice Coltrane à Pharoah Sanders), personne n’est allé aussi loin dans ce sens que la « Saint John Coltrane African Orthodox Church », fondée à San Francisco en 1971 par l’archevêque Franzo Wayne King, qui lors d’un concert de Coltrane en 1965 eut la révélation du caractère divin de sa musique.

Fortement impliquée dans la vie quotidienne de la communauté afro-américaine locale (le révérend King, proche un temps de Huey Newton et du Black Panthers Party ne dissocie pas l’élévation spirituelle des âmes d’un réel engagement humanitaire et politique dans la vie de la cité - dons d’habits, collectes de jouets, programme d’aides aux personnes âgées), cette congrégation, toujours dirigée de main de maître par le saxophoniste-archevêque, trente-cinq ans après sa création, n’a qu’un but, qu’une mission céleste et clairement prosélyte : « amener des âmes au Christ » par l’intermédiaire du génie de son Saint patron, John Coltrane. Considérant le saxophoniste comme un intercesseur entre le monde des hommes et le Royaume de Dieu et sa musique d’amour et de partage comme le véhicule privilégié d’une « union méditative avec Dieu », les musiciens de la « Saint John Coltrane Church », revisitant avec la ferveur et l’exaltation de disciples totalement acquis à cette mission sacrée, le répertoire de la « renaissance » coltranienne, celui inauguré par le chef-d’œuvre de 1963, A love Supreme - inventent dans une fièvre mystique irrésistible, une musique du corps et de l’âme réconciliés, liturgique et festive, puissamment expressive et profondément spirituelle, réinterprétant les modes coltraniens au prisme du gospel et du prêche évangéliste. La Saint John Coltrane Church était déjà venue une fois en France en 1993, jouer au festival d’Antibes et à la Sorbonne. Son retour dans l’hexagone est un authentique événement.

  • LUNDI 5 FÉVRIER À 20H30
    CHRISTOPHE MARGUET QUARTET « ÉCARLATE »
    HAMID DRAKE, SYLVAIN KASSAP DUO INEDIT
    Théâtre-Studio - Alfortville

CHRISTOPHE MARGUET, batterie / SEBASTIEN TEXIER, saxophone, clarinette / OLIVIER BENOIT, guitare / CLAUDE TCHAMITCHIAN, contrebasse

Batteur essentiel du jeune jazz hexagonal depuis près de vingt ans maintenant, Christophe Marguet, la quarantaine conquérante, élabore en leader un univers abstrait, elliptique et chorégraphique revendiquant sans faux-semblant l’héritage de Paul Motian, et s’affirme tout simplement aujourd’hui comme l’un des musiciens les plus talentueux et audacieux du paysage européen.

Il faut dire qu’après avoir fait ses classes dans le petit milieu hard-bop de la Capitale à la fin des années 80 et acquis suffisamment de style et de savoir-faire (puissance, décontraction, clarté de la frappe, sens de la pulsation) pour accompagner les stars américaines de passage (Ted Nash, Vincent Herring, Bud Shank) et tous les plus grands noms du jazz français traditionnel (d’Alain Jean-Marie à Barney Wilen), Marguet s’est engagé au tournant des années 90 dans une profonde remise en question esthétique - rompant résolument avec sa famille musicale d’origine, osant toujours plus d’ouverture dans ses collaborations artistiques (Bojan Zulfikarpasic, Laurent de Wilde, Nicolas Genest), intégrant progressivement une scène alternative plus aventureuse et créative.

Se produisant avec tout ce que la jeune scène jazz française compte alors de musiciens atypiques et iconoclastes (de Noël Akchoté à François Corneloup en passant par Marc Ducret), intégrant les quartets de Claude Barthélémy ( Monsieur Claude) et Sylvain Kassap, deux des formations les plus séduisantes et expérimentales de la fin des années 90 - Marguet devient vite incontournable. Affirmant parallèlement en leader une authentique personnalité, inventant une musique savamment déconstruite, fortement marquée par l’esprit libertaire du free jazz dans sa façon de se fonder essentiellement sur le geste et la spontanéité, mais toujours attentive à proposer un cadre à l’improvisation, Christophe Marguet en trio d’abord (avec Olivier Sens à la contrebasse et Sébastien Texier au saxophone), puis en quartet (avec Bertrand Denzler et Guillaume Orti aux saxophones), met en oeuvre dans ses orchestres des options esthétiques radicales renvoyant clairement à l’histoire du jazz moderne.

Auteur déjà de trois disques pour Label Bleu (« Résistance poétique », « Les Correspondances » et « Reflections »), Marguet présente ici son nouveau quartet où aux côtés du fidèle compagnon Sébastien Texier aux saxophones, de plus en plus personnel et inventif, et de Claude Tchamitchian à la contrebasse, tellurique et sensuel, on s’émerveillera tout particulièrement aux trouvailles sonores de la nouvelle sensation de la guitare contemporaine, Olivier Benoît, tête chercheuse tous azimuts, aux confins du free jazz, de la musique improvisée, du domaine contemporain et de l’expérimentation électronique. Marguet n’a pas fini de nous étonner…

HAMID DRAKE, batterie / SYLVAIN KASSAP, clarinettes

Souffleur au lyrisme flamboyant, Sylvain Kassap n’en finit décidément plus de se mettre en jeu et de multiplier ses territoires, passant sans rupture et avec toujours le même bonheur d’expression de l’improvisation libre au domaine contemporain, des musiques ethniques au jazz "moderne” dans tous ses états… Partenaire depuis près de 25 ans des plus grands noms du jazz international (de Sam Rivers à Evan Parker en passant par Louis Sclavis, Han Bennink, Dominique Pifarély, Tony Hymas, Steve Lacy, Bernard Lubat, Anthony Ortega, François Tusques, Bernard Vitet, etc.), ce maître enchanteur de la clarinette, styliste exquis à la fois très physique et infiniment raffiné, s’est découvert ces dernières années un réel talent de compositeur, de plus en plus confiant dans ses qualités de coloriste et d’architecte sonore.

Transformant au fil du temps une curiosité sans limites pour la musique sous toutes ses formes en authentique signature esthétique, Kassap, engagé dans un très grand nombre d’aventures parallèles, allant de la petite formation (avec Hélène Labarrière, Didier Petit, Jean-François Canape et Christophe Marguet) à la direction d’orchestres ambitieux (comme son octet Ska & The Hot Spicy Spicers ou encore son Large Ensemble), s’est par ailleurs fait une spécialité de la conversation sur le vif. Après Evan Parker ou encore Gianluigi Trovesi, c’est cette fois l’immense Hamid Drake qu’il convie à une joute amicale impromptue et totalement improvisée. Batteur majeur du jazz libre afro-américain, Hamid Drake est, il est vrai, un authentique spécialiste de cette configuration intimiste qu’il aime
pousser à ses limites expressives en compagnie notamment de Sabir Mateen, Fred Anderson ou Assif Tsahar. Partenaires des plus grands noms du free jazz et de la musique improvisée depuis près de 35 ans (Don Cherry, Pharoah Sanders, Fred Anderson, Peter Brötzmann…), il s’est au fil du temps forgé un style inimitable,
profondément ancré dans le blues et les pulsations élémentaires de la musique afro-américaine, mais ouvert à toutes les influences rythmiques (et philosophiques) du monde entier (intégrant les traditions indienne, afro-cubaine,
africaine et jamaïcaine). Cette rencontre inédite entre ces deux grands improvisateurs, résolument ouverts à l’altérité la plus radicale, promet incontestablement quelques frictions lyriques et autres échappées belles.

  • MARDI 6 FÉVRIER À 20H30
    GYPSY GUITAR MASTERS
    HARRI STOJKA GIPSYSOUL
    Théâtre de Cachan
  • JEUDI 8 FÉVRIER À 20H30
    SOPHIA DOMANCICH PIANO SOLO
    MICHEL PORTAL QUINTET
    Salle des Fêtes de l’Hôtel de Ville - Saint-Mandé

Pianiste rare, au parcours exigeant, riche d’un univers raffiné et insidieusement envoûtant, à la fois immédiatement séduisant par ses qualités plastiques, son sens de la mélodie et de la narration instantanée, et comme animé souterrainement de pulsions troubles sondant au plus intime de la matière humaine pour sans cesse remettre en cause le bel équilibre précaire - Sophia Domancich, fait partie de ces personnalités précieuses du jazz européen qui en dehors des modes continuent inlassablement de développer aux confins des genres (free hard bop, musique
improvisée) une musique libre et définitivement singulière.

Après dix ans d’une carrière mouvementée et exigeante qui l’aura vue, à peine sortie du Conservatoire (premier prix de musique de chambre et de piano), s’aventurer auprès de musiciens aussi divers que Bernard Lubat, Steve Lacy, Elton Dean « Equip’Out » ou encore Laurent Cugny (elle est membre du Big Band Lumière à l’époque de sa splendeur), c’est au tournant des années 90, en créant avec Tony Levin à la batterie et Paul Rogers à la contrebasse l’un des grands trios du jazz européen, que Sophia Domancich trouve définitivement sa voix. Ce trio soudé, massif, d’un bloc, homogène et prismatique, définitivement collectif dans ses processus, fonctionnant dans l’allusif et le sous-entendu de la relation, enregistrera en quelques années aussi denses que fécondes, une poignée de disques parmi les plus beaux du jazz français contemporain L’année des treize lunes, La part des anges. Passant ces derniers temps du solo Rêves familiers à des orchestres à
l’instrumentation inhabituelle et ambitieuse (notamment un quintet avec en première ligne deux trompettistes parmi les plus originaux de la scène française : Jean-Luc Capozzo et Michel Marre « Pentacle »), la pianiste vient d’enregistrer
un nouveau disque en trio, DAG, avec Jean-Jacques Avenel à la contrebasse et Simon Goubert à la batterie, attestant définitivement de sa maturité artistique.

En solitaire, Sophia Domancich brasse dans sa musique à la fois pulsionnelle et cérébrale, la matière brute de ses désirs, explorant des régions de l’âme obscures, en d’intenses périodes méditatives d’une grande clarté expressive, soudain rompues d’irrésistibles montées en puissance d’une intensité gestuelle très contrôlée. Un univers puissamment attractif, d’une singulière séduction. Une musique du clair-obscur, tout en reflets fauves, à la fois fluide et épaisse de matières concassées, traversées d’éclats lyriques bruts. Une grande musicienne secrète.

MICHEL PORTAL, clarinette, saxophone / LOUIS SCLAVIS, clarinettes, saxophone soprano / BERNARD LUBAT, piano / ERIC ECHAMPARD, batterie / BRUNO CHEVILLON, contrebasse

Qui aurait l’outrecuidance de « présenter » encore Michel Portal ? Clarinettiste et saxophoniste à la technique éblouissante forgée à l’école exigeante de la musique classique occidentale ; concertiste raffiné et simultanément propagateur inspiré du free jazz et de l’improvisation libre tout au long des années 70 aux côtés de François Tusques, Bernard Vitet ou Beb Guérin ; interprète privilégié de grands maîtres de la musique contemporaine (Boulez, Stockhausen, Berio) et compositeur lui-même, notamment pour le cinéma (Comolli, Oshima…) ; aventurier solitaire du
jazz sous toutes ses formes, avide de rencontres démultipliées (de Bernard Lubat à Martial Solal, en passant par John Surman, Jack DeJohnette, Richard Galliano…) ; phénix toujours renaissant, allant tout dernièrement encore se ressourcer auprès de musiciens funk afro-américains (Minneapolis) pour mieux continuer sa route ici, maintenant, dans les contextes les plus variés - Portal, au carrefour de toutes les musiques d’aujourd’hui depuis plus de quarante ans, est définitivement entré dans la légende de la musique française et européenne, tous genres confondus. Et pourtant Portal est tout sauf une institution, et quel que soit le contexte dans lequel il se produit, du solo absolu au quintet comme ici, plus conforme au standard de la formation de jazz, le clarinettiste fait de la scène un vaste espace de mise à nu où chaque fois éprouver ses limites et se réinventer.

Propulsé par Bruno Chevillon et Eric Echampard, sensuels, félins, chorégraphiques, assurément l’une des paires rythmiques les plus inventives et élégantes du jazz européen actuel, Portal retrouve deux de ses plus fidèles et talentueux compagnons de route. Bernard Lubat, d’abord, partenaire privilégié tout au long des libertaires années 70 - poly-instrumentiste surdoué, agitateur politique et poétique, concepteur d’une musique trans-stylistique et trans-générationnelle brassant dans un même geste démocratique jazz, blues, improvisation libre, musiques savante et populaire… Et puis Louis Sclavis, assurément le plus « terrible » de ses fils spirituels : l’un des musiciens européens les plus originaux et talentueux du jazz de ces vingt dernières années - compositeur prolixe et raffiné, leader charismatique, instrumentiste d’exception passé maître dans l’art subtil de la clarinette, à l’aise dans tous les contextes (de l’improvisation libre et totale aux partitions savantes les plus délicates). Un quintet d’exception pour une musique de l’instant et de la mémoire partagée - où toutes les facettes contradictoires de Portal trouveront assurément à s’exprimer.

  • VENDREDI 9 FÉVRIER À 20H30
    ROCÉ + ARCHIE SHEPP
    MIKE LADD / VIJAY IYER « STILL LIFE WITH COMMENTATOR » AN ORATORIO CREATION
    Théâtre Paul Eluard - Choisy-le-Roi

ROCÉ, voix / SIL, basse / DJ SPAROW, platines
INVITÉ : ARCHIE SHEPP, saxophones

Après un premier disque remarquable et remarqué, « Top départ », qui le propulsa d’un coup en 2001 parmi les jeunes artistes les plus atypiques et prometteurs d’une scène rap hexagonale en pleine crise artistique et identitaire, Rocé a indéniablement cette année franchit un nouveau cap dans son éclosion créatrice en signant avec « Identité En Crescendo » un deuxième album extrêmement personnel, rompant tout autant, par sa richesse musicale et ses ambitions littéraires, avec les clichés du hip hop « light » formaté par l’industrie médiatique qu’avec les poncifs d’une scène plus radicale figée dans une posture de rupture poussant à tous les replis communautaires.

Il faut dire que né en Algérie en 1977, immigré en France à l’âge de quatre ans, Rocé n’a eu qu’à se pencher sur l’enchevêtrement baroque de ses origines multiples (russe, argentine, juive, musulmane) pour trouver l’inspiration de sa musique libre, hybride, ouverte à toutes les sonorités, toutes les traditions, toutes les interrogations identitaires… Ancrant résolument son discours musical dans une formule minimaliste fondamentalement rap (beat sec, lourd, binaire ; basses hypnotiques ; richesse et diversité des samples), Rocé prend rapidement la tangente en s’autorisant toutes les audaces - complexifiant les métriques en boucles déstructurées et tempi flottants, jouant systématiquement le
décloisonnement des genres (rap, jazz, free, slam échangeant constamment leurs propriétés), s’entourant au fil des morceaux d’invités prestigieux du monde du jazz, orientant insensiblement l’ensemble vers d’autres histoires, d’autres combats.

Dévidant en un flow labyrinthique et syncopé, tout à la fois âpre et fluide, constamment musical, un discours extrêmement subtil et toujours nuancé, Rocé, persuadé que le rap, loin des caricatures où on l’enferme, est une expression artistique majeure de notre époque, le reconnecte ici à ses fondamentaux en lui rendant toute sa force de frappe originelle et dans le même temps lui ouvre incontestablement de nouvelles perspectives. Sa poésie urbaine branchée sur le réel dans toute sa complexité, tout à la fois intimiste et ouverte sur le monde, en évoquant la lutte au jour le jour d’un individu aux prises avec ses démons intérieurs, ses doutes identitaires, la pression des groupes (famille, religion, médias, tribus diverses), et la profonde indifférence d’une société de plus en plus
ségrégationniste minée par la haine, la peur et la déculturation, tend à notre époque un miroir certes cruel mais jamais puéril ni nihiliste. Avec Rocé c’est sûr, le rap français sort de l’enfance…

Pour ce concert, Rocé invite Archie Shepp, une sorte de référence historique pour le rappeur, mais aussi une véritable solidarité et ouverture sur les nouvelles générations d’artistes français de la part du maître du free-jazz.

VIJAY IYER, compositions, laptop, piano, claviers / MIKE LADD, livret, voix, synthétiseur analogique / PAMELA Z, voix, programmation / GUILLERMO E. BROWN, voix, percussions électroniques / LIBERTY ELLMAN, guitare / WALID BREIDI, installations multimedia interactives / OKKYUNG LEE, violoncelle, électronique

Depuis 1987, date de sortie de son premier album « Easy Listening 4 Armageddon », Mike Ladd, producteur inventif et iconoclaste, MC gentiment déjanté et rappeur-slameur au flow fluide et nerveux, s’est imposé comme l’une des
personnalités les plus ambitieuses et atypiques de la scène hip hop expérimentale contemporaine. Authentique poète urbain au style incisif et engagé, abordant avec une ironie féroce la plupart des grands problèmes politiques et éthiques actuels (racisme, pauvreté, ségrégation, propagande), Ladd a la particularité d’être également un musicien de premier plan (il a été bassiste dans un groupe punk avant de se lancer dans le monde du spoken word) élaborant dans ses chansons de véritables petites mises en scène musicales ultra-sophistiquées, truffées de samples mutins et embrassant avec beaucoup de virtuosité une grande diversité de genres musicaux (du punk au dub en passant par le funk-rock psychédélique (dans l’esprit de Parliament et le jazz d’avant-garde)…

Auteur d’une série d’albums comptant indiscutablement parmi les plus grandes réussites du hip hop actuel (« Welcome to the Afterfuture » paru en 2000, ou tout récemment « Father Divine » en 2005), Ladd s’est associé ces dernières années avec Vijay Iyer, jeune pianiste d’origine indienne installé à New-York, remarqué par Steve Coleman au milieu des années 90 (qui l’intégra illico à ses groupes Mystic Rhythm Society et Secret Doctrine) et depuis le tournant des années 2000 unanimement salué comme l’une des grandes révélations du jazz contemporain (il est aujourd’hui le leader d’un quartet lyrique et raffiné en compagnie notamment du saxophoniste alto Rudresh Mananthappa). « In What Language ? », leur première œuvre en commun, (Ladd se faisant librettiste et Iyer metteur en son) abordait sous la forme ambitieuse d’une suite de monologues intérieurs d’immigrés refoulés et détenus dans l’espace aseptisé d’un aéroport international, le problème politique et philosophique de notre rapport à l’autre après le traumatisme du 11 septembre. Ils récidivent aujourd’hui et poursuivent leur réflexion artistique sur l’état du monde contemporain, avec un nouveau projet, « Still Life With Commentator », consacré cette fois aux dangers du conformisme et de l’endoctrinement médiatique.

Une sorte d’opéra de chambre hip hop expérimental où musique (les ambiances sonores baroques et hybrides d’Iyer, à la fois mélancoliques, lyriques et d’une extrême diversité d’humeur) et langage (le flow impétueux et incandescent de Ladd) s’entremêlent et se transcendent l’un l’autre en un réquisitoire implacable contre le fascisme doux de notre société du spectacle.

  • SAMEDI 10 FÉVRIER À 20H30
    JAMES « BLOOD » ULMER SOLO
    AMINA CLAUDINE MYERS VOCAL ENSEMBLE
    Pavillon Baltard - Nogent sur Marne

AMINA CLAUDINE MYERS, chant, direction, piano, hammond B3 / RADU WILLIAMS, basse / REGGIE NICHOLSON, batterie / JANET JORDAN, soprano / RICHARDA ABRAMS, alto / CLINTON INGRAM, ténor / JOHN ANTHONY, baryton

Pianiste et organiste au style abrupt, nerveux et sensuel, puissamment ancré dans le blues et définitivement influencé par les grands maîtres de la modernité (de McCoy Tyner à Cecil Taylor en passant par Muhal Richard Abrams) ; chanteuse au timbre profond et habité, synthétisant de façon magistrale et singulière tous les courants de l’art vocal afro-américain, du gospel originel à la soul contestataire et libertaire, du jazz le plus sophistiqué au rythm’n’blues enfiévré - Amina Claudine Myers fait partie de ces artistes rares et essentiels de l’histoire de la musique afroaméricaine, dont le style naturellement syncrétique traverse toutes les strates de l’identité noire pour finir par en incarner quelque chose de précieux et insaisissable relevant de la mémoire collective. Née à Blackwell dans l’Arkansas en 1943, initiée au gospel et aux Negro Spirituals dés son plus jeune âge, c’est au milieu des années 60, en intégrant l’AACM, qu’elle met sur pied ses premiers trios (rejoints souvent par Lester Bowie ou Roscoe Mitchell) et commence de se forger un style original, revisitant les formes ancestrales au prisme de la modernité la plus radicale.

Passant des orchestres de Sonny Stitt ou Gene Ammons à ceux de Muhal Richard Abrams (du duo de piano au tentet), Henry Threadgill ou Arthur Blythe, Amina Claudine Myers débute à partir du milieu des années 70 une carrière solitaire et dés le tournant des années 80 enregistre une série de disques qui lui assurent une renommée internationale : « Poems for piano » en solo sur des thèmes de Marion Brown, « Songs fort Mother Earth » en duo avec Pheeroan Aklaff et surtout « Salutes Bessie Smith », en trio cette fois : sans doute son plus bel album à ce jour. Si par
la suite sa carrière solo connaîtra encore quelques pics (les albums « The Circle of Time » et « Jumping in the Suger Bowl » notamment, qui en un mélange résolument novateur de funk et de jazz moderne préfiguraient le mouvement M’Base alors en gestation), la pianiste privilégiera les collaborations au long cours - rejoignant le Liberation Music Orchestra lors de ses tournées européennes en 1985, 1991 et 1992 ou intégrant le New York Organ Ensemble de Lester Bowie au tournant des années 90.

Aujourd’hui, plus que jamais occupée à faire de sa musique un espace de réunification entre les différents genres (profanes et sacrés, savants et populaires, traditionnels et modernes) qui constituent la richesse de la musique noire américaine contemporaine, Amina Claudine Myers nous revient avec un
projet consacré à l’éternelle modernité du gospel. Entourée d’un quartette vocal traditionnel, la pianiste et organiste, à la tête d’un trio propulsé par le drumming élégant de Reggie Nicholson, continue d’explorer ici ses racines culturelles les plus intimes et ,fidèle à son credo esthétique, invente une musique spontanée et inventive, de joie et de fureur lyrique, définitivement actuelle dans sa façon de faire coexister l’ancestral et l’avant-garde.

  • DIMANCHE 11 FÉVRIER À 17H
    BOUCHAZOREILL’ SLAM
    Maison des Arts - Créteil

ERIC LAREINE, texte, voix / DENIS CHAROLLES, batterie, trombone, voix, objets / FREDERIC GASTARD, saxophones, synthétiseur / ALEXANDRE AUTHELAIN, clarinette, sax, piano

Voilà plus de dix ans maintenant que sous ce nom improbable aux accents gentiment dadaïstes, se commet en toute impunité un dangereux groupuscule de musiciens farfelus et subversifs, bien décidé à contaminer de son sens aigu
du dérisoire les formes musicales les mieux établies. Co-fondé à l’origine par Christophe Monniot, poly-saxophoniste fantasque et fougueux, parti tout récemment sous d’autres latitudes (Daniel Humair, Stephan Oliva) - ce “duo brut”
(comme on parle d’art brut) ne se compose plus dorénavant que de Frédéric Gastard aux synthétiseurs rétrofuturistes et de Denis Charolles, batteur-brocanteur, lyrique et énergétique (déjà présent l’an dernier à Sons d’hiver, aux côtés de Fantasio et Akosh S.) mais continue d’inventer dans l’instant une musique à son image : foutraque et composite, désinvolte et spontanée, vive et sans complexe.

Accumulant les rencontres les plus improbables (Yvette Horner, Brigitte Fontaine…), la Campagnie des Musiques à Ouïr n’a cessé au fil du temps d’affiner et affirmer toujours plus crânement un projet essentiellement éclectique fondé sur l’accumulation délibérément délirante de formes brèves enchâssées, et de mettre en oeuvre une esthétique baroque et ludique du coq-à-l’âne surréaliste et de l’accumulation de matières précieuses. Persistant, entre humour potache d’étudiants attardés et véritable projet ambitieux et réfléchi, à rendre compte par sa culture du zapping de certains grands processus mentaux propres à notre époque, leur musique détonante brasse d’un même geste hérétique et impertinent free jazz et Music hall, rock bruitiste et jungle technoïde, bourrée auvergnate et échos assourdis de musiques exotiques.

C’est cette fois le Toulousain d’adoption Eric Lareine, baladin blues-rock écorché vif, figure atypique et secrète de la jeune chanson française, auteur déjà de trois disques « J’exagère », « Plaisir d’offrir, joie de recevoir », « L’ampleur des dégâts »), qui se voit convié à aventurer son univers sensible, à la fois violent et doux-amer, lyrique et teinté d’humour absurde (entre Ferré et Antonin Artaud) au risque de cette grande entreprise de démolition joyeuse. Gageons que cet artiste total, ancien charpentier, danseur de formation, comédien, metteur en scène, et surtout auteur-compositeur inspiré, saura introduire ses mots crus dans l’univers libéré et libertaire de la Campagnie et entrer à son tour dans la danse.

FELIX JOUSSERAND, voix / VINCENT ARTAUD, basse, claviers / CHRIS DE PAUW, guitare / REGIS CECCARELLI, batterie

Projet interdisciplinaire aussi ambitieux qu’abouti mêlant graphisme (bande dessinée), slam (polar) et musique(s), Dum Dum est incontestablement l’un des événements majeurs (tant d’un point de vue discographique qu’éditorial) de
l’année passée - révélant enfin au grand jour le travail souterrain décisif d’un petit milieu artistique alternatif et expérimental n’aimant rien tant que brouiller les frontières entre genres et styles établis en multipliant transgressions dadaïstes et autres hybridations généralisées. Mis en image par Thierry Guitard, l’un des graphistes les plus talentueux de ces 15 dernières années (Libération, Rock & Folk) dont l’univers singulier synthétise une certaine iconographie héritée de la BD et du Pop Art américain des années 60 avec un sens aigu des grands enjeux
esthétiques et politiques de notre époque - Dum Dum est une sorte de polar post-moderne musical, d’« opéra noir » de poche, imaginé par Félix Jousserand et mis en musique par Vincent Artaud.

Membre du collectif de slam poésie Spoke Orkestra, co-fondateur des éditions Spoke, Jousserand est un habitué du festival Sons d’hiver (on l’a vu l’an dernier dans une création avec le groupe Thôt) et certainement l’un des talents les plus sûrs de la jeune scène slam hexagonale. Poète au style urbain hyper réaliste et clinique, fortement influencé par le cinéma dans ses thèmes, son imaginaire, mais aussi d’un point de vue technique (narration rapide, sens du cadrage et du montage cut), Jousserand décrit dans ses textes ciselés et toujours musicaux un monde violent et déshumanisé où chacun n’est plus que l’acteur malgré lui d’un scénario qui lui échappe. Vincent Artaud de son côté, contrebassiste, compositeur et « metteur en son », est incontestablement l’une des grandes révélations musicales de ces dernières années. Issu du jazz, dont il maîtrise codes et formes, Artaud invente aujourd’hui une musique sans frontière mêlant l’apport de la musique classique (les grands modernes : Debussy, Bartok, Stravinsky), de la musique contemporaine (les compositeurs minimalistes américains), de la musique électronique (cf. sa collaboration féconde avec Arnaud Rebotini), et du rock expérimental.

Mêlant instruments traditionnels travaillés dans un esprit très « musique de chambre », gimmicks électros (boucles rythmiques répétitives), stridences sonores résolument rock et improvisation définitivement jazz, Artaud propose ici un univers sonore mystérieux et raffiné, pulsionnel et cérébral, toujours inquiétant - projection abstraite et sensuelle du texte de Jousserand, hyper stylisé et référentiel, délicieusement ironique, déclamé, slamé, chanté, rappé d’une voix blanche et distanciée avec un sens de la dramaturgie instantanée
absolument confondant.

  • JEUDI 15 FÉVRIER À 20H30
    Soirée AACM
    MUHAL RICHARD ABRAMS PIANO SOLO INEDIT
    ARI BROWN QUARTET + COREY WILKES INEDIT
    Maison des Arts - Créteil
  • VENDREDI 16 FÉVRIER À 20H30
    THE EX
    TORTOISE
    Maison des Arts - Créteil

ANDY EX, guitare / TERRIE EX, guitare / GW SOK, voix / COLIN McLEAN, basse / KATHERINA EX, batterie

Fondé en 1979 dans la mouvance résolument hardcore et révolutionnaire du punk rock le plus subversif et ouvertement anarchiste, The Ex est certainement le groupe le plus emblématique de ce que la scène rock alternative underground peut offrir de meilleur. Tout à la fois radical, tant d’un point de vue esthétique que politique, et fondamentalement ouvert à l’altérité dans ses formes les plus expérimentales, le groupe batave, en quelques 25 ans de carrière maintenant (et approximativement le même nombre d’albums incendiaires et définitivement
inclassables), est passé au fil des années et des rencontres, d’une musique brute, brutale, pulsionnelle, volontairement minimaliste (agressivité dont témoignent les grands albums des années 80, « Disturbing Domestic Peace », « History of what is happening ») à un univers hybride, toujours animé par la rébellion adolescente du punk originel, mais enrichi d’éléments empruntés au rock industriel, à la noise music, au folk, aux musiques ethniques, au jazz d’avant-garde et à la free music européenne.

Multipliant les collaborations tout au long des années 90 (avec notamment le violoncelliste new-yorkais Tom Cora (« Joggers & Smoggers »), mais aussi Han Bennink et Misja Mengelberg, figures mythiques du jazz batave (« And the Weathermen Shrug their Shoulders »), The Ex, tout en demeurant fidèles à une musique énergétique fondée sur des riffs de guitare hypnotiques et une section rythmique épileptique et forcenée, ont considérablement complexifié leur univers, s’affranchissant dorénavant le plus souvent du format chanson traditionnel pour s’aventurer dans d’intenses séquences d’improvisation intégrale.

  • SAMEDI 17 FÉVRIER À 20H30
    TOMATITO
    CAMEL ZEKRI TRANSDIWAN
    Maison des Arts - Créteil

Le Diwan (« assemblée » en arabe) est une cérémonie mystique ancestrale où à travers la danse, la transe, la puissance incantatoire de la musique, des rythmes et des chants, musiciens et spectateurs, inextricablement liés, embarqués en un enivrant maelström de sacré et de profane dans la même petite capsule spatio-temporelle, sont invités et littéralement amenés à entrer en contact avec le monde des esprits. Mais, fête magique ultra-sensorielle et expérience définitivement spirituelle, le Diwan est aussi historiquement un espace culturel particulier marquant la jonction esthétique entre l’Afrique animiste des hommes noirs (pour la plupart descendants d’esclaves) et l’Afrique « blanche » de tradition islamique.

Camel Zekri dont la famille est originaire du sud de l’Algérie, cette zone-frontière aux portes du Sahara où de tout temps des hommes de toutes origines se sont rencontrés et ont échangé leurs savoirs et leurs cultures, a toujours considéré le Diwan comme le modèle esthétique majeur de sa musique aventureuse et définitivement ouverte sur le monde. Guitariste virtuose, pilier de la scène européenne des musiques improvisées depuis le milieu des années 80, Zekri n’aime rien tant qu’embarquer les multiples cultures musicales du Maghreb et de l’Afrique sub-saharienne (auxquelles il s’est initié auprès d’Hamma Moussa, maître de cérémonie du Diwan de Biskra), dans des projets interdisciplinaires et interculturels d’une grande originalité, multipliant les passerelles entre tradition et modernités. C’est ici à l’intérieur même du riche patrimoine des musiques traditionnelles d’Afrique du Nord, que Zekri, instigateur et organisateur de cet ambitieux Diwan Trans Maghrebin, entend renouer quelques liens distendus pour mieux le confronter à la modernité des musiques européennes les plus actuelles.

Conviant dans une même assemblée sept musiciens et danseurs du Maghreb (deux tunisiens spécialistes du Stambali , deux musiciens algériens membres du Diwan de Biskra ; deux musiciens gnawas marocains) à se réunir, partager leurs traditions et au final retrouver les racines communes de leurs folklores ancestraux - Zekri, en authentique passeur de culture, à la fois dépositaire de la tradition du Diwan algérien et par ailleurs définitivement embarqué dans l’aventure transculturelle de la musique improvisée, enrichit l’ensemble d’harmonies empruntées à la culture savante occidentale et ouvre cette tradition mystique ancestrale enfin réconciliée sur le monde pluriel et mouvant du XXIe siècle.

© Sons d’Hiver

P.-S. :


SONS D’HIVER - 16EME EDITION
Festival de Musiques dans le Val-de-Marne
Renseignements et billetterie : 01 46 87 31 31