Scènes

Un tour en enfer

Tony Malaby, Marc Ducret et Daniel Humair au Sunside, le 4 septembre 2006.


Un trio guitare-saxophone-batterie, voilà qui évoque inévitablement Big Satan. D’autant plus qu’on retrouve Marc Ducret derrière le manche. Mais, cette fois, c’est Daniel Humair qui tient les baguettes à la place de Tom Rainey, et Tony Malaby qui souffle dans un ténor, au lieu de Tim Berne et son alto.

« L’enfer, c’est les autres » et le soir du 4 septembre, le Sunside aurait bien pu devenir le royaume de Satan car la salle était comble. Et visiblement l’enfer attire les jeunes : les habitués des deux « soleils de la rue des Lombards » ont remarqué que la moyenne d’age était plus basse que d’habitude. La soirée s’annonçait donc chaude et le fut…

Inutile de disserter sur Ducret et Humair, deux stars du paysage musical européen (au sens large) dont on avait déjà pu apprécier la collaboration dans le fameux Liberté surveillée avec Bruno Chevillon à la contrebasse et Ellery Eskelin en invité.

Quant au troisième homme, il est discret, mais pas tant que ça ! C’est vrai que l’Arizona est plus connu pour le Grand Canyon et Monument Valley que pour le jazz. On pourrait bien citer Jimmy Smith ou Al Grey, tous deux établis dans cet État, mais à la fin de leur vie seulement… Donc, né à Tucson, Malaby n’y est pas resté ; il a rejoint le William Paterson College et s’est fixé à New York dans les années 90. Après ses classes


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Tony Malaby © H. Collon/Vues sur Scènes

avec Joey DeFrancesco - l’Arizona et l’orgue feraient-ils bon ménage ? - et dans diverses « formations mingusiennes posthumes », Malaby monte les trios qui ont fait sa renommée auprès de tout amateur de musique improvisée, libre et créative : avec Rainey et Michael Formanek ou Angelica Sanchez (épouse du saxophoniste qui est d’ailleurs, elle aussi, arizonienne…).

Passons maintenant à la musique. Comme dit Jean-Philippe Muvien, venu en auditeur libre : « C’est de haute volée ». Impression qui semble être partagée par un autre guitariste, Manu Codjia, d’autant plus attentif que la semaine d’après il jouera avec Humair, François Moutin et Michel Benita pour préparer un disque à venir. Mais revenons au menu du concert de ce soir : le trio y sert cinq potions magiques, en deux tournées.

« Potion » car la musique des trois sorciers est un véritable assemblage savant d’ingrédients musicaux très variés ; elle coule libre et fluide comme un liquide, et dégage une tension dont l’effet hypnotique est immédiat. « Magique » pour l’énergie phénoménale que les trois druides communiquent aux auditeurs.

Cela va de soi : l’une des qualités primordiales de ce trio d’exception est l’écoute de l’autre. Il en découle une complémentarité époustouflante, en particulier du point de vue rythmique. Subtil aux balais, grave sur les fûts, violent dans les roulements, titanesque sur les cymbales, Humair est partout et mène ses rythmes tambour battant : ils courent, sautent, trébuchent, tombent, rebondissent, feintent, s’arrêtent, repartent… Impossible pour ses compagnons de s’installer dans le confort. Et ça tombe bien parce que, justement, le confort, ce n’est pas leur tasse de thé !


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Marc Ducret © H. Collon/Vues sur Scènes


Il faut entendre (et voir) Ducret qui, en véritable sculpteur de sons, gratte, frotte, cogne, malaxe, tord… table, touche et pédales de sa Vendramini pour tailler tantôt une ligne de basse en accords courts et tranchants, tantôt une phrase supersonique démoniaque, là une sonnaille émouvante, ici une construction électro-rythmique haletante…

Il faut écouter Malaby contrôler sa sonorité avec maestria : dans les graves où le beau son plein et intense du ténor fait des merveilles, et dans les aigus où, même dans les filets les plus ténus, il garde toujours un son net et tendu. Le langage musical du saxophoniste est tout en nuances, tant sur le plan sonore qu’aux niveaux mélodiques et rythmiques. Il passe du cri hystérique au murmure le plus délicat, navigue entre ritournelle et déconstruction, joue une « berceuse » style sanza et alterne sinuosités, boucles, martèlements…


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Daniel Humair © H. Collon/Vues sur Scènes


L’attitude des trois artistes sur scène reflète aussi la puissance électrisante de leur musique. Imaginez le tableau : au milieu de la scène, barbe de trois jours, la chemise trempée, le regard halluciné, agité de petits soubresauts, Malaby s’agrippe à son ténor ; à gauche, près du piano fermé, les genoux fléchis, le buste légèrement penché, la tête inclinée vers l’avant, les yeux fermés et la bouche ouverte dans un rictus d’anaérobie, Ducret se cramponne à sa guitare ; à droite, le long du mur, massif derrière sa batterie, le front perlé de sueur, les sourcils froncés, les yeux clos, le menton renfrogné, Humair s’accroche à ses baguettes ; dans la salle, les oreilles pétrifiées, le cœur palpitant, l’esprit suspendu aux notes, le public se raccroche aux accoudoirs. A la fin des morceaux, le trio reste un instant figé dans sa pose et les spectateurs retiennent leur souffle jusqu’à ce que la tension soit évacuée. Puis les musiciens s’ébrouent et l’on applaudit…

Si l’enfer est baigné de cette atmosphère chauffée à blanc, et peuplé de diablotins du même acabit que Tony, Marc et Daniel, il y a fort à parier pour que le paradis ne soit pas là où l’on croit…