Abdou, Warelis et Gouband façonnent sans façons
Le trio de Sakina Abdou avait rendez-vous au Studio Access Digital à Rouen
Warelis & Abdou © Franpi Barriaux
Avec son modèle de petit concert mensuel, histoire de réaffirmer et de réimplanter les musiques non alignées dans l’agglomération rouennaise, Home Factory peut se permettre de sortir souvent du cadre dans des lieux repérés et intimes comme le Studio Access Digital, connu des fous de musiques normands comme un lieu à part, aux franges du centre-ville muséal. C’est là que l’association a accueilli le trio international de la saxophoniste Sakina Abdou, qui connaît bien les lieux pour travailler régulièrement avec le contrebassiste Thibault Cellier au sein de ¡Ya Voy !. Au programme, musique improvisée très organique avec la pianiste polonaise Marta Warelis et le batteur Toma Gouband.
Nous avions repéré le trio avec le disque Hammer, Roll and Leaf il y a quelques mois, et c’est dans cette configuration qu’il se présente, totalement acoustique pour pour préserver un son brut, naturel, et une dynamique. L’instrumentarium est lui-même à l’image de ce choix avec les traditionnelles pierres de Toma Gouband, dont le son si particulier et le travail opiniâtre des surfaces et des matières donnent le ton d’une musique qui met en avant le geste, la façon.

- Sakina Abdou © Franpi Barriaux
À cette exploration lithophonique que Gouband augmente de végétal vivant, ajoutant l’odeur des forêts à ses expériences sonores, Sakina Abdou répond d’abord en puissance au ténor, afflux sanguin qui réaffirme le caractère vivant de l’exercice. Puis peu à peu, se dirigeant vers le fil invisible de la transe, cernée par le travail répétitif de ses compagnons, elle laisse le flux plus acide de l’alto serpenter entre les sifflements des anches pour une musique sauvage et très sensible.

- Marta Warelis & Sakina Abdou © Franpi Barriaux
Dans ce contexte, la prestation de Marta Warelis est majuscule. On est frappé par la complémentarité entre les musiciens, surtout la connexion entre Warelis et Gouband, qui permet à Abdou toutes les libertés de mouvement. On remarque également la vitesse de la main droite de la pianiste, hypnotisante quand elle assaille le petit périmètre des notes les plus aiguës pour souligner la mitraille du percussionniste et lui donner davantage de matière. Il y a dans son jeu comme quelque chose d’extatique qui fixe l’attention et laisse l’esprit voyager, s’imprégner du mouvement, donner corps à l’impalpable, notamment lorsqu’elle explore le ventre du piano à l’aide de divers objets ou de crin d’archet. L’expérience du trio est assez fascinante dans sa radicalité si naturelle qui transporte littéralement, et ne peut que faire aimer ce genre d’expérience totale.
