Scènes

Week-end à Jazzdor (Strasbourg)

À l’est, toujours du nouveau.


Pour ce vingtième anniversaire, on pouvait s’attendre à des tranches substantielles de « jazz vif », des propositions d’envergure, l’intégration de la scène régionale et la venue de sacrées pointures, bref à un échantillon essentiel des musiques actuelles. Dès le premier week end, le résultat ne se fait pas attendre : on tient une grande année…

C’est le clarinettiste Jean-Marc Foltz qui évoque l’éditorial humoristique et pourtant émouvant de Philippe Ochem, directeur artistique du festival Jazz d’Or. Investi depuis 1989 dans l’association qui soutient ce festival de toutes les musiques, celui-ci ose prendre des risques en programmant des « choses neuves ». Au Maillon - le Parc des expositions de Wacken - Philippe Ochem rappelait dans son discours d’ouverture cette fonction évidente pour lui : découvrir et présenter des musiques actuelles et originales. Jazz d’Or privilégie en effet la révélation de groupes de « chercheurs », le « jazz » ayant évolué dans ses rapports avec les autres musiques. S’il était autrefois créé par des musiciens qui partageaient la même culture (blues et standards…) il est aujourd’hui une musique « éponge », puisant son inspiration à des sources variées, du classique revisité au contemporain revivifié par l’improvisation, ou au traditionnel revu et détourné. Les risques de confusion ne manquent donc pas… Le jazz reste cependant une des créations uniques du XXè siècle, et sa « spécificité » doit être défendue.

Le programme concocté pour les vingt ans de Jazz d’Or est plus qu’alléchant, et le premier week-end propose un florilège de nouveautés, inédits et créations : un laboratoire expérimental qui permet aux musiciens de s’exprimer en toute liberté, et de se colleter sur scène avec des projets d’envergure. « Le jazz n’est pas un produit d’appel ». Réputé musique exigeante, difficile et intellectuelle, il demande de notre part une attention particulière. Le festival de Strasbourg est sérieux, et évite tout racolage : il ne se veut pas « touristique » même si la découverte d’une ville aérée, propre, verte et accueillante offre un plaisir supplémentaire.

Jazz d’or ne recule pas devant le métissage : le public est mélangé - comme il peut l’être dans la capitale. A Strasbourg, une politique culturelle intelligente autorise des tarifs imbattables, et propose des pass « A tout voir » ou la « Carte culture » obtenue dès l’inscription à l’université, ouvrant sur des tarifs préférentiels à 5,50€. Les jeunes sont donc nombreux à venir découvrir toutes les formes d’expression artistiques (théâtre, danse, musiques).

Des concerts sans démagogie - où les places sont moins chères qu’au cinéma - sont organisés dans des lieux décentralisés : Pôle Sud, Schiltigheim, Illkirsch - lieux accessibles facilement par un tramway efficace, propre et silencieux, qui n’est pas en grève…

Les musiciens aussi se mélangent. Au cœur de l’EUROPE, Strasbourg accueille non seulement ses voisins allemands, mais affiche aussi des partis pris très européens : les musiques de Scandinavie ou de certains pays de l’Est telle la Hongrie. Elle invite aussi des musiciens américains, noirs et blancs.

Dans l’esprit de nombreuses personnes, le jazz est historiquement, culturellement, politiquement limité à ce qui nous vient d’outre-Atlantique. S’il n’est pas question de revenir sur cet héritage, sur cette détermination quasi génétique, sociale et culturelle… nous ne devons pas bouder l’investissement des Européens dans ces musiques actuelles « affines », ni oublier l’accueil favorable et souvent épanouissant réservé en Europe aux musiciens américains. Il suffit de voir Dave Douglas donner l’accolade à Jean-Jacques Avenel ou s’entretenir longuement, après son concert, avec Steve Potts ou John Betsch, pour constater une fois encore le caractère artificiel de ces divisions. Ce n’est pas seulement une question de génération, même si John Betsch et Steve Lacy se sont expatriés (plus de trente ans en France pour ce dernier).

Pour le concert d’ouverture, vendredi soir au Maillon, le public venu nombreux découvre un bel échantillon de ce qui se fait actuellement : l’OrchestROVA. Cette formation historique, quartet de saxophonistes californiens - le ROVA orchestra (John RASKIN, Larry OCHS, Bruce ACKLEY, Steve ADAMS) - a atteint en un peu plus d’un quart de siècle le statut d’icône de l’avant-garde. Une musique quasi symphonique, très contemporaine, qui intègre les apports de divers partenaires associés : de tout jeunes musiciens japonais, la pianiste Sakoto Fuji, le trompettiste Natsuki Tamura et le batteur Akira Horikoshi, qui forment le groupe Toolbox et constituent un ensemble décomplexé, féroce et terriblement « japonais ». Via ce rapprochement les deux « traditions » se frottent de façon tendue et intense, en évitant la moindre « fusion ». Instable et intriguant, le jeu du batteur aux cheveux longs et à la fine cravate se remarque immédiatement. Trois compositions de la pianiste débutent le programme avec une joie de vivre très animale. Les titres énumèrent d’ailleurs tout le vocabulaire animalier du zoo : lion, tigre, alligator… et le CD reprend le titre d’une composition « An Alligator In Your Wallet ». Les cuivres assument bien dans des « soli sauvages » cette animalité tout en feulements et éructations. Trombones miaulants et trompettes ronronnantes, à moins que ce ne soit l’inverse, saxophonistes chantant entre stridences free et mélodies sensuelles. Chacun des musiciens-compositeurs conduit ses propres pièces, le trompettiste japonais enchaînant sur une pièce très onomatopéique qui donnera l’occasion à Bruno Chevillon, comédien dans l’âme, d’improviser brillamment, de la voix et du geste, un numéro ludique fort apprécié. Pour les dernières compositions - les plus stimulantes peut-être - l’altiste Steve Adams mène le bal, réglant cette mécanique de l’improvisation en temps réel où la découverte des partitions se pratique sous nos yeux, avec humour et sérieux.


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Bruno Chevillon © H. Collon

Comptant onze membres (quatre saxophones, deux trompettes, deux trombones et une section rythmique classique), cette formation ne swingue pas vraiment et reste éloignée du blues afro-américain. Intéressante incarnation du creuset brûlant où se fondent langages et musiques du « monde ». La formation explore les limites du souffle et des instruments, les ruptures et les dissonances sans violence ni colère, pour témoigner d’un monde qui bouge et évolue sans cesse. Un chaos assez maîtrisé, une entropie douce : mention particulière donc au trompettiste allemand Stephan Meinberg, et aux trombonistes Yves Robert et son homologue allemand Matthias Muche, funambules en équilibre qui s’amusent et entrent sans a priori dans cette partition nouvelle. Un jeu passionnant fait de découverte et d’improvisation…


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Yves Robert © H. Collon

Un concert très émouvant se déroule le samedi après-midi à l’auditorium du Musée d’Art contemporain de la ville, sur les bords de l’Ill. Dans l’architecture transparente et lumineuse d’Adrien Fainsilber est présenté le premier volet du tryptique en hommage à Steve Lacy : une évocation forte et fragile, un moment de clarté, doux et passionné. “We don’t determine music, music determines us”. Cette citation du sopraniste américain était présente dans tous les esprits. Intéressé par de nombreux champs du savoir (philosophie, littérature, poésie), Steve Lacy fut l’un des premiers à convoquer diverses formes d’expression, à intégrer danse et expression musicale, voix et chants dès sa rencontre avec celle qui allait devenir sa « muse » en même temps que sa femme, Irène Aebi. Il n’a cessé de mettre en musique des textes d’écrivains et de poètes (Robert Creeley, Judith Malina, Taslima Nasreen et surtout Lao Tseu - les pièces du cycle Tao ayant été interprétées par ses divers groupes successifs).

Sous une composition peinte de Wanda Savy, ancienne danseuse du ballet de Roland Petit à Marseille, Irène Aebi donne un récital intitulé « 13 regards ». Elle est accompagnée par un jeune pianiste sensible et fougueux, Dan Tepfer, un des derniers élèves de Steve Lacy, revenu enseigner au New England Conservatory de Boston. On est loin des « pop songs » façon Broadway ou Tin Pan Alley, ou même des « jazzsongs » que nous délivre le talentueux John Greaves ; il s’agit ici d’« Art songs » conçues pour la voix singulière d’Irène Aebi, des poèmes de la poétesse Marina Tsvëtaieva, souvent traduits par Elsa Triolet et mis en musique par Steve Lacy. I. Aebi interprète ces musiques avec émotion, un soupçon de nervosité également, avouant qu’elle n’a donné ce concert que cinq fois en France - et toujours avec Steve. Un cycle continu, une histoire d’amour en plusieurs fragments qui naît, se développe et se termine… passant de la « La démarche », à « L’envie », au « Rendez-vous », au « Baiser » jusqu’au « Mois d’août… le mois des derniers baisers ». Elégance et logique des arrangements dans la continuité d’une suite. Avec son phrasé souple et unique, plus une puissance vocale qui rendrait le micro inutile, elle nous étonne avec ce répertoire original que s’est approprié avec audace le jeune pianiste, faisant preuve à cet égard d’une belle maturité. Fidèle à cette libre expression, voulue par le compositeur, nous est ainsi révélé un aspect moins connu du talent et de l’éclectisme de Steve Lacy.


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Jean-Marc Foltz © P. Audoux

Affranchi de ses aînés trop célèbres Michel Portal et Louis Sclavis- il n’appartient pas à leurs générations respectives - Jean-Marc Foltz peut assumer sa filiation sans complexe, dégagé des divers modèles, français, américains ou traditionnels que sous-entend en général l’usage de la clarinette. Evitant toute influence balkanique, sans le moindre soupçon klezmer, il utilise un langage qui lui est propre. Il ne lui a pas fallu beaucoup de temps : depuis Virage, ce groupe strasbourgeois qui a réalisé pour le label Emouvance un superbe disque, Virage facile, Jean-Marc Foltz a fait du chemin : sans renier ses origines, il s’engage toujours plus à fond dans cette voie qu’il aime et qui le tente, suivant un parcours original pour un musicien classique qui, très tôt, fut pris par la déviation rebelle du contemporain. Sorti du creuset classique, il bifurque ensuite de façon naturelle vers les musiques improvisées et le jazz : un choix difficile qu’il assume aujourd’hui avec talent et chance. Il ne fait pas grand cas de son solide bagage musical, forgé par de longues années de conservatoire, et arrive à le rendre suffisamment léger pour qu’on l’oublie.

Remarqué dès ce superbe Virage, il s’es tégalement fait entendre dans certains projets de Claude Tchamitchian, comme le grand Loudsadzak, la Bassma Suite… En quelques années, son parcours lui a permis d’intégrer de fines équipes comme le quintet de l’Itinéraire imaginaire de Stéphan Oliva ou, en juin dernier au Théâtre du Châtelet, de jouer en duo avec ce même pianiste dans le cadre du festival Bleu sur Scène.


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Bill Carrothers © P. Audoux

Lors de la soirée du label Sketch (août 2003 en Avignon), avait eu lieu au Tremplin Jazz la création de Bill Carrothers. Dans cette distribution mixte et européenne (par rapport à la composition exclusivement américaine du disque), Carrothers tirait son épingle du jeu avec une étonnante maestria, s’engageant dans un programme émouvant. Pour son Bordeaux Jazz Festival 2004, Philippe Méziat avait eu l’ingénieuse idée de programmer le groupe à Bordeaux, à la date-anniversaire du 11 novembre. Cette année Philippe Ochem a poussé l’idée encore plus loin en faisant jouer cette formation le 11 novembre aussi mais… en Allemagne, à Offenburg, dans la ville partenaire du festival. Bel exemple de rapprochement entre des peuples jadis ennemis, que vient souligner l’actualité cinématographique avec la sortie de Joyeux Noël, film franco-allemand qui reprend un fait-divers authentique tout à fait incroyable, demeuré soigneusement caché, voire censuré jusqu’à aujourd’hui par l’armée : des troupes ennemies au-delà des tranchées fraternisèrent en dépit de la guerre et fêtèrent ensemble Noël 1914. L’album de Bill Carrothers dévoilait cet invraisemblable épisode et soulignait cette volonté de faire fi des règlements monstrueusement imbéciles et meurtriers. « La guerre ce sont des anonymes qui ne se connaissent pas, qui se tuent pour le compte de personnes qui elles, se connaissent bien » (Paul Valéry).

Le trio de Foltz, à peine créé, a déjà une âme : cet ensemble, composé de l’impeccable Sébastien Boisseau à la contrebasse et de Christophe Marguet à la batterie, vibre d’un souffle généreux et présente un programme inédit sur le plateau de Pôle Sud - après trois jours de travail « en résidence » pour peaufiner sa création. Ce n’est plus l’ensemble équilatéral avec Stéphan Oliva et Bruno Chevillon sur Soffio di Scelsi (que l’on entendra à Bordeaux le 12 novembre lors du « BJF »), mais une nouvelle formation dont Foltz assume le leadership avec bonheur et humour, très heureux que ses deux partenaires aient répondu à son appel.

Les compositions du clarinettiste évoquent un récent voyage en Argentine. Dans « la boca del tigre », le clarinettiste commence agenouillé, la clarinette pointée vers le ciel… tension et relâchement, douceur après le tumulte, éclats de free, sons hypnotiques, un goût certain et maîtrisé de la transe… une recherche permanente autour des tonalités et des timbres, une joie de vivre et d’aimer… Voilà ce qui prime dans cette musique fougueuse, emportée par un déchaînement lié à la fantaisie et un des plus beaux sons de clarinette basse. Etant le « régional » de l’étape, J.-M. Foltz est particulièrement heureux de jouer à Strasbourg, devant ses amis et un public chaleureux, venu sans doute (pour beaucoup) dans le but de voir Dave Douglas… mais qui a pu découvrir un nouveau groupe ce soir là.

Le dernier concert du samedi à Pôle Sud proposait une formation très attendue, le sextet mixte de Dave Douglas dans son tout nouveau projet, « Keystone ». Le trompettiste new-yorkais ne revient pas à l’électro avec cet ensemble, malgré la présence de DJ Olive, après l’essai de Freak in en 2003. L’idée de départ est originale. Pressenti par le Paramount Center for the Arts de Peekshill, NY, Douglas tente de rendre en musique ce que lui inspirent les images des films muets tournés entre 1915 et 1916 par Roscoe « Fatty » Arbuckle, personnalité maudite d’Hollywood dont la réputation fut entachée par un scandale de mœurs qui ruina à jamais sa carrière.


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Dave Douglas © H. Collon

Sans aucune image (seul le DVD de l’album restitue les films), livrés au seul pouvoir de notre imaginaire - comme nous l’annonce Dave Douglas dès le premier titre - nous devrons nous acclimater à ce flot ruisselant de musique qui se déverse, drue et pleine de sève, colorée, rigoureuse et folle à la fois. Pas de temps mort en effet sur cette musique très orchestrée, pas la moindre faille dans cet espace plein, presque (trop ?) saturé : une superposition de couches sonores, tendues. L’ensemble respire… mais on se demande bien comment. Le public, lui, est à bout de souffle.

Des compositions lumineuses aux accents cuivrés et festifs, de très beaux unissons de Douglas accompagné de l’impeccable Marcus Strickland au saxophone ténor, des soli mélodiques servis par une rythmique martelante et ébouriffante - formée de Gene Lake à la batterie et Brad Jones à la baby contrebasse. Quant au metteur en ambiance DJ Olive, soutenu par le travail d’Adam Benjamin sur l’espace et les tableaux sonores, il sait doser ses interventions de façon particulièrement pertinente. Des interactions parfois inattendues, mais insérées avec soin dans la mélodie, jouant d’effets de surprise ou prolongeant l’impact d’une image.


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Dave Douglas/M. Strickland © H. Collon

Que de chemin parcouru depuis le temps de la Knitting Factory par ce trompettiste à la sonorité unique ! Il arrive sur scène affublé d’un bob retourné qui lui donne un faux-air de Buster Keaton, avec des mimiques dignes d’un Woody Allen remplumé : un physique d’acteur du burlesque. Entre « up » and « down », Dave Douglas navigue au plus près des musiques savantes et populaires et évoluee entre ferveur et mélancolie : une musique nouvelle qui n’oublie pas d’où elle vient, un sextet mixte qui intègre les acquis d’un jazz noir bouillonnant. La leçon est prolongée, revécue, actualisée. On peut donc aimer, avec son cœur et sa tête. On se projette un film imaginaire, mais c’est la musique qui occupe tout l’espace, une musique de film… sans film ni images.

Un premier week-end qui a commencé sur les chapeaux de roue. Et dire que JAZZ d’OR a duré jusqu’au 18 novembre…