Quelques années après leur première collaboration, Joëlle Léandre et Akosh Szelevényi redirent à l’Olympic Café, Paris, l’intensité commune de leur démarche improvisée.
Graves, forcément, l’archet et le saxophone : « Part 1 » à peine ouvert et, immédiatement, le transport en terres bouleversées : grincements de contrebasse et mélodies discrètes d’une Europe introuvable à force de revendiquer plusieurs centres, folklores interrompus ensuite par un mouvement de clochettes et une série majestueuse de pizzicatos dérangés.
Progressions difficiles, aussi – souffles en peine contre râles accrocheurs (« Part 2 ») – et puis Balkans réinventés : diphonies chassées par le tumulte (« Part 4 ») ou pièces contemplatives nées d’incantations plus rassurantes (« Part 7 »). Ainsi, différemment et avec naturel, clarinette basse, saxophones et flûtes, auront opposé avec adresse quelques chimères mélodiques à l’imaginaire percussif et lyrique d’une Léandre qui ne faiblit pas (« Part 6 »).
Excellent remastering de cet enregistrement de 1976 que nous devons à Enja, dont l’histoire regorge de disques passionnants.
On y a la surprise d’entendre le pianiste et leader jouer du saxophone soprano, nous qui croyions que Keith Jarrett était le seul dans ce genre multicartes.
Mais au-delà de cette curiosité, les compositions d’Abdullah Ibrahim, son jeu anguleux, parfois économe, parfois éclaboussant, et le support parfait que lui fournissent Cecil McBee à la basse (belle intervention à l’archet sur « The Dream") et Roy Brooks à la batterie (rehaussée d’une cloche) doivent conduire les amoureux du pianiste sud-africain et les autres à se procurer cette opportune réédition.
Paul Bley est un artiste important. Nul amoureux, tant du piano que des musiques improvisées, ne saurait ignorer son oeuvre. C’est pourquoi la sortie sur le label Justin Time d’un enregistrement solo réalisé en mai 2007 à New York par cet artiste est un événement.
Deux pièces nous sont proposées ici. La première est une improvisation totale, « About Time », longue de plus d’une demi-heure. La seconde est une improvisation autour de « Pent-Up House », qui n’est pas le plus célèbre des thèmes de Sonny Rollins. « About Time » est typique de la manière de Bley : une sorte d’errance au clavier, avec ce que cela comporte d’impasses, d’hésitations, de retours en arrière. Pour finir, pourtant, le sentiment d’une absolue cohérence et, moyennant une écoute active, pas une seconde d’ennui. Essentiel.
Leonardo E.M. Cioglia est un trentenaire brésilien, bassiste de son état, diplômé de la fameuse Berklee School of Music, comme il se doit. Outre ses talents de musicien, il anime le label Quizamba, qu’il a créé. Et comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même, voici sur ledit label, le premier disque en leader de notre bassiste.
Pour ses débuts, Cioglia n’a pas fait les choses à moitié, puisque ce New-Yorkais d’adoption s’est entouré des fines gâchettes de la Grosse Pomme que sont le pianiste Aaron Goldberg, le guitariste Mike Moreno, le vibraphoniste Stefon Harris, le saxophoniste John Ellis et le batteur Antonio Sanchez, rien moins ! Avec une telle équipe, le résultat est évidemment de bonne qualité.
Les dix compositions du leader, si elles ont un parfum brésilien, relèvent surtout du jazz moderne, qu’on pourrait appeler « downtown », tel qu’on le trouve en abondance, par exemple, sur le label Fresh Sound New Talent. A écouter attentivement pour en saisir les beautés, car le survol pourrait laisser croire que ces compositions, habiles sans doute mais peu mémorables, font preuve d’une certaine mollesse.
Que voilà un beau disque ! Ce cri du coeur ne sera peut-être pas poussé avec la même énergie par ceux qui, sur la foi de ce nom, Stockhausen, se seraient procuré ce disque dans l’espoir d’aventures soniques ultra-contemporaines. Eh ! C’est qu’il ne s’agit pas là du père, mais de son fils, le trompettiste Markus, que connaissent bien les familiers du label ECM, sur lequel, tout jeune, il grava quelques belles plages.
Or, si Markus ne déteste pas l’aventure, elle ne le conduit pas tout à fait dans les mêmes contrées que son paternel. Ce disque comporte quelques rares sons que tire de l’usage parcimonieux de son synthétiseur Angelo Comisso, et rythme et harmonie laissent parfois deviner des complexités pour connaisseurs, mais l’ensemble reste un trio acoustique trompette (ou bugle)-piano-batterie improvisant une musique tonale sur des thèmes écrits d’une plume sage par Markus Stockhausen et Angelo Comisso.
Alors, pourquoi cet initial cri du coeur ? Tout simplement parce que la beauté du timbre et la fluidité de l’articulation chez le trompettiste, la sonorité puissante mais jamais dure, d’Angelo Comisso, le drumming subtil et mélodique de Christian Thomé, l’enregistrement (digne de La Buissonne) de Walter Quintus confèrent à cette musique une aristocratique beauté, de celles qui vous laissent dans un état d’euphorie légèrement rêveuse...