Scènes

La Voix est libre à Toulouse aussi

Deuxième Jazz Nomades au Théâtre Garonne


Le festival La Voix est Libre fait des petits. En partenariat avec le Théâtre Garonne et son directeur Jacky Ohayon, il s’inscrit désormais tous les deux ans dans le paysage artistique toulousain. Retour sur les trois soirées (et un peu plus) des 5, 6 et 7 juin 2014 placées sous le signe du « libre étrange » cher à Blaise Merlin, le créateur, programmateur et effervescent directeur du festival.

Pour commencer, ça chahute grave. Aura lieu ? Aura pas lieu ?

Nous sommes début juin, la convention d’assurance chômage vient d’être signée, elle n’est pas encore agréée par le gouvernement et le régime des intermittents du spectacle est sévèrement menacé. La Coordination des Intermittents et Précaires demande la suspension du festival. Débat. Négociations. Explications. Le festival se tient. Une affiche annonce : le personnel du théâtre reste après les concerts en signe de soutien au mouvement. C’est qu’on ne fait pas du spectacle, ici, messieurs-mesdames. On crée. Et si créer c’est résister, résister ne peut conduire à sacrifier la création.


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© D. Gastellu

Jacky Ohayon, directeur du théâtre Garonne, l’exprime bien mieux que moi en ouverture de la première soirée. Réminiscences d’Odéon et de Jean-Louis Barrault. « En grève, donc ouverts, nous soutenons le mouvement ».

Comme à son habitude, le festival Jazz Nomades / La Voix est Libre fomente des rencontres inédites au fil de ses pérégrinations, d’Europe en Moyen-Orient. C’est une des raisons pour lesquelles ces trois jours seront émaillés de duos singuliers (être singulier à deux, voilà qui s’accorde bien au propos du festival), parfois incongrus, souvent étincelants.

Jeudi 5 juin : « Collisions fertiles »

A peine Jacky Ohayon a-t-il fini son discours, à peine Blaise Merlin est-il sorti de scène à moto, qu’il se passe quelque chose dans l’assistance. Un moustachu pérore. Il est question de harcèlement et d’apéricubes. La diction est précise et embarrassée à la fois. Ils sont deux. Ils enjambent les sièges, empruntent la guitare d’un spectateur, lancent des objets à travers l’assistance, parlent/chantent en plusieurs langues, jouent de la musique et descendent enfin vers la scène : c’est que c’est fini. Ou presque. Ils font sur la scène de la vraie musique comme dans les vrais concerts. Ou presque, parce que ça change tout le temps. Ils récupèrent des affaires dans le public, c’est un joyeux bazar, c’étaient Fantazio et Benjamin Colin.

Court changement de plateau. Un écran, un batteur sur la droite. Côté gauche, un curieux attirail, mi-planche à dessin, mi-établi de bricoleur du dimanche. La Cinémécanique de Vincent Fortemps, autrement dit. Il dessine sur le verre, étale, malaxe, griffe, racle, les formes et les paysages abstraits en noir et lumière se font et se défont, et la batterie de Teun Verbruggen… eh bien, je n’ai guère entendu la batterie. Le dessin jouait trop fort.

Andrea Sitter entre, vêtue d’un blazer vermillon et de collants fuchsia, une chaussure à talon à un pied, un chausson de danse à l’autre, qui lui donnent une curieuse démarche claudicante aux connotations multiples : d’un côté femme fatale, de l’autre ballerine. L’accent germanique et les textes franco-allemands achèvent de porter leurs signifiés fantasmatiques. Elle danse à demi, déclame des textes dont elle est l’auteur mais qui fourmillent de références littéraires connues. Yoann Durant, lui, arpente la scène armé de tuyaux de machine à laver auxquels il adapte une embouchure de saxophone. Le son est gargouillant, profond, remuant. Il la frôle, s’éloigne, joue du vrai saxophone, de deux saxophones, revient aux tuyaux. Timbres dada, jeu de scène brut, le duo intrigue. Bouteilles d’eau : un duo de gargarismes sur La Truite de Schubert clôt la séquence.

Entracte.

J’attendais beaucoup des textes de Serge Pey et de la guitare de Bernardo Sandoval. Mais Catherine Froment, dans un registre unique - celui de la tendre nostalgie - escamote une grande part de la puissance évocatrice et tellurique de Pey. Le texte se fait long, long… Sandoval, dans son registre habituel fortement teinté de flamenco, fait plus sobre, limite ascétique, et cela lui sied mieux.

Fin de la soirée en apothéose avec Joëlle Léandre et Serge Teyssot-Gay. Le duo, que l’on avait vu il y a peu à Toulouse, à la Dynamo, avec un guitariste curieusement emprunté et comme intimidé, est dans un autre état d’esprit ce soir. Ils ont écrit de nouvelles pièces et nous en offrent certaines.

Les positions en début de morceau sont celles de deux lutteurs en garde. Teyssot-Gay est léger, Léandre âpre. Il danse en jouant de sa guitare préparée - cymbales, archet, e-bow - et c’est un peu comme une capoeira où des nappes sombres - kumoï, blues, blues-rock - remplaceraient le berimbau.
Elle dompte la contrebasse en férocité. Elle vocalise, un peu Yma Sumac, un peu Phil Minton, un peu Colette Magny aussi ; tessiture étendue, elle growle dans les basses, hulule et « bel-cantise » dans les aigus. Elle dans l’expressionnisme - « Créons ! », clame-t-elle, et j’entends « Crayons », et je pense Antigone -, lui dans la stylisation d’un rock dépouillé de ses décibels.

Concert plus long que les autres, et qui en valait la chandelle. Nous sommes partis tout illuminés dans la nuit.

Vendredi 6 juin : « Etats d’ivresses »

Bernard Combi est de ces énergumènes qu’il faut voir et entendre pour y croire. Quasimodo rural, imprécateur limousin, prophète païen, satyre et poète, incarnation de l’humain primal, il serait en d’autres temps - ou lieux - convaincu de sorcellerie et voué au bûcher. En 2014 à Toulouse, il est ton semblable, ton frère, ton double origine/a/l, ton reflet inversé, ce qui te dort dedans et que tu crains d’éveiller. Raphaël Quenehen, d’abord posté dans la salle, lui donne la réplique au(x) saxophone(s), dont le son droit rend plus rugueux encore le chant de Combi. Séquence trop courte, malheureusement : leur duo aurait mérité plus d’espace pour que l’on puisse les suivre vraiment. En vingt minutes, nous avons l’impression d’un échantillon.

Autre duo qui aurait donné bien plus si le temps ne lui avait été compté : Beñat Achiary (voix) et Erwan Keravec (cornemuse). Un poème de Julio Llamazares amorce l’aventure. Achiary trouve le moyen de me surprendre encore (ou à nouveau) et Keravec, qui alterne jeu traditionnel et recherches sonores (claquements, « désaccord » des bourdons, jeu sur les timbres) développe un monde sonore qui n’appartient qu’à lui, mais qui s’accorde totalement à celui de son partenaire. Un peu comme un Soulages qui prêterait ses noirs à Miquel Barceló pour y projeter ses couleurs. Dommage : c’est déjà fini.


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Erwan Keravec © D. Gastellu

Mathieu Desseigne est allongé sur la scène. Son corps inerte s’agite de soubresauts au son de la musique. Corps-pantin « agi » par le saxophone de Peter Corser, il s’humanise peu à peu au son d’un ostinato minimaliste. Corser le cerne, il vrille, visage absent - la tête retombe, comme si le corps seul était doué de mouvement. Techniques mêlées de mime, de contorsion et de danse hip-hop. Corser passe au micro pour un beatbox embryonnaire, joue du souffle, claque du bec, et peu à peu entre en danse avec le corps de son partenaire qui prend consistance. Les rôles s’échangent graduellement, le danseur s’anime, le saxophone se tord autour de son bocal et son instrumentiste devient à son tour pantin sans vie propre - est-ce son souffle qui continue d’animer obstinément l’instrument, ou plutôt l’instrument qui lui insuffle un semblant de vie ? Peter Corser quitte la scène traîné par Matthieu Desseigne, jouant du saxophone à l’envers, et tous deux nous laissent pantois, fascinés.

Entracte, changement de plateau : nous voici pour la fin de la soirée dans une configuration de concert bien plus habituelle. Disposés en arc de cercle, les six musiciens du groupe Esmerine entament une mélodie lancinante, violoncelle d’abord, puis vibraphone et marimba joués à l’archet. Le répertoire est une sorte de pop-rock à cordes frottées, fortement teinté de couleurs orientales. Un violoniste invité ce soir : Blaise Merlin qui passe de l’autre côté du miroir.
J’ai du mal à entrer dans cette musique hédoniste, bien tournée mais trop faite pour plaire et regorgeant d’effets - réverbération à tout va, delay sur la voix - qui brouillent le son. Tout cela me fait l’effet d’un sirop de rose : très sucré, très parfumé, d’une suavité entêtante : je sature rapidement.

Samedi 7 juin : Accords célestes

Cela commençait hors les murs du Théâtre Garonne, samedi midi, au musée des Augustins de Toulouse. La chapelle des Augustins recèle en effet un bel orgue de facture baroque et Jacky Ohayon a eu l’idée d’y faire officier rien moins que Bernard Lubat. Entendre jouer Lubat sans le voir ni l’entendre parler, expérience peu courante ! Il nous donne un medley de thèmes jazz et classiques et de chansons de Nougaro, prétexte à faire sonner l’engin de toute la subtile puissance de sa tuyauterie plus qu’étalage de virtuosité.

Retour au Garonne le soir : Lubat de nouveau, en compagnie de Philippe Gleize (batterie) et Médéric Collignon (cornet de poche, voix, beatbox, facéties). Ça démarre sur les chapeaux de roues, genre grand bazar désorganisé, « rêve éperdu d’avance » selon le maître calembourgeois. Ça tire à zeuhl et à jazz. Gleize est à fond dès le départ, Médéric fait son nuMédo, beatbox basse avec la bouche et les doigts jouent de l’air-bass. On retrouve le Lubateleur, le malpoli-instrumentiste, autoproclamé « interminable du spectacle ». Le final sera mélancolique, à l’image de cette époque flasque.

Elise Caron (voix, flûte, comédie) et Mohamed Shafik (danse) improvisent sur les fragments d’un on ne sait quoi amoureux. Cela part joliment, mais ce soir Shafik et Caron ne sont pas sur la même longueur d’onde. Il la joue amour courtois, elle amour vache et quand elle part dans une envolée comique, il reste coi. Rendez-vous manqué, lapin resté dans le chapeau.


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Kaori Ito © D. Gastellu

Dernier plateau et non des moindres, la Campagnie des Musiques à Ouïr allait refermer le festival par un vrai feu d’artifice. Co-responsables : Denis Charolles, l’inlassable foutraque, Eric Lareine, un des deux chanteurs français les plus prodigieux des trente dernières années, et Kaori Ito.

Kaori Ito. « Danseuse » est un bien petit mot pour la décrire. Bien sûr, c’est une danseuse plus que brillante, qui maîtrise les techniques et les codes de toutes les danses, du Japon à l’Occident. Mais ce n’est rien.
Elle entre sur scène et déclare gravement « La musique, ça prend du temps ». Ayant dit, elle s’empare du sac d’une spectatrice et en sort une paire de lunettes de soleil qu’elle essaie. D’un autre sac elle tirera un foulard, d’un troisième un autre objet… Pie voleuse, elle emporte contenants et contenus, les stocke dans un coin de la scène, s’approprie les accessoires, les téléphones, les miroirs de poche… (Elle restituera consciencieusement le produit de ses larcins à leurs légitimes propriétaires après la fin du concert, avec un sérieux et une candeur irrésistibles.) A ce stade, sa présence est un mélange de grâce fragile, de rigueur, de technique irréprochable et d’une fantaisie légère qui va s’accélérer tout au long du concert pour devenir une frénésie d’enfant terrible.

Eric Lareine fait son entrée. Il y a de la Brigitte Fontaine dans l’air : « God’s Nightmare » après une impossible introduction franglaispagnortugaise.
Eric Lareine, c’est un peu le chaînon manquant entre Iggy Pop et Eddie Constantine ; une voix unique, et aussi un auteur aux textes tranchants comme une bouteille cassée sur un comptoir douteux. Désolée, mais la lucidité, c’est dans les mots de ce mec-là qu’elle se tient, pas dans le froc de Léo Ferré. Lareine chante donc, accompagné par une Campagnie (Julien Eil, François Pierron, Alexandre Authelain et Denis Charolles) plus ornetto-mingusoïde que jamais (l’humour en plus). Après un époustouflant solo (notre photo), Kaori Ito entreprend l’ascension du chanteur par la face nord pendant qu’imperturbable ou presque, il continue de chanter, les lunettes de guingois, la belle perchée sur son dos ou suspendue par les jambes à ses épaules.

Indescriptible est le spectacle ; indescriptible l’état du public devant ce déchaînement d’intelligence, de sensibilité et de drôlerie. Rappels, bien sûr, et cette très particulière difficulté à quitter les lieux qui frappe le spectateur au sortir d’un concert mémorable. Nous sommes restés longtemps au foyer du théâtre.

Je renonce à en écrire plus : tu n’avais qu’à être là, après tout.