Chronique

La Grande Campagnie des Musiques à Ouïr

L’Ouïe Neuf

Denis Charolles (dms), Frédéric Gastard (bs, ts, ss), Julien Eil (bcl, bs), Jacques di Donato (cl, ss), Alexandre Authelain (cl), Matthias Mahler (tb), Sylvain Bardiau (tp, flh), Antonin Rayon (cla, perc)

Label / Distribution : Labelouïe

Depuis quelques années, on perçoit chez le batteur Denis Charolles le besoin d’élargir les perspectives de son mythique trio de la Campagnie des Musiques à Ouïr en l’ouvrant à tous les vents, qu’ils soient fripons avec les Etrangers Familiers en hommage à Brassens, ou d’Automne dans l’univers de Brigitte Fontaine.

Les Musiques à Ouïr multiplient les invités et les horizons nouveaux. Parallèlement, la famille s’élargit avec les cousins de Journal Intime où, aux côtés du fidèle Frédéric Gastard, on retrouve le tromboniste Matthias Mahler et le trompettiste Sylvain Bardiau, mais aussi Super Hibou où Charolles croise les claviers d’Antonin Rayon. Ces formations connexes offrent à la Campagnie un terrain de jeu inédit ; l’envie d’une Grande Campagnie des Musiques à Ouïr, amalgamant ces voix dans un discours collectif, est née de ce long cheminement. Depuis quelques mois, la Grande Campagnie nous éblouit donc avec Duke & Thelonious, spectacle où le batteur révèle, via une orchestration gourmande, son goût pour ces deux légendes du jazz. L’Ouïe Neuf [1], dont l’enregistrement, en 2010, a précédé la création scénique, en dit long sur le processus de formation d’un grand Orchestre.

Bien sûr, le cœur de chauffe des Musiques à Ouïr reste le trio. Gastard y conserve son rôle d’architecte attentif qui aime à renverser les plans. Lorsqu’il signe « Le petit et le grand gazon », au pivot de l’album, la tension collective se fonde sur un ostinato permettant à chacun, par vagues successives, d’alimenter la densité de la masse orchestrale. Même si le travail remarquable de Mahler est mis en évidence, la musique de cette Grande Campagnie favorise le groupe plus que les individualités. L’énergie est toujours celle du trio d’origine, mais elle est multipliée par ce polymorphe big band de poche. On retrouve cette puissance pénétrante dans « Ounitekoua », un des morceaux que le groupe a la bonne idée d’offrir sous forme dématérialisée aux acheteurs de l’album.

Le magnifique « From Duke to D… » tient également de cette construction collégiale. Ce titre, signé par le trio de base, préfigure le travail actuel de la grande Campagnie. Le saxophone basse de Gastard y construit une rythmique solide, pendant que Julien Eil règle les passementeries complexes des thèmes entremêlés. A leur côté, le batteur s’amuse. Moins percussionniste qu’à l’accoutumée, il s’offre un roboratif solo dans cette longue suite qui malaxe avec respect les aspirations à la danse que le jazz a de tout temps véhiculées. La Campagnie elle-même a toujours placé la pulsation et le mouvement au centre de son approche populaire d’une musique complexe ; la présence d’une figure comme Jacques Di Donato dans l’orchestre en est un vibrant témoignage. Cet attrait pour la danse trouve son expression dans une étonnante reprise d’Ol’Dirty Bastard, l’âme damnée des rappeurs new-yorkais du Wu-Tang Clan (« ODB (Shimmy Shimmy Ya) ») griffé par les claviers pleins d’acide d’Antonin Rayon (on appréciera également sa prestation dans le très intéressant « Beau Gosse »).

La Campagnie était déjà grande. La Grande Campagnie est un écrin idéal pour l’exubérance et la poésie de Denis Charolles. L’Ouïe Neuf n’a pas besoin de partir plus longtemps en croisade pour nous convaincre : voici un très beau disque.

par Franpi Barriaux // Publié le 30 juillet 2012

[1Si la sortie nationale est prévue pour le 12 septembre, le disque est déjà disponible sur le site de la Campagnie.