Chronique

Ulf Wakenius

Love Is real - Hommage à Esbjörn Svensson Trio

Ulf Wakenius (g), Lars Danielsson (b, violoncelle), Lars Jansson (p), Morten Lund (dr), Bernie Mallinger (vln), Johannes Dickbauer (vln), Cynthia Liao (vln), Asja Valcic (violoncelle), Till Brönner (tp), Paolo Fresu (tp), Nils Landgren (tb), Eric Wakenius (g)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

ACT est une grand famille qui regroupe essentiellement des musiciens européens adeptes d’une certaine originalité dans l’écriture mais qui aiment y mêler des hommages à des artistes ou courants musicaux qui les ont touchés. Il existe bel et bien un style ACT, un travail éditorial riche et intéressant. Celui-ci ne se limite pas à un genre précis, mais propos par exemple des disques assez proches du classique, du rock, de la variété, et parfois des musiques du monde ou du groove.

Parmi les succès révélés par ce label allemand qui ne semble inépuisable (ce qui est encourageant alors que le marché du disque est présenté par beaucoup comme critique), l’un des plus beaux est sans doute le trio d’Esbjörn Svensson, que l’on ne présente plus, avec les différents enregistrements à succès dont il aura su tirer profit lors de ses nombreux concerts.

Cette réussite ne se suffisant pas à elle-même, Ulf Wakenius décide alors de reprendre la musique d’Esbjörn Svensson sur un disque regroupant les thèmes-phares du compositeur. On retrouve ainsi, avec une émotion intacte, « Elevation Of Love », un des titres les plus marquants du pianiste, « When God Created The Coffee-Break » ou « Seven Days Of Falling ». Même si cette dernière reprise reste proche de l’original (comme d’ailleurs la plupart des titres de l’album), elle réserve une surprise inattendue en la personne de Till Brönner, trompettiste au son très feutré, proche de celui de Paolo Fresu ou Erik Truffaz.

L’originalité du discours musical provient ici de l’empli de nombreuses guitares aux sons très variés (notons une introduction rappelant de loin un certain Marc Ducret sur « Good Morning Susie Soho »). On apprécie de retrouver sur ce même titre un autre incontournable de la famille ACT : le tromboniste Nils Landgren, dont on saura reconnaître le phrasé très groove. Sur « Tuesday Wonderland » et « Elevation Of Love », le son sec de la guitare acoustique à cordes nylon rappelle le jeu très personnel d’Esbjorn Svensson lorsqu’il utilise modifie le son des siennes. « Eight Hundred Streets By Feet » plonge l’auditeur dans une sorte d’ambiance flamenco apportée par un beau solo de guitare, avant de laisser place au Radio String Quartet de Vienne dont nous conseillons d’ailleurs le premier album Celebrating the Mahavishnu Orchestra paru sur le même label. Celui-ci développe pour l’occasion un son très original qu’il ne faudrait pas assimiler au quatuor à cordes classique, même si certains passages semblent s’inspirer de ce courant. Il permet en effet d’enrichir les multiples possibilités mélodiques des guitares de Wakenius par des contrepoints en tous genres rappelant par moments les univers traversés par l’Arke String Quartet sur l’Arkeology de Trilok Gurtu. Le jeu parfois très rythmique de ce quatuor évoque un monde imaginaire renforçant le côté insaisissable de la musique d’Esbjörn Svensson. Tel est le cas de « Tuesday Wonderland » et « Dodge The Dodo » où les cordes sont pincées, frappées et frottées avec grande vivacité, ce qui lui donne des couleurs méditerranéenne et orientale, renforcées par la rythmique de Morten Lund au derbouka.

La diversité des influences musicales apportées par le guitariste est d’ailleurs l’élément le plus marquant de l’album. Un univers pas si éloigné du rock comme le prouve le solo de guitare électrique d’Eric Wakenius sur « Dodge The Dodo ». Ulf Wakenius fait parfois appel à une atmosphère de concerto classique pour guitare (« Eight Hundred Streets By Feet » mais sait aussi mettre en avant sa propre conception du langage jazz (« Believe, Beleft, Below »), inspirée par Ralph Towner. On reconnaît aussi dans certains solos un clin d’œil lointain et inattendu à Django Reinhardt !

Les solos de piano correspondent parfaitement à ceux du compositeur originel sous les doigts de Lars Jansson, également très attaché à la mélodie. L’accompagnement délicat du contrebassiste Lars Danielsson renforce le côté poétique de « Pavane ». « Viaticum » est l’occasion de voir apparaître Paolo Fresu (autre habitué du label) pour une version rappelant l’univers du projet Wonderland qu’il a entrepris avec David Linx et Diederick Wissels.

Ceux qui attendaient avec impatience le prochain Esbjorn Svensson pourront se contenter de cette version personnelle, qui résume quelques thèmes célèbres en s’adjoignant l’apport singulier du guitariste et coloriste Ulf Wakenius, accompagné d’un quatuor à cordes et d’invités virtuoses.

NB : Un disque qui prend un autre sens au regard du décès d’Esbjörn Svensson, survenu le 14 juin 2008 suite à un accident de plongée.