Scènes

Autour de Bruno Tocanne (Lyon)

Une rentrée. Quatre sets. Quatre concerts. Quatre sorties de disques. Et une réussite.


En deux soirées de réouverture, dont l’une consacrée au label Cristal, Yves Bleton et ses sœurs d’armes sont repartis, inflexibles, à la recherche de ces musiques nouvelles soucieuses de transformer l’instant. Au cœur de cette cordée exploratoire, Bruno Tocanne, l’homme qui fait parler les toms. Mais aussi Laurent Coq dans un étonnant trio.

Une rentrée. Quatre sets. Quatre concerts. Quatre sorties de disques. Et une réussite. Les deux soirées d’Agapes - entrée libre - la semaine passée salle Genton marquaient la reprise de ces rendez-vous mensuels où l’on court un peu les yeux fermés en faisant d’abord confiance au flair et au goût d’Yves Bleton et de ses sbiresses (féminin de sbires).

Pour l’occasion, et ce n’était évidemment pas une coïncidence, tout aura tourné autour de Bruno Tocanne, drummer/percussionniste ou plutôt dialoguiste de percussions, tant il sait extirper de son petit matériel une finesse de sons qui ne fléchit pas.

Le voilà d’abord avec Jean-Paul Hervé, guitariste avec lequel il ouvre le bal. Un duo où déjà guitare et percussions font jeu égal, pèsent d’un bout à l’autre sur les pleins et les déliés. « Passeur de Temps » disent les deux compères pour signer l’album dont ils ont joué la plus grande partie jeudi soir. Il s’agit là d’un tête-à-tête réfléchi, inédit, nuancé qui cultive une grande sérénité. La richesse des sons concoctés par Jean-Paul Hervé ne lasse pas d’étonner, tout comme les répliques ou les récits que fomente Tocanne.

Bruno Tocanne © H. Collon/Vues sur Scènes

Un petit rappel et on en vient à une formation plus classique réunie autour d’un jeune pianiste canadien, Adam Daudrich (piano Fender). Autour de lui, déjà Lionel Martin, Fred Roudet, Benoît Keller et donc Tocanne. Le résultat se retrouve dans le premier album que signe le pianiste, escorté des mêmes. Frappe l’exigence qui rassemble le quintet, l’écoute mutuelle débarrassée de toute frontière et cette montée progressive d’un son collectif spécifique.

Le lendemain, la soirée était plus spécialement consacrée aux deux sorties du label Cristal. Premier à entrer en scène, le trio réunissant Lionel Martin, Gaudillat et donc Tocanne. L’album qu’ils viennent de signer, New Dreams Now, s’inscrit superbement dans l’art du trio, dans ces conversations qui s’enchevêtrent avec plus ou moins de bonheur au gré des humeurs et des affinités. Là, il s’agit donc de sax, trompette et drums. Des alliances moins convenues donc, plus inattendues. Autant dire qu’il n’y a pas grand chose de superflu dans ce projet initié par Tocanne et qui est donc bel et bien aujourd’hui une réalité. En fait, durant cette petite heure, il n’est pas un moment où l’un ou l’autre des trois musiciens - soit seul, soit en duo, soit en trio - ne nous surprenne. Par les alliances momentanées entre instruments, par les décalages, ou au contraire par cette façon de se provoquer mutuellement. C’est inventif d’un bout à l’autre. Même si on reconnaît en effet ici et là influences, nostalgies ou révérences, cette quête musicale sans fin est incroyablement joyeuse, énergique et décomplexée. Surtout, les trois compères qui revendiquent une filiation directe avec le Old and New Dreams de Dewey Redman, Don Cherry & Charlie Haden, demeurent constants dans cette pérégrination. Même lorsqu’ils triturent un thème passe-partout de Sting (« Secret Marriage ») ou quand ils montent et descendent de fausses gammes (« Peace for Don »). On en est encore à chercher les épithètes que le trio, en verve, est déjà passé à autre chose. A se demander quel est le but ultime du projet où chacun taraude les deux autres pour ne jamais laisser le soufflé retomber. « C’est un concept » disait, rigolard, Lionel Martin pour expliquer à la salle Genton qu’ils jouaient ce soir-là leur album à l’envers. En démarrant donc par « So Strange but So Sweet », qui fonctionne bien en effet comme une introduction. En tout cas, cette déambulation magique est bien à la hauteur de ce que cherche à réaliser le réseau imuZZic.

SACRE TRIO, TRIO SACRE

Autre trio, autre démarche et autres musiciens, puisque Laurent Coq s’avance escorté de deux sax - un point c’est tout. « Etrange oiseau à deux becs » dit Coq à son sujet. Disons tout de même qu’il ne s’agit pas de n’importe quels becs puisqu’officient côte à côte Olivier Zanot et David El Malek. Mais là encore, si les instruments et la configuration changent, on se retrouve face à la même exploration artistique sans cesse renouvelée. Où la simple modulation ou insistance de l’un ou de l’autre bouleverse la fragile atmosphère dans laquelle on commençait à trouver ses marques. Ce mouvement de régénération perpétuelle devient irrésistible au fil des morceaux.

Bruno Tocanne © H. Collon/Vues sur Scènes

Là aussi, les trois musiciens s’ingénient à fabriquer et à entrelacer leurs expressions pour déboucher sur un son particulier, retenu, au relief de plus en plus dense. Comme dans la précédente formation, mieux vaut ne jamais les perdre de vue. En deux mesures, on quitte en effet un ragtime pour une petite musique de chambre, ou on découvre une impro d’une incroyable légèreté à peine ponctuée ça et là par un très discret piano. Ainsi sur « David’s Mood » ou « Olivier’s Mood ». On se convainc surtout de l’étonnante richesse sur laquelle débouche cette addition d’un piano et de deux sax, alto et ténor.

Bref, la rentrée d’Agapes, des Agapes s’est bien passée. Pour les retardataires, restent les albums…