Chronique

Bennie Maupin Quartet

Early Reflections

Bennie Maupin (ss, ts, bcl, alto fl), Michal Tokaj (p), Michal Baranski (b), Lukasz Zyta (dm), Hania Chowaniec-Rybka (voc)

Label / Distribution : Cryptogramophone/Orkhêstra

Pour beaucoup, Bennie Maupin est le saxophoniste des Headhunters, le combo jazz-funk qui accompagnait Herbie Hancock au début des années 70. On oublie qu’il est aussi présent sur Bitches brew et joua avec Horace Silver et Lee Morgan. Mais est-il besoin de détailler plus avant sa biographie ? Car paradoxalement, ces « reflets précoces » tendent à démontrer que la vie musicale de ce monsieur de 62 ans ne fait peut-être que commencer.

Early Reflections est en effet de ces petits joyaux regorgeant de vie, de surprises, de floraisons de tous les instants. La première fontaine de jouvence s’appelle Hania Chowaniec-Rybka, chanteuse polonaise qui apporte une indéniable touche contemplative sur les superbes « ATMA » et « Spirits of the Tatras ». Le trio polonais constitué de Michal Tokaj, Michal Baranski et Lukasz Zyta est aussi source de vie : de la délicatesse (« Within Reach » ou « Escondido », dont les arpèges rappellent de loin « Le clan des Siciliens » [1]) aux compositions plus mélancoliques (« Black Ice »), voire âpres (« No Later Than Now »), il parait clair que ces trois-là savent tout faire et que l’on pourrait bien, sous peu, entendre à nouveau parler d’eux.

Et puis, porté par cet tel attelage à trois roues - extrêmement stables et huilées -, Bennie Maupin révèle un art immense auquel, honnêtement, on ne s’attendait pas. Souvent plus proche des sonorités feutrées et intimistes du soprano ou de la clarinette basse, Maupin sait encore faire sonner les notes « out », dans l’esprit de Dolphy, mais à sa manière propre. « The Jewel in the Lotus » illustre à merveille son art protéiforme en s’étendant sur plus de dix minutes sur trois temps. La construction est très coltranienne, avec un thème tendre, un chorus de piano puis de soprano où les rafales de notes « à côté » sont maîtrisées comme par sorcellerie. Signalons également que la plupart des morceaux sont des modèles de composition mélodique et d’arrangement subtil.

Essentiellement dominé par les atmosphères calmes, Early Reflections offre un contraste saisissant entre un certain spleen (slave ?) et une richesse de motifs musicaux qui symbolise la vie dans toute sa profusion. On mettra sûrement lonttemps à se lasser de toute cette beauté, même si on peut aussi regretter que les envolées d’antan (ah, le solo de « Spank A Lee » sur Thrust…) de Maupin soient plus rares. Enfin, ce disque rappellera à l’enfant présent en chacun de nous les journées d’hiver au coin du feu, la neige sur les toits et les braises dans la cheminée...

par Julien Lefèvre // Publié le 15 septembre 2008

[1Musique d’Ennio Morricone.