Scènes

Le coq français et les Lombards

Triton et Sunside, au coeur de l’actualité jazzistique.


Dans les deux cas, on y accède par une rue plutôt étroite, du moins assez calme au regard de la frénésie avoisinante. Coincé au milieu des lumières, des bars et des vendeurs de Panini, le Sunside (et son petit frère Sunset) n’est pas l’enseigne la plus visible de la rue des Lombards. De même, si par une nuit d’hiver le néophyte nez au vent souhaite découvrir le Triton, il peut ressentir un bref moment de solitude en entrant dans la rue du Coq-français aux Lilas. Et s’il croisait Gérard Lambert qui répare sa mobylette ?

Dans les deux cas, surtout, les concerts proposés sont parmi les plus excitants de la capitale. Deux moments récents sont ainsi devenus légendaires :

Big Satan en juin 2006 au Sunset. L’archétype d’une musique sans concession qui fait salle comble et déclenche le délire collectif.

La résidence de Magma au Triton sur tout le mois de mai 2005 avec l’aspect familial, intimiste qui accompagne ce genre d’événement de longue durée.

A la mi-décembre, deux beaux concerts successifs offrent l’occasion de passer d’un lieu à l’autre, en appréciant leurs charmes différents.

Le 14, Médéric Collignon et son solide Jus de Bocse investissaient la salle bondée du Triton - salle heureusement non fumeur. Comme à son habitude, Jean-Pierre Vivante, co-fondateur et gérant présente le groupe et son invité exceptionnel Michel Portal avec une chaleureuse décontraction. Un petit discours de circonstance où viennent se mêler l’évocation des débuts tritonesques, il y a presque cinq ans, et l’actualité bouillonnante entourant l’accueil du Porgy and Bess de Collignon.

Démarche à peu près voisine le lendemain au Sunside : Stéphane Portet présente le trio d’Eric Watson sans oublier son sempiternel « Plize, no smoquinge » (sic) et quelques phrases bien (é)rodées. Passées ces quelques minutes introductives, informatives ou désopilantes, le spectateur peut se sentir rassuré - pour ses poumons, la qualité de l’accueil, ou encore le spectacle qui s’offre à lui. Et le spectacle fut grand !


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Eric Watson © H. Collon/Vues sur Scènes

Le 15, Eric Watson proposait deux sets avec la quasi-totalité de son dernier joyau, Jaded Angels. Ces « anges désabusés », mélancoliques et un peu tristes sur disque acquièrent sur scène une énergie nouvelle. Cela est en partie dû à l’inédit « New York Marquee [1] », interprété deux fois de manière un peu différente, et dont la sauvagerie contenue prolonge celle du long « Dice in the Sky ». A côté de ces longues suites modales et furieuses, le trio excelle aussi dans les fameux climats apaisés du disque. Les larges accords plaqués deviennent tendrement sensuels, des sourires et regards complices s’échangent entre les trois musiciens. Peter Herbert fait corps avec sa contrebasse, qu’il semble accompagner parfois dans un tango invisible autant que torride. Christophe Marguet devient aussi percussionniste habile et délicat, avec sa batterie ou quelques cloches mystérieuses.


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Eric Watson © H. Collon/Vues sur Scènes

Au Sunside, la proximité avec les musiciens est si grande qu’on peut voir des gouttes de création perler sur le front d’Eric Watson, puis glisser le long des veines dilatées de son cou. Une telle proximité peut également intimider, lorsque les musiciens jouent de façon si décomplexée, ouvrant leur coeur dès qu’ils posent le doigt sur la corde, la touche ou la baguette.

La scène du Triton introduit un peu plus de distance, pas considérable certes d’un strict point de vue physique - cela doit se chiffrer à un mètre ou deux, à peine. Mais les contrastes lumineux plus accentués, l’égale largeur de la scène et de la salle réalisent une séparation plus nette entre le public et les artistes. Un cadre idéal pour entendre les reprises du Miles électrique des années 69-71, essentiellement Bitches Brew et quelques passages d’In A Silent Way et de Tribute to Jack Johnson ; une musique devenue mythique en tant que création insaisissable gravée sur tranche et rarement jouée ou rejouée sur scène.


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M. Collignon © H. Collon/Vues sur Scènes

Médéric, le Triton et le breuvage des sorcières [2] n’est pas seulement un hypothétique titre de conte de fées. C’est aussi une résidence du premier chez le second pendant la deuxième moitié de l’année 2006 autour de la musique de Miles Davis. D’une part on sent une démarche artistique honnête et spontanée, comme l’est ce classique fantasme d’adolescent qui se rêve en Jimmy Page au tremplin rock régional. Et avant tout, ce projet un peu casse-gueule est pleinement réussi.

Ce jeudi 14 décembre, Médéric Collignon, Philippe Gleizes, Franck Woeste, Frédéric Chiffoleau ont interprété Miles, sans arrogance et avec fidélité. Leur enthousiasme presque juvénile a redonné vie au vrombissant « Spanish Key », au thème final étheré de « Pharaoh’s Dance » et, donc, à tous ces moments si peu écrits mais immédiatement identifiables, comme le free-jazz-rock de Miles. Belle prouesse que cette démarche de musicien classique devant une partition tirée d’improvisations collectives. Dans une moindre mesure que sur Porgy and Bess, on notera aussi ce talent pour recréer avec moins d’instruments certains arrangements originaux, certaines matières sonores. Toute proportions gardées, le procédé général relève un peu de ce que fit Ravel avec les Tableaux d’une Exposition de Moussorgski, et, bien sûr Gil Evans avec l’opéra de Gershwin.

Et puis, il y a Michel Portal. Endossant le costume un peu serré de Bennie Maupin et Wayne Shorter réunis, il semble timoré au premier set, du moins cantonné à un registre plutôt grave. Peu avant la fin, il pose lentement sa clarinette basse, empoigne l’alto, se retire presque en coulisse pour chauffer l’instrument et, d’un pas tranquille, revient sur le devant de la scène… La suite appartient à l’histoire des chorus de saxophones. Jeunesse et fulgurance éternelles.


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M. Portal © H. Collon/Vues sur Scènes

Plus symboliquement, ce concert du 14 décembre peut aussi être vu comme la rencontre d’un artiste atypique, exécuté sans procès dans Télérama [3], et d’un lieu insolite. Le déchaînement irrationnel de Contat fait ainsi écho aux joutes politiques qui ont failli avoir raison de la salle des Lilas peu avant sa naissance [4]. Le Triton fait aujourd’hui figure d’îlot de résistance socio-culturelle dans un monde gangréné par la rentabilité et le succès facile.

Certes, les places de ce concert ne se troquent pas et se vendent aussi à la FNAC ; certes on peut y acheter de la bière, du vin. Mais, à la différence d’un Sunside tout aussi compétent sur les points précédents (tarifs mis à part), le Triton offre un cadre plus convivial, moins parisien dirons certains, aspect renforcé depuis 2005 avec l’ouverture du restaurant « El Triton », aux larges tables et grandes discussions.


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L’amateur de jazz pur et dur effrayé par le rock progressif ou la musique du monde passera peut-être plus de temps rue des Lombards. Mais on peut lui conseiller aussi, s’il ne l’a déjà fait, de consulter le riche programme de cette salle de concert, bâtie sur l’utopie de quelques fous, passionnés de toute sorte de musique, d’échanges et de solidarité.

par Julien Lefèvre // Publié le 8 janvier 2007

[1Titre incertain… le dernier mot était décrit par Watson comme relevant de l’argot snob.

[2La décence fait fourcher le Bitches Brew en Witches Brew…

[3Le fameux « article » (contrat ?) de Michel Contat du 25 novembre 2006

[4Voir par exemple l’introduction ou la préface du recueil Ombres portées, qui retrace en photos les cinq premières années d’existence du club, pour plus de détails sur la création difficile du Triton.