Scènes

David Murray/Gwo Ka Masters & Pharoah Sanders

Jazz à La Villette (9 septembre 2005)


La musique du « David Murray Gwotet feat. Pharoah Sanders » est métissée : Jazz, Funk, Rythm & Blues, Gwo Ka… Ce type de formation n’est pas nouvelle autour de Murray, qui allie jazz et musiques du monde depuis vingt ans déjà : on note ainsi des collaborations répétées avec des musiciens africains (CD Fo Deuk Revue…), créoles (Guy Konket sur CD Yonn Dé) et cubains (CD Now is another time).

C’est donc une musique qui bouge et fait danser : c’était aussi l’avis de l’organisation de Jazz à la Villette. C’est pourquoi 80% de la salle était prête à recevoir des gens debout. Cette idée n’a pas plu du tout au public du festival : certains ont même crié au scandale vu le prix de la place. Bref, l’organisation un peu déstabilisée, n’a pas cédé face à un public qui souhaitait se réfugier vers les places assises et le concert a pu commencer.

Déception : le grand (au propre comme au figuré) Hamid Drake, batteur de son état, est absent ce soir. Hamid Drake - Hamidou pour les intimes - est un génie de l’improvisation rythmique. Largement reconnu dans le monde de l’avant-garde, il est considéré par beaucoup, dont votre serviteur, comme le meilleur batteur du moment, en tout cas le plus innovant. Fidèle compagnon de William Parker, il est étonnant de le retrouver dans ce genre de configuration, et de musique destinée à un plus large public que ses expérimentations avec le DKV ou Peter Brotzmann. Bref, S’il n’est pas encore reconnu du grand public, il l’est par ses pairs : tout le monde le veut ! À tel point qu’il est remplacé ce soir par J.T. Lewis.


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J.T. Lewis © H. Collon

Deuxième déception, mais moindre : Jaribu Shahid est remplacé par Jamaaladeen Tacuma (non, je n’ai pas bégayé sur mon clavier en écrivant son nom !) : on passe de la contrebasse à la basse électrique. Finalement, en y réfléchissant, la combinaison Lewis/Tacuma fonctionne, ce sera moins « jazz » mais ça va bouger.


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Jamaaladeen Tacuma © H. Collon

Le groupe arrive sur scène avec un David Murray visiblement content d’être là, et tout de suite le ton est donné : rythmique imposante, groove qui donne des frissons et un David Murray qui nous offre un premier chorus digne bien de lui : percutant, clair et structuré ! Comme d’habitude.


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Pharoah Sanders © H. Collon

Pharoah Sanders est lui aussi présent, mais son premier chorus est criard et free. Son discours n’est pas transcendant, ce qui sera le cas par la suite : il restera un peu sur la touche pendant toute la durée du concert. En effet, Pharoah Sanders ne prend pas d’initiative mais se laisse plutôt guider par Murray. A aucun moment les deux saxophonistes ne parviendront à combiner leur discours, à jouer ensemble… Néanmoins, Sanders se révèle solide comme un chêne lors de certains chorus, dans lesquels il marie sons tonitruants et mélodies comme il sait si bien le faire.

A la trompette, Rasul Siddik ! Depuis de longues années comparse de Murray, ce trompettiste est injustement méconnu : comme souvent, il offre des chorus à la fois mélodieux et décalés ; son intelligence mélodique est splendide.


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Rasul Siddik © H. Collon

Enfin arrive le tour d’Hervé Samb : guitariste sénégalais, révélé une fois de plus par Murray, il va surprendre pendant toute la durée du concert. En tant qu’accompagnateur rythmique, il s’accorde parfaitement avec le bassiste J. Tacuma. Tous deux fournissent une assise rythmique Afro Beat, assistés par J.T. Lewis qui s’est contenté de suivre. Les trois réunis nous ont régalés… et se sont régalés aussi si l’on en juge par leurs clins d’œil et leurs sourires…


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Hervé Samb © H. Collon

Hervé Samb est un guitariste au style africain que les nombreux amateurs de musiques africaines doivent IMPERATIVEMENT découvrir ! Il prend deux chorus démentiels mais très à propos mettant en évidence un véritable talent de soliste. Lors du second, il m’a fait vibrer comme les plus grands : je ne dirai pas à quel guitariste il m’a fait penser, mais je me suis levé de mon siège (oui, parce que moi j’étais assis !) et j’ai hurlé à tue-tête de plaisir !

Claude Kiavue et François Ladrezeau (Gwo Ka et chant) entament un traditionnel antillais dont l’introduction est exécutée par H. Sambe qui, une fois de plus, se distingue par une introduction en arpèges, mélodieuse, distinguée et romantique. Après ce blues antillais vient un « rap » antillais à la fois plein de grâce et de classe, secondé par Murray à la clarinette basse et Rasul Siddik (remarquable) ; puis Murray profite de ce moment pour rappeler d’où viennent ses racines. C’est en fait un musicien très attaché aux sources, il l’a démontré pendant toute sa carrière. Le blues, le spiritual, ça le connaît ! Ce blues moderne et métissé, joué par des musiciens venus des quatre coins du monde et dont la culture est éloignée du blues noir américain, en devient émouvant au point de faire frissonner.


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François Ladrezeau © H. Collon

S’il ne fallait retenir qu’un morceau de ce concert, ce serait « Yonn Dé ». Murray part dans un chorus de dynamite : tout à l’énergie ! Sons stridents, notes décalées, on en vient à se demander s’il n’a pas des biceps à la place des babines pour sortir de tels sons de son ténor. Il embarque d’ailleurs le groupe dans une folle chevauchée, propulsé par Siddik à la trompette et Ladrezeau aux percussions.


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David Murray © H. Collon

Sans être omniprésent sur scène, Murray est le soliste le plus brillant. Aidé par une force rythmique excellente, il fait monter la sauce de plus belle. Chacun ajoute en toute liberté sa touche personnelle d’accompagnement et le résultat est somptueux ! Ce qui rend possible ce genre d’embardée à multi-instrumentistes est la façon dont le groupe est géré et la musique écrite. Murray laisse une large place à qui veut s’exprimer, ce que permettent les arrangements volontairement flous, désormais caractéristiques de sa musique, que l’on rencontre particulièrement dans ses formations à grand ensemble.


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Klod Kiavue © H. Collon

Le concert se termine sur un autre style : un reggae. Pour cette prestation, le David Murray GwoTet nous a comblés par sa diversité musicale et son approche métissée, très réussie. Pour ce type de projet mélangeant l’inspiration jazz et les musiques africaines, créoles, cubaines et caribéennes, David Murray a su s’entourer de musiciens capables de répondre à ses attentes et à celles du public.

Dans le cadre de ses créations créoles, et après trois albums dans ce style, il a dû s’immerger plusieurs semaines dans la culture GwoKa au contact des maîtres locaux. Après avoir fait le tour des traditions afro-américaines, David Murray explore une nouvelle voie de la musique d’origine afro et le concert de ce 9 septembre montre combien ce personnage est un musicien à la fois talentueux, innovant et amoureux des traditions musicales mondiales. Le résultat est jouissif et festif : le public en redemande ! Preuve que la fusion des genres est d’actualité, surtout quand elle est interprétée avec autant de générosité.

par Jérôme Gransac // Publié le 26 septembre 2005
P.-S. :
  • David Murray, saxophone
  • Pharoah Sanders, saxophone
  • François Ladrezeau, gwo ka et chant
  • Klod Kiavue, gwo ka et chant
  • Rasul Siddik, trompette
  • Hervé Samb, guitare
  • Jamaaladeen Tacuma, basse
  • J.T. Lewis, batterie

L’origine du Gwo Ka remonte à la Guadeloupe du temps de l’esclavage, au début du XVIIIè siècle. Les recherches musicologiques permettent aujourd’hui d’en retrouver les racines dans les percussions et les chants des pays de la côte ouest du continent africain (Golfe de Guinée, ancien royaume du Congo…).

A partir des musiques et des danses extrêmement riches et diverses de leur pays d’origine, les esclaves ont élaboré un outil de communication, un art nouveau (au même titre que le créole) : le Gwo Ka.

Ce genre musical se caractérise par une typologie africaine :

  • forme répétitive,
  • improvisation,
  • mouvements physiques de danse liés à la musique,
  • répons entre soliste et choeur,
  • syncope sur les temps faibles.

Voir aussi : Le Gwo Ka