Scènes

Xiru, c’est pas du jazz mais…

Xiru n’est pas un festival de jazz. Mais qu’est-ce que ça peut bien faire ? Si vous aimez le jazz pour sa liberté, il y a des chances que vous aimiez Xiru.


Le festival Xiru - vingt-quatre ans aux cerisiers en fleurs - n’est pas un festival de jazz. Certes. Mais pas plus que le (bon) vin, la musique n’est affaire d’étiquettes. Dégustation.

Alors oui, si pour vous le mot « festival » est synonyme de chapiteaux monstres, écrans géants, soleil de plomb, foules en tongs (variante : universitaires en costume de lin) et baraques à merguez (variante : bars à cocktails), en effet…

Si en revanche vous aimez les choses juste à votre taille, pas trop petit mais pas trop large non plus, les moments volés à la dureté du temps, les endroits où sans connaître personne vous lierez conversation, il se pourrait bien que Xiru [1] vous plaise.

Il y a près d’un quart de siècle donc, un certain Mixel Etxekopar créait dans sa vallée, celle de la Soule, dans son village, Gotein-Libarrenx, un de ces festivals dont on parle peu sur les écrans plats mais qui durent. D’abord centré sur la flûte (xirula en basque), d’où son nom, puis de plus en plus ouvert sur différentes formes artistiques, toutes marquées par la dialectique entre tradition et création.

Mixel Etxekopar, me direz-vous ? Celui- ?
C’est cela même. Oh, pas tout seul. Il est même très entouré par une nuée de bénévoles qui sont pour certains ses amis d’enfance, pour d’autres ses anciens élèves… Familial, direz-vous. C’est que dans cette province, on est toujours un peu le cousin de son voisin, n’est-ce pas.

Voire.

C’est justement le thème, cette année : Kanpotik jinik, ceux qui viennent d’ailleurs. Portugais, Lorrains, Congolais, « Bohémiens ». Loin des stéréotypes et sans auto-complaisance, et surtout aux antipodes des fantasmes de « pureté », Xiru 2013 donne à penser la confrontation du « nous autres » avec ces autres qui ne sont pas nous.

Arrivée (d’ailleurs) le samedi soir seulement, j’ai manqué beaucoup de choses : vendredi, le film et les témoignages sur les Lorrains réfugiés en Soule pendant la Deuxième Guerre mondiale ; samedi en journée, l’expo « Mascarades et Bohémiens » sur une tradition typiquement basque [2] qui pourrait bien ne pas l’être tant que ça, le documentaire sur l’immigration portugaise, l’inauguration de la sculpture d’un artiste burkinabé installé en Soule…

La soirée du samedi 23 mars s’ouvre sur un duo inédit : photos (Xavier Pinon, « La vie formidable ») et Mixel Etxekopar, seul. Visions de périphérie urbaine, angoissantes, drôles, dérisoires ou loufoques, et musique venue des périphéries rurales.


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Ederlezi Pastorala © D. Gastellu

Transhumantzia

Nous avons déjà dit ici et beaucoup de choses sur Transhumantzia. Ce soir à Gotein, François Rossé le Lorrain et Mixel Etxekopar le Basque ont invité dans leur périple René Martinez, conteur pyrénéen à l’humour doux-amer.
Tous trois vont de ce pas tranquille et résolu qu’ont tous les montagnards de la Terre et, comme eux, constamment attentifs à ce qui les entoure. Liberté des formes et de l’imaginaire : les musiciens commentent le conteur, le conteur renchérit sur les musiques, le clocher voisin sonne - en mesure, comme seul peut l’être un clocher souletin - et les trois lui répondent. C’est de la poésie sans pose, de l’art sans gras, du spectacle sans pyrotechnie - ou plutôt, avec la seule vraie pyrotechnie, celle qui fait jaillir des étincelles au fond de vous, spectateur, avec presque rien : quelques notes dans le bon ordre, quelques mots en n’importe quelle langue, beaucoup d’intelligence, un brin de malice, beaucoup d’érudition sans une once d’esbroufe [3].

HiruAlde

Encore une « vieille » connaissance de Citizen Jazz que ce jeune ensemble entendu l’été dernier à Errobiko Festibala. Nouveau venu dans le groupe, Tony Houziaux, à l’électro-acoustique, lance des nappes, des textures, qu’une balance incertaine escamote trop souvent, hélas. Même ainsi, la « recette » HiruAlde fonctionne toujours très bien, jouant sur les contrastes, les différences de forme et l’unité de sens. La danse de Chrysogone Diangouaya, le chant de Julen Axiari sont à la fois nourris des traditions de leur peuple et ancrés dans le présent, bousculés par la basse, défiés par le saxophone.

Dimanche 24 mars, la pastorale Ederlezi.

Toute la journée du dimanche tourne autour de la « mini-pastorale » [4] Ederlezi  : le matin une déambulation musicale vous rapproche peu à peu du sujet et des lieux, avec deux pauses importantes, l’une pour écouter Samir Ellook, slammeur et musicien basque venu d’ailleurs, délivrer ses textes qui parlent de déracinement, de travail et d’identité construite dans la douleur ; puis les acteurs-chanteurs de l’après-midi offrent une rétrospective des airs de pastorales données à Gotein-Libarrenx, histoire de bien affirmer la continuité d’une tradition vivante, manière de ne pas s’arrêter aux noms de l’auteur et de l’errejenta [5] et de considérer tout cela comme une longue, très longue chaîne aux maillons innombrables. Sur le fronton enfin, avant midi, danses et sauts basques exprimaient la même volonté de maintenir en vie des formes d’expression qui n’ont rien à faire dans la naphtaline.

Un succulent repas de poisson grillé par les gastronomes de Getaria (Pays basque Sud) et direction le fronton sous un ciel de plus en plus menaçant. On tentera le diable, on jouera jusqu’au bout du possible en plein air : une pastorale, c’est en plein air ou ça n’est pas… mais il faudra tout de même se replier vers la salle après quelques scènes. Changement de plateau express, quelques spectateurs aident les acteurs à porter les décors, et l’on se réinstalle en vitesse dans une salle plus que comble.


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« 1820 », Ederlezi Pastorala © D. Gastellu

Comment décrire la pastorale en quelques mots sans vous infliger un pesant exposé ethno-musicologique ?
En ne vous expliquant rien, peut-être.
En vous disant simplement que les formes traditionnelles sont ici à la fois respectées et subverties.
En vous précisant tout de même qu’Ederlezi ressemble à un mot basque (« eder » : beau/belle) mais vient de la langue rrom et désigne la fête du printemps [6] ; que le personnage central de la pastorale se nomme Ama (mère, en basque) Ederlezi et qu’elle a sept filles, comme dans les contes.

Ama Ederlezi et ses sept filles « bohémiennes » traversent les époques et vivent un à un tous les épisodes, heureux, tragiques ou comiques, de la vie des Rroms en Pays basque de 1600 à nos jours, tour à tour accueillies, appréciées ou rejetées, persécutées, intégrées puis brûlées (la chasse aux sorcières du Labourd en 1604), déportées (1802, 1939-45), et de nos jours…

Un texte lourd de sens qui ne se paie pas de bons sentiments mais appuie fort là où ça fait mal ; une mise en scène allègre ; un choix de musiques qui va du traditionnel à Catherine Ringer (« Les Bohémiens », emprunté au film Liberté de Tony Gatlif) en passant par le classique, des acteurs, musiciens et danseurs amateurs et professionnels qui donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ovation debout à la fin du spectacle, quelques larmes écrasées sur quelques joues… Ederlezi Pastorala s’est rejouée la semaine suivante à Gotein et il est question qu’elle parte en voyage, loin de la vallée de la Soule, pourquoi pas dans la capitale.

La soirée - et le festival - se terminait avec un concert très-très festif et très-très dansant/dansé de Joxe Replay, dont la musique survitaminée entre salsa, ska, trikitixa et rock basque tendance Negu Gorriak eut vite fait de mettre le feu. Juste ce qu’il fallait.



par Diane Gastellu // Publié le 20 mai 2013

[1Afin de vous épargner les habituelles contorsions linguales du non-initié, deux choses à savoir : en basque, le « x » se prononce à peu près comme « ch » en français, et le « u » comme notre « ou », sauf s’il y a un tréma dessus. Voyez comme c’est simple.

[2La mascarade souletine : voyez ici.

[3A noter : Transhumantzia a été récompensé en 2012 par l’Académie Charles-Cros dans la section « Création ».

[4Pour en savoir plus sur la pastorale souletine, c’est ici.

[5L’auteur du texte est Mixel Etxekopar et la metteuse en scène - « errejenta » en basque - Nicole Lougarot. L’argument de la pastorale découle des recherches anthropologiques menées par cette dernière, auteure notamment de Bohémiens, éd. Gatuzain (2009).

[6C’est aussi le titre d’un chant traditionnel rrom que Goran Bregović s’est approprié un peu rapidement pour la musique du film Le temps des Gitans