Chronique

[Essai] Pierre Briançon

San Quentin Jazz Band

Nous sommes en janvier 1962, dans la prison de San Quentin, près de San Francisco.

Se déroule sous nos yeux une représentation de la pièce de Samuel Beckett En attendant Godot. Spectateurs et acteurs sont des prisonniers. Entre chaque scène, un orchestre de jazz monte sur la scène. Il est emmené par Art Pepper, un des plus grands saxophonistes de l’histoire de cette musique. Quelle scène prestigieuse, quel public cultivé et bourgeois, peuvent se vanter d’avoir accueilli une représentation de cette pièce accompagnée de musiciens d’un tel calibre ? Mieux encore, l’auteur nous apprend que cette pièce de Beckett, à laquelle les prisonniers font un triomphe, est à la même époque conspuée par les publics riches des grandes villes américaines.

Là est le paradoxe, un brin surréaliste, qu’offre ce lieu terrible et mythique qu’est le pénitencier de San Francisco. D’un côté, un directeur animé de bonnes intentions sociales qui se bat pour faire représenter cette pièce, la seule du répertoire qui ne compte pas de personnage féminin ; d’un autre, des bourreaux exécutant sans états d’âme les dizaines de condamnés qui séjournent dans le « death row ». Car San Quentin n’est pas qu’un lieu où on joue du jazz le samedi soir pour le « warden’s show », le spectacle du directeur. C’est aussi la plus sombre la plus violente des prisons américaines et celle où on exécute le plus de condamnés. Pierre Briançon ne nous cache rien de l’âpreté de cet univers, depuis les combats à motivations raciales entre prisonniers jusqu’aux loi pénales absurdes qui font qu’un détenu, à son entrée, ne sait pas s’il en ressortira au bout de six mois ou de dix ans.

Bien au-delà de la restitution d’un moment de l’histoire du jazz, ce livre est donc matière à réflexion sur la politique pénale en général et ce que devrait être une prison en particulier. Qu’un nouveau directeur mette à la disposition des prisonniers des instruments de musique, qu’il permette tous les jours une « music hour » qui recouvre les bruits de la prison d’une joyeuse cacophonie, mette en place un enseignement structuré de la musique, organise des concours de composition musicale… et voilà des prisonniers aspirant exclusivement à devenir boxeurs qui tout à coup se rêvent musiciens. Des talents se révèlent, des dons éclatent : un avenir devient possible là où ne régnaient que vacuité et désespoir.

Malgré la noirceur du cadre, l’auteur sait nous faire sourire par des détails révélateurs trouvés dans les archives : si les détenus étaient invités à écrire de la musique et à présenter leurs œuvres au concours, celles-ci ne devaient toutefois comporter ni doubles dièses ni doubles bémols, et pas davantage de rythmes bizarres en 6/4 ou 7/8 ! En musique, le diable n’est pas que dans le triton ! Mais pas d’angélisme non plus pour nuire au réalisme de la restitution : on apprend ainsi que les saxophones sont parfois démontés car certaines pièces, soigneusement affûtées, font de redoutables armes blanches…

Si l’impact de ce reportage est celui d’un grand roman noir, c’est qu’il comporte des individus qui, pour être des musiciens bien réels, connus ou inconnus, sont aussi de véritables personnages romanesques. Art Pepper est bien connu des amateurs de jazz et Merle Haggard des amateurs de country. En revanche, ne connaissent Frank Morgan et Jimmy Bunn – le pianiste qui accompagna un Charlie Parker pantelant lors de son poignant et célèbre « Lover Man » - que les amateurs les plus éclairés. Onzy Matthews ou surtout Frank Butler, le grand batteur West Coast sont aussi évoqués, mais sans appartenir au jazz band dont il est question, leur séjour ayant été plus bref. Mais, sans Pierre Briançon, qui connaîtrait les autres membres de ce jazz band, Earl Anderza et son sax alto, Dupree Bolton et sa trompette, le trompettiste Nathaniel Meeks ou encore le bassiste Frank Washington ?

Non pas que, médiocres, ces musiciens aient sombré ainsi dans un juste oubli. Mais plutôt qu’ils ont pour décor pitoyable et tragique - outre la prison - la musique et son indispensable compagnon, la drogue, qui les enferme derrière des barreaux autrement solides. Comme pour leur dieu, Charlie Parker, leur vie, dans certains cas, fut brève. Quand, dans d’autres cas, elle durait, c’était entre caniveau et cachot. Brève ou longue, elle n’était de toute façon que déchéance, velléités, petits larcins, retours au pénitencier, et parfois, rarement, pendant les courtes phases de liberté, une séance d’enregistrement.

Cet ouvrage recense ces sessions et pourra donc procurer au jazz fan, souvent doublé d’un collectionneur, des pistes d’écoute originales où le plaisir de la musique est augmenté de l’émotion née du sentiment de mieux connaître les interprètes, de se représenter leur vie, leur milieu et les sessions elles-mêmes. Qui a lu ce livre n’écoutera plus d’une même oreille certains classiques Blue Note tels que le Blue Serge de Serge Chaloff. Ainsi, on pourra se lancer sur les traces d’Outa Sight [1] avec Earl Anderza pour leader, réédité en CD en 1998 mais dorénavant indisponible. Les notes de pochette, d’Anderza lui-même, exhument le nom de son premier professeur à Los Angeles, Lloyd Reese, qui forma aussi des futurs grands du jazz (Dexter Gordon, Mingus, Dolphy). « Il nous apprenait à jouer en dehors de la gamme », confie celui dont Outa Sight restera le seul legs discographique alors qu’il avait signé un contrat portant sur plusieurs albums avec Pacific. Cet album, où il avoue l’influence de Lee Konitz, permet aussi d’entendre un pianiste qui gagne à être connu, Jack Wilson (originalité suprême, il y joue aussi du clavecin). D’un bout à l’autre, sur tous les plans, il se range parmi ce qui se faisait de mieux à l’époque, et prouve combien Briançon a bien fait de traquer ce saxophoniste, au son si éclatant, brillant, élégant, virtuose.

Ce pianiste nous mène à l’album Katanga ! [2] avec le leader Curtis Amy au saxophone. Si Amy est excellent, ainsi que notre pianiste et le guitariste Ray Crawford, l’étourdissante vedette de cet album - à acquérir toutes affaires cessantes - reste Dupree Bolton, le trompettiste du San Quentin Jazz Band. Son beau timbre réussit à être à la fois léger et puissant. L’articulation souple, aisée, vif argent, est somptueuse ; voilà un trompettiste qui démontre qu’on peut être expressif sans jouer de ballade à la sourdine. « Katanga ! », qui ouvre l’album et lui donne son nom, est de Bolton ; grâce à lui il remporta le concours de composition organisé pour les prisonniers de San Quentin dans la catégorie « Modern and Advanced music » ! Cette brève pièce, jouée à vive allure, est étourdissante ; autre découverte : « A Shade Of Brown », où on ne peut que percevoir un hommage à Clifford Brown dans la lignée duquel se situe Bolton. Destins tragiques que ceux de ces deux génies de la trompette, l’un victime de la voiture, l’autre de la drogue, et qui tous deux, à des hauteurs stratosphériques, auraient pu tant donner à la musique... Contrairement à Earl Anderza, qu’on ne peut écouter que sur un seul album, on se régalera de l’art de Dupree Bolton sur The Fox [3], où brille un autre génie éphémère vite anéanti par la drogue : le pianiste Elmo Hope.

Last but not least, un label de Pittsburgh, Uptown Jazz, vient de publier un disque dont Pierre Briançon aurait, on s’en doute, aimé disposer pendant la rédaction de son livre : Fireball, paru en France en février 2009... sous le nom de Dupree Bolton ! Grâce à l’acharnement de quelques passionnés, une émission tournée en 1962 pour l’émission télévisée Frankly Jazz à Los Angeles, animée par un certain Frank Evans, a été retrouvée, et le son a fait l’objet d’un transfert numérique offrant six pistes jouées par une formation proche de celle de Katanga !. Y brillent aussi Curtis Amy, Ray Crawford et bien sûr Dupree Bolton, étincelant sur son thème, « Katanga ! », et poignant sur la superbe ballade « Laura ». Ces pistes sont suivies de deux autres enregistrées pendant une session de 1963 dans les studios de Pacific Jazz. A l’alto, Earl Anderza ; à la trompette, notre Dupree Bolton ! On imagine nos compères, pas très frais, à peine sortis de prison, pressés de courir la ville pour trouver argent et héroïne, bouclant deux titres de ce qui aurait pu être un grand disque, puis disparaissant dans la nature, poursuivis par leurs démons... Enfin, ce disque se conclut par quatre titres joués en 1980 par l’orchestre du Joseph Harp Correctional Center, une prison d’Oklahoma. Dupree Bolton y passa ses dernières années à l’ombre, avant de finir sa vie dans les squares de San Francisco. La musique est ici beaucoup moins passionnante, mais ces quatre plages comportent une courte introduction parlée qui nous permet d’entendre fugitivement la voix du trompettiste mythique...

Mais revenons pour conclure à San Quentin Jazz Band, un ouvrage dont la précision journalistique n’ôte rien à la force romanesque, et qui peut recourir à l’anecdote sans sombrer dans l’insignifiant car la force de l’histoire y dresse toujours un arrière-plan plein d’enseignements. Le travail d’archiviste et d’interviewer force le respect, et pourtant jamais le résultat n’est laborieux, l’auteur ayant trouvé la juste distance entre neutralité et expression personnelle. Cela peut se lire d’un trait comme se couvrir de notes. Bref, un livre que tout amateur se devra de ranger dans ses rayons. Ceux qui n’entendent rien au jazz le liront aussi avec intérêt et, qui sait, peut-être se dirigeront-ils vers un des disques suscités. C’est bien le diable alors, si le jazz ne fait pas de nouvelles victimes !

par Laurent Poiget // Publié le 30 mars 2009
P.-S. :

Grasset, 2008

[1Pacific Jazz, 1963.

[2Pacific Jazz, 1963.

[3Harold Land, Fantasy, 1959.