Chronique

Francis Wolff/Michael Cuscuna

The Blue Note Photographs Of Francis Wolff

Label / Distribution : Blue Note

Pour les 75 ans du label et à l’approche des fêtes de fin d’année, de nombreuses publications célèbrent la marque bleue. Elles mettent en avant le photographe Francis Wolff, co-directeur du label depuis sa fondation par Alfred Lion, et Michael Cuscuna, qui écrit les textes d’accompagnement. Dans la version de luxe, Wayne Shorter a apposé sa signature sur chacun des 1939 [1] exemplaires !

Déjà à l’honneur en 1995 (1996 pour l’édition française [2]), Francis Wolff avait vu ses photos recueillies dans un superbe livre de plus de 200 pages, sur papier glacé et impression de très grande qualité. Depuis, certaines de ses photos sont disponibles dans les galeries Yellowkorner (à des prix très abordables), et c’est dans les mêmes lieux qu’on peut trouver aujourd’hui l’édition de luxe [3] des « Blue Note Photographs Of Francis Wolff », chaque exemplaire étant signé par Wayne Shorter. Cette fois c’est 330 pages sur papier mat [4], la mode du glaçage étant passée pour revenir à des tirages plus doux, qui conviennent aussi aux magnifiques portraits que le co-fondateur du label avait l’habitude de faire pendant les séances, à l’occasion pour servir de base aux créations graphiques de Reid Miles.


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Lion, Wolff, Miles, ajoutez le preneur de son Rudy Van Gelder et vous aurez le quadrilatère magique du label, magie qui ne va pas sans un travail exigeant et une forme de production unique à l’époque : les musiciens sont payés pour les répétitions, qui prennent le temps d’aboutir, et les producteurs ont un souci constant (et sincère) de leur bien-être, allant jusqu’à entretenir des relations d’amitié durables avec eux. Là où, parfois dans le même studio, John Coltrane faisait défiler les séances (chez Prestige) avec une rapidité extrême, il ne fit qu’un seul disque chez Blue Note (Blue Train), mais quel disque abouti, et quel succès !

Francis Wolff a eu l’art de saisir les musiciens (99% de Noirs - à part Pepper Adams et, au départ du label, Gil Mellé et Jutta Hipp, presque pas de visages pâles) dans leur contexte de travail, ou à peine en dehors (photos posées avec des voitures, par exemple), et chaque fois il donne, par la qualité technique de ses images, une magnifique illustration de la « black beauty ». Dignes, bien habillés, lumineux, souriants ou graves, Lee Morgan, Horace Silver, Wayne Shorter, John Coltrane, Bennie Green, Sonny Clark et tant d’autres sont encore là pour nous dans l’éclat de leur jeunesse et de leur vitalité. Et c’est à la suite d’un parcours étrange que ces photos nous sont parvenues. Vous lirez le texte de Michael Cuscuna, et vous apprendrez qu’après avoir vendu « Blue Note » à Liberty en 1966, Alfred Lion s’est retiré au Mexique (fortune faite à son corps défendant, car ce n’était pas le but qu’il recherchait [5]), a refusé de revenir sur son passé, n’a conservé de liens qu’avec Horace Silver, et a reçu quelques années plus tard un énorme paquet en provenance de celui à qui il avait laissé la gestion du label, Francis Wolff. Dans ce paquet, que Lion n’a pas ouvert pendant des années, tout le travail photographique de son ami…


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Pour en savoir plus, aller au-delà des photographies, pour vous plonger dans l’ensemble de l’histoire du label (pochettes, photographies d’époque, documents divers, chroniques des disques essentiels de l’histoire du label jusqu’à nos jours, textes de Richard Havers traduit par Christian Gauffre), vous aurez, couverture bleue, pour 59€, 400 pages, format 22 x 29, et paru chez Textuel, un livre intitulé simplement Blue Note (« le meilleur du jazz depuis 1939 »). La bible restant, dans ce domaine et pour les obsédés uniquement, l’ouvrage paru en 2001 aux USA sous le titre The Blue Note Label, A discography, Revised and Expanded, Compiled by Michael Cuscuna and Michel Ruppli, 913 pages qui ne contiennent que des chiffres et des lettres, pas une seule image mais toutes les références des disques parus et de toutes les séances ! On doit en trouver encore quelques exemplaires aux USA…

Blue Note, il y en a donc pour toutes les bourses et toutes les obsessions. Et sachez quand même que de toutes façons, si nos salaires avaient été indexés depuis 1939 sur le cours du Blue Note [6], nous serions bien plus riches. Alors n’hésitez pas.

par Philippe Méziat // Publié le 1er décembre 2014

[11939 parce que le label a été fondé cette année là !

[2Les années Blue Note photographiées par Francis Wolff, ed. Plume.

[3Il en existe une « courante » à petit prix, toujours chez Yellowkorner.

[4149€.

[5Pour preuve, la démarche d’enregistrer Monk en 1947, à une époque où le pianiste ne vendait pas, sa fidélité à Andrew Hill, dont les disques étaient boudés par le public, etc.

[6Je précise : le cours du « Blue Note » en valeur actualisée. Exemple : une copie de l’édition originale de « Blue Train », BLP 1577 en très bon état, valeur 15,99 F à l’époque, vaut aujourd’hui environ 500 €