Chronique

Jean-Pierre Jackson

Benny Goodman

Le mérite de ce petit livre de Jean-Pierre Jackson (146 pages) dans la collection Classica d’Actes Sud est de revenir sur l’une des grandes figures du jazz classique, Benny Goodman, quelque peu oublié aujourd’hui. Il n’existait d’ailleurs pas de livre en français sur ce musicien, dont la discographie est pourtant, quantitativement, l’une des plus importantes de l’histoire du jazz. Il a en effet participé à plus de mille séances d’enregistrement en studio, et probablement autant d’enregistrements radio.

C’est que celui qui fut surnommé à la fin des années trente The King of Swing parce qu’il faisait danser le pays entier avec ses orchestres incarnait une « success story » telle que les aiment les Américains. Il était en effet aussi célèbre que Louis Armstrong, Duke Ellington, Count Basie ou Miles Davis. Pourtant, sa popularité en France, comme celle de Glenn Miller, ne lui a pas apporté de juste reconnaissance de son talent. D’ailleurs - c’est nous qui le soulignons - les pages que Jacques Réda lui consacre dans son recueil l’Improviste, en tracent un portrait ambigu. Sans doute, comme le souligne Jean-Pierre Jackson, Benny Goodman « accumulait-il des motifs de préjugés douteux : blanc, interprète classique, juif [1] et riche… ». C’est beaucoup pour un seul homme, besogneux, perfectionniste et responsable de son orchestre, donc un peu homme d’affaires. Pourtant, cet homme issu comme les Noirs de la marginalité américaine fut un grand clarinettiste de jazz. Et si l’on interrogeait notre Michel Portal national, il en aurait des choses à dire, sans doute, sur celui qui a ouvert la voie à l’émancipation de cette musique…

Car le jazz, même dans sa forme swing, peut être autre chose qu’une musique de danse et peut s’écouter en concert, d’où l’importance du premier passage de Goodman à Carnegie Hall, temple de la grande musique, le 16 janvier 1938. C’est à lui, en effet que l’on doit la reconnaissance, aujourd’hui indiscutée de la musique du XXème siècle. Pourtant le parcours ne fut pas dénué d’obstacles : après des débuts difficiles, l’engagement dans l’orchestre de Ben Pollack, le départ à New York - où, avec son frère Harry, contrebassiste, et Glenn Miller, il en est réduit à nettoyer des bouteilles de lait et à les revendre pour se payer au moins un petit déjeuner -, le jeune clarinettiste comprend très vite qu’il lui faut voler de ses propres ailes et monter son orchestre.

C’est grâce à la radio, média est essentiel à l’époque pour diffuser cette musique, qu’il connaîtra ses premiers succès : il est la vedette de l’émission « Coast to Coast » Let’s Dance, qui suscita un engouement inimaginable aujourd’hui (sauf si on le compare à l’impact des réseaux sociaux et de l’Internet). Son départ pour Hollywood et « ses mines de sel » contribue à lancer la Swing Era : partout où l’orchestre passe, c’est le délire. Cet enthousiasme sans équivalent aujourd’hui éveille une réelle nostalgie, que l’on partage bien volontiers avec Jean Pierre Jackson. Après Carnegie Hall le succès ne se démentira plus ; Benny Goodman figurera des mois durant dans les charts et signera avec Columbia un contrat mirifique.

On suit dans cet ouvrage, comme dans un film hollywoodien au scénario inventif signé Billy Wilder ou Charles Brackett, la passionnante ascension de ce musicien emblématique d’un certain jazz, aujourd’hui oublié et quelque peu méprisé - puisque la génération des moins de quarante ans peut se passionner pour les musiques actuelles sans avoir la moindre idée ni éprouver le moindre l’intérêt pour cet « archéojazz » fondateur. Pourtant, on retrouve avec bonheur la quête d’exigence de ce musicien perfectionniste qui adorait jouer en trio avec Gene Krupa et Teddy Wilson, et monta un remarquable sextette avec Charlie Christian, Lionel Hampton, Nick Fatool, Artie Bernstein et Fletcher Henderson.

Ce fut un passeur, un jalon dans l’histoire du jazz : « C’est lui qui le premier fit entrer le jazz dans le temple de la musique classique, lui qui invite Billie Holiday et la fait débuter au disque, lui qui met en valeur le vibraphone du formidable Lionel Hampton…. C’est lui qui met en avant la batterie du bouillant Gene Krupa… c’est lui qui met en lumière et donne toute sa place à Charlie Christian, guitariste génial. Bartok, Stravinsky, Copland, Morton, Gould, Nielsen ont composé pour lui. Les quatuors Amadeus et Budapest l’ont admis à leurs côtés… » (p. 120)

Le swing n’est plus en faveur de nos jours. Qui écoute encore Benny Goodman (à part Woody Allen) ? Les raisins verts ? Ils sont peut-être devenus « figues moisies » aujourd’hui car le temps aide à cette révolution permanente. Le groove et d’autres rythmes l’emportent, mais il n’est jamais vain de se rappeler d’où l’on vient. C’est tout l’intérêt de l’Histoire. Et dans le jazz, elle est fondamentale.

par Sophie Chambon // Publié le 9 janvier 2011
P.-S. :


Ajoutons que, comme tous les volumes de la collection, ce livre est enrichi d’un index, de précieux repères bibliographiques, d’une discographie élaborée, et aussi de la liste des films où apparaît l’orchestre de Benny Goodman, témoignages éclatants, de nos jours encore, de l’envergure et la virtuosité de son big band (Hollywood Hotel de Busby Berkeley, The Big Broadcast of 1937 de Mitchell Leisen, metteur en scène de la Paramount totalement méconnu).

Actes Sud propose un extrait de l’ouvrage à lire ici.

[1Alain Gerber, dans le texte du coffret Benny Goodman - The Quintessence (Frémeaux& associés) , rappelle que dans le Sud, les écriteaux mentionnaient à l’entrée des bars et restaurants : « Interdit aux Noirs, aux Juifs, et aux chiens »