Chronique

Grazia La Padula & Giancarlo Dimaggio

Stéphane Grappelli (BD JAZZ)

ELU

La collection BD Jazz (Nocturne) continue son tour des pointures du jazz avec ses « long boxes » (24 planches + 2 CD). Il y manquait encore le violoniste français d’origine italienne Stéphane Grappelli, qui vécut une existence longue et tumultueuse marquée par d’incessantes tournées dans le monde et de nombreux enregistrements. Ce volume, qui vient compléter à point nommé la galerie de portraits existante, nous renvoie dans le Paris d’Avant-Guerre, le Londres du Blitz, une époque troublée qui s’arrête juste après la Libération (droit d’édition oblige...). Quoi de plus distrayant que de lire une BD en musique et de découvrir ainsi un musicien et son histoire ? Pari plutôt réussi qui nous fait découvrir cette fois le parcours d’un surdoué autodidacte dont la discographie abondante est un défilé d’invités prestigieux. Le jeu de Grappelli est imprégné de musique classique :mais, lyrique et tendre, le violoniste sait aussi, dès ses débuts, y adjoindre cet élément essentiel : le swing. Cela lui donne un son, un tempo, un style immédiatement reconnaissable.

La sélection de BD Jazz ici opérée par les experts que sont Claude Carrière et Christian Bonnet suit l’artiste sur une vingtaine d’années dans de très nombreuses configurations : en duo, en quintette, en grande formation, avec son ami Django Reinhardt, avec des instrumentistes tels que Jack Dieval, Henri Crolla, Eddie South… L’accent est cependant mis sur la rencontre décisive avec Django Reinhardt qui entra un jour au Claridge à la recherche d’un violoniste jouant « hot ». Tous deux allaient créer en 1934 le quintette du Hot Club de France d’après un club d’amateurs fondé par le critique français Hugues Panassié. Cet ensemble à cordes ne comptait ni piano ni batterie, mais deux guitares et une contrebasse : Django Reinhardt, en accompagnateur des solos de Grappelli, s’y révèle plus qu’original, virtuose et intense.

Le premier CD illustre la période parisienne d’Avant-Guerre ; citons notamment « Minor Swing » avec le Hot Club (nov. 37), « Viper’s Dream », les prises à deux violons avec Eddie South - « l’ange noir du violon » -, « Interprétation swing du 1er mouvement du Concerto en ré mineur de J.-S Bach », les titres à trois violons avec Eddie South et Michel Warlop (tel cet « Oh Lady Be Good » de septembre 37). Grappelli grave aussi de petites merveilles en duo avec Reinhardt, dont un extraordinaire « Nocturne » (1er fév. 1938).

Le second CD se consacre au séjour de l’artiste en Angleterre (à partir de 1938). [1] On peut écouter entre autres une belle version de « Hungaria » avec le Hot Club de France (17 mai 39).
Lors de la Déclaration de guerre, Django rentre en France ; Grappelli reste seul à Londres jusqu’à la Libération ; il se produit avec le pianiste Arthur Young, puis engage George Shearing et conduit son orchestre jusqu’en 1946 (« After You’ve Gone », « Tiger Rag »). Le mythique « Nuages » enregistré à de nombreuses reprises dès 1940, est ici proposé dans une version de 1946. Il suit un véritable bijou, une curiosité, le swingant « Echoes of France » (la « Marseillaise ») marquant les retrouvailles joyeuses avec Django, revenu à Londres avec Charles Delaunay. À noter que cette version jazz fera scandale et sera censurée [2] De retour en France, Stéphane Grappelli reforme le quintet et continue à jouer avec Django jusqu’à la mort de celui-ci. Puis il entame une carrière internationale, échangeant avec ses confrères musiciens de jazz mais aussi de classique (Yehudi Menuhin, Yo Yo Ma), et s’essayant avec succès à la musique de film (Les Valseuses, Milou en mai).

La bande dessinée de Grazia La Padula (sur un scénario de Giancarlo Di Maggio) revient sur une date bien précise, le 3 septembre 39, la Déclaration de guerre - temps fort qui va conduire à la séparation du quintet. Alors que les musiciens répètent dans un club londonien, cet épisode totalement imaginaire retrace, via une palette claire et un graphisme classique, la manière de travailler des artistes. Un très jeune employé du club, grand admirateur de leur musique, prêt à tout pour écouter le célèbre « Tea for Two » [3], est menacé de renvoi par un patron hargneux et peu mélomane. Le violoniste vient au secours du jeune garçon, proposant même de lui donner des leçons. Un flash-back judicieux rappelle alors que l’enfance de Grappelli fut, elle aussi, difficile : orphelin de mère très jeune, il connut diverses institutions alors que son père était mobilisé en Italie.

Un volume de plus à conserver précieusement dans sa bibliothèque-médiathèque, aux côtés des rééditions anthologiques et des intégrales soignées, en délaissant les rééditions honteuses de certaines majors en perte de vitesse...

par Sophie Chambon // Publié le 10 août 2009

[1Il y fait orthographier son nom Grappelly, pour éviter qu’on ne le prononce à l’anglo-saxonne, « Grappellaï ».

[2Bien avant Gainsbourg et sa « Marseillaise » reggae, donc…

[3D’ailleurs un des titres préférés de Grappelli.