Chronique

Jon Hassell

City : Works of Fiction Expanded Edition

Various Artists

Label / Distribution : All Saints / Warp

À l’occasion de la cette édition dite « de luxe », un triple CD comprenant un concert de 1989 du City group et une sélection d’« alternate takes », de démos et de reprises, Citizen Jazz a demandé ses impressions à Daniel Yvinec.


Jon Hassell, c’est toute une histoire.

Une découverte d’adolescent, à travers Vernal Equinox (1977), son premier album, qui reste à ce jour une des pierres angulaires de son œuvre. Le tout recommandé par Brian Eno dans le magazine Actuel. Ce disque lui avait sauvé la vie, disait-il ; il a changé la mienne. De là, pas un pas discographique qui ne m’ait échappé. Il faudra se procurer Possible Music (1980, très prochainement réédité), Dream Theory In Malaya (1981), Aka Darbari Java / Magic Realism (1983), et aussi le fascinant Earthquake Island (1979) ; qui propose une autre vision du brouet de Miles.

Puis il y eut ce concert, en avril 1983, au Théâtre de la Bastille. Quelques plantes vertes sur scène, tout le monde assis (lotus pour les plus souples) et une heure trente de musique. Hassell avait timidement demandé que l’on fasse l’économie des applaudissements. C’était l’époque de Power Spot, son premier disque chez ECM. Un autre rapport au temps. Une bonne trentaine de personnes avaient pris la porte en bougonnant, les autres étant restées pour un voyage rare en pays inconnu où l’on croisait parfois quelques rythmes de Centre-Afrique, quelques chants javanais, les volutes d’un raga du soir, rien d’ostentatoire, jamais de tourisme.

J’avais eu la chance d’entendre le maître jouer quelques secondes sur le côté de la scène, « acoustique », sans effets (harmonizers, delays etc, qu’il utilise pourtant à merveille). Et tout était là, ce souffle calme et puissant, né de la rencontre avec son maître pandit Pran Nath, en Inde (on entendra ce son pur au côté de Ry Cooder sur le bien nommé Fascinoma (1999)). Hassell y étudiera le chant classique et, de retour, cherchera comment traduire la finesse de ses inflexions, l’infinie complexité de ses ornements… Il y parviendra, et son jeu en sera changé pour toujours - le monde de la trompette aussi. Arve Henriksen, Nils Petter Molvaer, Mathias Eick, Erik Truffaz, Verneri Pohjola, Eric Vloiemans et tant d’autres s’en font aujourd’hui l’écho.


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Aujourd’hui paraît une magnifique édition en trois CD qui tourne autour de City : Works of Fiction, originellement paru en 1990. Un travail éditorial remarquable qui permet de rendre à cet album tout son sens (à la fois dans l’époque, et ici et maintenant). Un bien bel objet, généreux livret de 24 pages, texte d’Eno, de Hassell lui-même - toujours passionnant à l’écrit -, les liner notes de l’époque signées Simon Reynolds (Monsieur Retromania), et même une bibliographie où l’on retrouvera pêle-mêle Baudrillard, Calvino et Fellini…

Le premier disque nous donne à redécouvrir un des albums les plus « technologiques » de Hassell, cousin germain de son successeur Dressing for Pleasure (1994, feat. Kenny Garrett). Le trompettiste y dessine les contours d’une ville imaginaire quelque part entre Blade Runner et Italo Calvino (ses propres références), des rythmiques métalliques y croisent des samples de Public Enemy, on évolue dans des mondes indescriptibles.

On mesure avec le recul l’influence que Hassell a exercée sur la musique ambient, le jazz et l’electronica - des grooves sauvages, quelques références très personnelles au hip hop, au jazz et à l’électronique, et cette trompette qui emporte tout sur son passage comme un vent du sud, le vent chaud qui bouleverse lentement les dunes.

L’immense madeleine de Proust, pour moi c’est le CD n°2, un concert de 1987 au Winter Garden du World Financial Center de New York, un lieu étonnant. J’ y étais, curieux et presque fier d’y croiser Brian Eno qui, tranquillement installé derrière sa console, mixait là la musique de Hassell avec des sons de la forêt vierge et de cérémonies pygmées, objets d’une installation diffusée en multicanal. Et pour la seconde fois, même si le cadre était moins propice à une écoute « intime », une impression de proposition musicale définitive, sans concession, d’une aveuglante beauté.

Le CD 3, intitulé Psychogeography en référence à Guy Debord - l’homme a des lettres -, propose une ballade d’aujourd’hui dans les couloirs d’une musique d’hier qui sonne comme si elle avait été fabriquée demain… Remix, explorations électroniques, déconstructions, reconstructions : un vrai Lego.

Hassell a croisé le chemin de LaMonte Young, Stockhausen, Talking Heads, David Sylvian, Ry Cooder, Seal, Ani Di Franco, KD Lang et mille autres. Nombre de ces rencontres semblent avoir eu une importance relative pour lui ; il suit son chemin, parfois dans l’ombre (parfois même de ceux qu’il a influencés). Jon Hassell vaut bien mieux que la « hype » ; il rayonne par la seule force de sa musique, sorte de continuité oblique et inattendue de celle d’un de ses grands inspirateurs, Miles Davis.