Chronique

Michael Wollny & Tamar Halperin

Wunderkammer

Michael Wollny (p, cél, clav, harmon, F. Rhodes), Tamar Halperin (clav, cél)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

La trentaine à peine atteinte, Michael Wollny a déjà derrière lui une longue liste d’albums qui vont du très bon à l’excellent : ses duos avec Heinz Sauer (Melancholia, 2005 et Certain Beauty, 2006) ou l’an dernier avec Joachim Kühn (Live at Schloss Elmau), et son album solo Hexentanz ont imposé ce très jeune pianiste comme l’un des grands musiciens de jazz allemands. D’autres en pareil cas se reposeraient sur leurs lauriers, suivraient un chemin pavé de facilités de bon aloi. Wollny fait Wunderkammer.

On connaît depuis Hexentanz l’attrait de Michael Wollny pour le fantastique, les ambiances oppressantes, les brumes schubertiennes. On sait que ses influences balaient un large spectre qui va de Bach à Ligeti en passant par Steve Reich et une certaine pop-music nordique (Björk notamment).

Wollny rassemble tout cela et plus encore dans cette « chambre des merveilles » dont il nous ouvre les portes une à une, en compagnie de la claveciniste israélienne Tamar Halperin.

Sur la pochette, la photographie traitée à la façon d’une nuit américaine nous invite dans un monde où Lewis Carroll croise Friedrich Murnau et le docteur Caligari. L’album sur la platine, vous voici précipité dans un étrange kaléidoscope. Six “Kabinett” numérotés, que vous visitez dans le désordre en commençant par le deuxième - un vertigineux contrepoint en forme d’anneau de Möbius (on pense à l’Offrande Musicale de Bach) marqué par un scintillement d’aigus où se mêlent clavecin et célesta - ponctuent six tableaux fantastiques. Un sablier (“Stundenglas”) laisse tomber d’implacables grains de piano et de célesta. Le traitement électronique du son (enregistrements à l’envers et à l’endroit, réverbérations, saturations) ajoute au mystère de l’inquiétant “Chur” [1]. Clavecin et piano se frottent sur les évocations de “Mesmer” [2] et “Sagée” [3] Deux pièces mettent en scène le piano seul, “Palimpsest” qui mêle les influences romantiques à un soupçon de pop, et “Amethyst” où Wollny explore l’instrument dans ses recoins les plus intimes avec un art consommé de la suspension et du silence.

Les “Kabinett” ne sont pas des intermèdes mais bien des pièces à part entière, chacune développant une idée dans une construction cyclique : le minimalisme n’est pas loin, transfiguré par un jeu de claviers volubile (“Kabinett III”, “Kabinett VI” et leurs élans à la Joachim Kühn), une extrême attention portée à l’harmonie (l’utilisation des aigus doit peut-être à Ligeti) et aux timbres - les combinaisons, insolites, rappellent bien sûr Terry Riley, Philip Glass, mais aussi parfois le Détail monochrome de Pascal Comelade ou les délirantes déconstructions baroques de Gregorio Paniagua sur Fandango.

Comme les films fantastiques de l’expressionnisme allemand, Wunderkammer vous laisse avec la tête qui tourne un peu, des lambeaux de rêves et de cauchemars, et la sensation d’avoir traversé plusieurs miroirs en moins d’une heure. Surtout, il vous fait approcher un univers hautement singulier, celui d’un créateur qui n’a pas fini de nous surprendre.

par Diane Gastellu // Publié le 1er février 2010

[1Ville des Grisons - Coire, en français -, patrie du plasticien Hans Ruedi Giger, l’auteur des décors du film Alien.

[2Franz-Anton Mesmer (1734-1815), théoricien du « magnétisme animal ».

[3Emilie Sagée fut, au XIXe siècle, considérée comme un cas emblématique de doppelgänger (bilocation). Une thématique qui semble inspirer durablement Michael Wollny puisque “Doppelgänger” était le titre d’un morceau de Hexentanz.