Scènes

Querbes banlieue

Un West Side Story hip-hop dans une gare aveyronnaise, cinq écrivains dans une étable, quatre danseurs danois, un philosophe allemand, des bottes en caoutchouc, des grillades sous la pluie, une moto célèbre, des rires et un coup de gueule, du jazz sous des quantités de formes… et toujours pas de raton-laveur.


Un West Side Story hip-hop dans une gare aveyronnaise, cinq écrivains dans une étable, quatre danseurs danois, un philosophe allemand, des bottes en caoutchouc, des grillades sous la pluie, une moto célèbre, des rires et un coup de gueule, du jazz sous des quantités de formes… et toujours pas de raton-laveur.

Querbes… Vous situez ? Pas vraiment ? Prenez la carte des Grands Sites de Midi-Pyrénées. Non, ce n’est pas proche de Marciac, vraiment pas. Regardez plus haut. St Cirq Lapopie, Villefranche de Rouergue… là : Figeac. Vous brûlez.

A deux pas de Figeac, Capdenac-Gare. 5000 habitants, ancien nœud ferroviaire entre le Midi toulousain et le Massif Central, qui a perdu son rôle avec la fermeture des houillères de Decazeville et la réorganisation du fret. Qu’est-ce que cela à a faire dans une chronique de festival, me direz-vous ? Tout ! Le thème du festival, cette année, est « Querbes banlieue », et cela commence précisément dans la cour de la gare. La SNCF, qui promeut la lecture [1] ; Les Nuits et les Jours de Querbes, festival de littérature et de jazz, ou l’inverse : le partenariat s’imposait.

Nous arrivons, la nuit tombe doucement. Jean-Luc Debattice lit – clame, plutôt – un texte qui nous rappelle quelque chose : « Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre lorsqu’il n’y a à enjamber que la honte ». Napoléon le Petit. Victor Hugo n’avait jamais paru aussi actuel que ces dernières années. Et puis, Capdenac-Gare a été fondée sous le Second Empire ; comme on se retrouve.


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Laurent Guitton © Diane Gastellu 2010

Devant le hangar, trois scènes de hauteurs et de dimensions différentes. Le public (très nombreux) s’installe autour des scènes, un peu dans tous les sens. « Opéra hip-hop auvergnat », c’est ce qui est écrit sur le programme et, de fait, c’est un peu plus qu’un opéra : comme c’est dansé (hip hop) et que cela met en scène des groupes de jeunes gens rivaux, on pense à un West Side Story revisité banlieusard. Auvergnat ? Surtout à cause des instrumentistes, pour partie issus de la Banda d’Auvergne [2]. Une trompette jaillit au milieu du public, un saxophone fend la foule ; les danseurs se poursuivent de scène en scène, de terrasse en terrasse. Les musiciens les suivent et tout converge vers un final où la virtuosité peut s’exprimer : improvisations au violon, au sax, à la trompette, solos et duos de danseurs. Il y a des blonds, des bruns, des qui sont d’ici et des qui n’en sont pas, beaucoup d’amateurs, très peu de professionnels, mais le spectacle est percutant, direct, émouvant : réussi.

Un petit tour dans l’envers du décor : il vaut la visite. A l’origine de l’idée, le président du festival, Jean-Paul Oddos. « Et si on faisait un opéra ? » Mais bien sûr. Avec qui ?

William Noblet, scénographe habitué de Querbes [3], a signé la mise en scène.

Nathalie Galoppin, danseuse [4], a conçu la chorégraphie et préparé les danseurs. Pas si simple ! Douze jeunes, pour moitié danois - la Compagnie Kant -, pour moitié élèves de ses ateliers de la banlieue montpelliéraine. Tout ce monde-là est très urbain, ne parle pas la même langue, et se trouve complètement dérouté par la transplantation en milieu rural. Le choc des cultures au carré – mais peut-être est-ce précisément pour cela que la mayonnaise, après quelques remous, a vraiment pris sur scène, dans la représentation des conflits et des résolutions.

Laurent Guitton, tubiste, compositeur et chef d’orchestre, a écrit pour 35 musiciens, amateurs ou en voie de professionnalisation. « Je suis parti d’un thème », nous a-t-il raconté, « l’urbain et le rural. Il a fallu prévoir une instrumentation très souple : l’effectif était par nature instable, les niveaux de pratique très différents : certains, parmi les violonistes, n’étaient pas lecteurs ; un des sax n’avait commencé à apprendre que depuis septembre dernier. J’ai adapté les compositions, on a travaillé sur bandes et on a eu deux week-ends de stage et les deux jours précédant le spectacle. L’important, c’était de s’amuser ensemble, c’était la sincérité. Je n’allais pas leur mettre la pression : la musique n’est qu’un véhicule, on est là pour s’éclater et je voulais que ça s’entende ». Pour diriger les instrumentistes qui se déplacent au milieu du public, Laurent Guitton utilise le soundpainting. « Cela permet de faire bouger les musiciens. On a aussi travaillé avec Nathalie Galoppin pour qu’ils apprennent à être dans le jeu même quand ils vont d’un point à un autre : il fallait qu’ils soient conscients d’être toujours dans le spectacle, même quand ils marchent. »

Danseurs et musiciens n’ont été mis en contact que la veille du spectacle. Une journée de travail intensif mais sans pression excessive, pour que l’énergie puisse se libérer le jour J. Ce fut le cas et ce fut réussi : chapeau.


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Agafia © Diane Gastellu 2010

Le lendemain, fin d’après-midi à Figeac sur la bien nommée Place de la Lecture. Les auteurs invités parlent de leurs livres, les lecteurs - Jean-Luc Debattice, Henri Robert, François Cancelli - en lisent des passages, et Agafia - Laurent Paris (percussions, batterie), Marc Maffiolo (saxophones) - ponctue les lectures. De vieilles connaissances, Agafia, à Querbes : au printemps, on avait pu les entendre en contrepoint aux textes du romancier Bernard Chambaz. Leur marque de fabrique : des « improvisations vers… » un thème connu qui peut être une valse musette, une chanson, un air classique, un standard. Mais pas que : d’une façon générale, Agafia improvise, peu importe d’où cela vient et où cela va. Leurs interventions ne sont pas de simples moments de musique : elles disent des choses – attention, elles ne racontent rien : c’est de la musique, tout de même – mais elles signifient assez clairement pour que le public sourie, rie franchement ou reste perplexe : la musique peut aussi poser des questions ou énoncer des paradoxes. Mieux encore : ce duo respire la liberté, on ne sait pas comment : peut-être dans leur façon d’être quand ils jouent, francs et directs, sans une once d’épate.

Assez différent, le concert de nuit sur la grande scène de la place principale de Figeac, à deux pas de là : le groupe Zetlab opte pour la démonstrativité et signe un set riche en basses, en batterie et en attitudes virtuoses mais, osons le dire, un peu bavard en regard de la concision des précédents.

Après le passage par Figeac, Les Nuits et les Jours de Querbes cessent d’être une succession d’événements pour devenir un moment de votre vie. C’est que l’on rejoint Querbes, centre vital du festival. Hameau de quelques maisons qui retrouvait, cette année, son passé minier. Le géologue Didier Rateau avait en effet rassemblé pour le festival des documents sur les mines de plomb argentifère du secteur et proposait un ensemble de panneaux pédagogiques laissant une large place aux aspects sociaux de l’activité puis, le dimanche, une très intéressante visite des mines voisines.

Festival de littérature et de jazz, ou de jazz et de littérature, avons-nous dit. Tout se mêle. L’Orchestre National de Salilhes et sa mixture hardie de jazz et de traditionnels auvergnats, le vin de Marcillac, la pluie, les débats dans l’étable en compagnie des écrivains dont il faut qu’on vous dise un mot, tout de même :

Wilfried N’Sondé, auteur du Silence des esprits (Actes Sud, 2010), également auteur-compositeur-interprète (avec son frère à la guitare) de chansons parfois naïves, parfois moins. Etonnant personnage dont la simplicité désarmante cache une profondeur et une lucidité pleine d’humour et de gravité.

Mouloud Akkouche, « père » de l’inspecteur Nassima Benarous qui lui ressemble comme une sœur, c’est-à-dire à la fois beaucoup et pas du tout, a publié de nombreux polars dont un « Poulpe » : Causse toujours ! et plusieurs volumes édités par la Série Noire.

Lilian Robin, spécialiste de la prévention des risques professionnels, a publié chez Les Editeurs Libres Tripalium, qui décortique la barbarie du travail – et du manque de travail - avec une rage jubilatoire.

Skander Kali, enfin, dont Abreuvons nos sillons (Editions du Rouergue) expédie la tragédie racinienne de l’autre côté du Périphérique, histoire de voir si là-bas aussi elle tient le coup. Féru de culture classique, il redoute avant tout d’être catalogué « écrivain des banlieues » et son écriture mérite bien mieux que cela.

On avait dit cinq écrivains… Oui, et une moto célèbre, celle, estampillée France Culture, de Marc Kravetz, grand reporter, journaliste [5], chroniqueur à la langue aussi acérée que la pensée, vif, acerbe et prompt à pourfendre les conventions.

Tout se mêle : Agafia de nouveau, dans l’étable, entre les lectures et les débats. Le bal du samedi soir, les bottes en caoutchouc parce que les averses se multiplient. Le retour de la Compagnie Kant (impératif catégorique) avec un gentil spectacle de danse hip hop qui rappelle parfois les danses folkloriques. Les moments d’échange avec l’un, l’une, l’autre. Les repas où l’on cherche l’abri des granges parce qu’il pleut, encore. Les pierres que l’on ramène des mines et que l’on pose sur la table du déjeuner, avant que Didier Dulieux (accordéon) et Laurent Guitton (tuba) ne viennent endiabler la fin du repas par un concert en duo qui se termine en bal impromptu.


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NHoG © Diane Gastellu 2010

Au milieu de tout cela, d’autres trouvailles musicales.

uKanDanZ, « power quartet » emmené – c’est le moins qu’on puisse dire – par le saxophoniste Lionel Martin [6], se roule avec délices dans un groove d’inspiration éthiopienne et hautement hédoniste. Les polyrythmies, les mesures impaires, ça danse, figurez-vous, et mieux que bien des ternaires trop bien huilés. Ajoutez à cela les mélodies entêtantes, les basses hypnotiques des traditionnels éthiopiens (Ambassel, Medinanna Zelesegna…), quelques compositions maison bien balancées et un volume sonore suffisant, vous avez du mal à retenir vos pieds ; et d’ailleurs pourquoi les retenir ?

La zone de Ramsay-Hunt ne joue pas sur le côté « world » mais se distingue par la présence d’une clarinette basse. Ce quartet dijonnais au drôle de nom [7] présente des compositions accrocheuses qui font la part belle aux sonorités des claviers (Nordlead et Fender Rhodes) et de la clarinette, avec une « pêche » assez rock - à moins qu’elle ne vienne du côté des Bad Plus ou d’E.S.T. - , mais il est desservi par un jeu d’éclairage agaçant. Le groupe gagne de l’épaisseur mélodique et devient franchement intéressant dans la seconde partie du concert avec l’invité violoniste Pierre-Olivier « POF » Fernandez.

Last but not least, NHoG refermait la dernière soirée dans l’étable. Ce trio d’improvisateurs « équilatéral » guitare – contrebasse – clarinette [8] fonctionne à l’écoute mutuelle et attache visiblement – audiblement, devrait-on dire – une grande importance à la mélodie. Leur musique sereine, presque attentive, installe des climats plus qu’elle ne développe un argument, et les rapports de timbre entre les trois instruments sont remarquablement traités. L’équation juste pour une fin de festival à la météo frisquette, digne d’un mois de novembre : intimité et chaleur douce, juste ce qu’il nous fallait pour accepter que la prochaine journée de festival à Querbes, ce soit l’année prochaine…

Enfin non, pas tout à fait : il se passe aussi des choses hors saison à Querbes. Les « soirées au coin du cantou » continuent cette année. Ne vous en privez pas si vous êtes dans les parages au bon moment [9].

par Diane Gastellu // Publié le 7 décembre 2010

[1Cf. l’opération « Passe-livres SNCF » ou le prix SNCF du Polar.

[2La fanfare de Capdenac-Gare, dirigée par Hervé Tardieu, qui a depuis longtemps partie liée avec le festival.

[3C’est William Noblet qui a conçu, ces dernières années, la majeure partie des « performances » sans lesquelles Querbes ne serait pas tout à fait Querbes : « D’une frontière l’autre » en 2005, « La remontée du Nil » en 2007, « Du charbon à l’escarbille » en 2008…

[4Nathalie Galoppin fait partie de la compagnie Yann Lheureux.

[5Prix Albert Londres en 1980 pour ses reportages en Iran.

[6Longtemps compagnon de route de Bruno Tocanne au sein du collectif Imuzzic.

[7Le terme désigne « l’innervation du contingent sensitif du nerf facial », c’est-à-dire une bonne partie de l’oreille… ouf, tout s’explique.

[8Où l’on retrouve le contrebassiste Théo Girard, déjà entendu à Querbes au sein du trio Sibiel.

[9Toutes les dates sur le site du festival.