Chronique

Philippe Robert

Rock, Pop…

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

« … un itinéraire bis en 140 albums essentiels. »

En marge… Encore que…

La maison d’édition marseillaise Le mot et le reste a confié à Philippe Robert (Les Inrockuptibles, Mouvement, Vibrations, Jazz Magazine…) le soin de nous guider dans un parcours atypique à travers le rock et de la pop.

Sélectionner cent-quarante titres est une mission délibérément impossible, mais l’angle d’attaque choisi permet de dresser une carte en empruntant des itinéraires bis, des chemins de traverse, des voies plus marginales, plus “underground”. Une autre histoire, moins glorieuse et surtout moins récupérée par le business des labels, où les choix - classés par ordre alphabétique, couvrent une période de quarante ans, de 1965 à 2005.

Avec la mise en perspective, sur une page, d’un disque (c’est l’âge d’or du LP) et d’un groupe, c’est l’un des plaisirs de ce livre que de revenir sur l’histoire et la sociologie de ces décennies brillantes et contrastées. La réalité et les préoccupations de l’époque envahissent le décor, mais la musique est au centre d’une aventure intense, souvent personnelle, et surtout rebelle, sans que cela ne devienne un alibi. Une fois ce postulat de départ admis, on se laisse conduire, même si on est loin de connaître tous les musiciens cités (Jan Dukes de Grey, Bert Jansch, John Martyn, Vashti Bunyan., James White and the Blacks…) On s’en fera une idée, d’ailleurs, d’après les présentations affûtées de Philippe Robert, qui connaît son affaire. Des pistes nouvelles sont ainsi ouvertes à notre curiosité.

Il n’y a tout de même pas que des inconnus dans cette anthologie : très vite se détachent des bizarres déjantés qui firent aussi parler d’eux depuis les lisières où ils s’étaient réfugiés : David Axelrod, Syd Barrett, Steely Dan, T. Rex, Todd Rundgren, Van der Graaf Generator, Tangerine Dream, Can, Creedence Clearwater Revival, Fairport Convention… En feuilletant cette bible on retrouve des univers inoubliables et des albums emblématiques : Starless and Bible Black de King Crimson, On the Beach de Neil Young (on aurait préféré le formidablement désespéré Tonight’s the Night mais Robert le cite par ailleurs), l’incontournable Rock Bottom de Robert Wyatt, le Kobaïa de Vander & co, le Naked City de John Zorn, un « must » pour tous les amateurs – et ils sont légion – de l’insolent saxophoniste new yorkais. On a même le plaisir (très personnel) de voir resurgir le nom de certaines musiciennes - des femmes, oui, qui ont aussi contribué à la richesse de ces années-là : Joni Mitchell, Annette Peacock, Julie Tippetts, Linda Perhacs, Laura Nyro, Buffy Sainte-Marie (dont on avait aimé, adolescents, la B.O. de Strawberry Statement).

On aura compris que cette sélection pointue s’adresse à ceux qui aiment vraiment, les authentiques fans, les allumés de la première heure, et surtout pas à ceux qui se laissent porter par le courant et acceptent encore de se laisser parquer dans des stades, à des tarifs exorbitants, pour singer les contorsions navrantes de vieilles idoles décrépites.

Cet ouvrage est plus que nécessaire pour comprendre autrement un des formidables mouvements musicaux du XXè siècle, et, finalement, pour reconstituer certains liens, faire que les marges rejoignent aussi leur centre - relier les électrons libres aux groupes volontairement non cités, les stars souvent récupérées mais qui n’ont pas hésité à se brûler les ailes, les Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrisson, Keith Moon, Brian Jones

Notons la préface sensible de Gilles Tordjmann, et une belle bibliographie. Bref une anthologie en tous points recommendable.