Chronique

Tables d’écoute

Banlieues Bleues

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

Depuis sa création en 1984, Banlieues Bleues est plus qu’un simple festival intransigeant dans sa programmation. C’est un objet social qui investit totalement son statut de prescripteur et de passeur auprès des populations de Seine Saint-Denis en développant des actions d’éducation populaire de grande qualité et en démystifiant les musiques improvisées sans tomber dans l’ornière de l’édulcoration ou de la rébarbative dissection des gammes et des attitudes.

Symbole de cet investissement très militant de la culture entamé dès 1989, les Actions Musicales en direction de la population ont aussi forgé l’identité de Banlieues Bleues. Parmi les les plus visibles, les quinze numéros de Secteur Jazz, magazine du festival réalisé par des lycéens avec le concours de l’ethnologue Alexandre Pierrepont et du photographe Eric Garault. Presque une décennie de rencontres prestigieuses, de Michel Portal à Joe McPhee, donnant lieu à des échanges riches et souvent très réjouissants, loin des questions ânonnées et de l’incompréhension mutuelle qu’auraient pu imaginer ceux à qui la diffusion massive de la culture fait peur, bien à leur aise dans les clubs de l’autre côté du périph…

C’est une sélection de ces plus belles rencontres que nous proposent les éditions Le Mot et le Reste avec Tables d’écoute qui réunit les textes et les photos de Secteur Jazz. « Ecouter la musique, c’est aller contre ce qu’on nous impose sous ce nom » écrit François Bon dans sa belle préface ; ou comment résumer ces Actions Musiques en une phrase…

Ici les musiciens se livrent peut être plus que dans les banales interviews, et on voit bien à quel point ils prennent au sérieux leur rôle de passeur. Louis Sclavis évoque le charme de l’imperfection, Lafayette Gilchrist conte la découverte du Steinway de son université, moment intime et presque magique… Marc Ribot félicite des lycéens de Noisy-le-Grand pour la pertinence de leurs questions, et Henry Threadgill déclare que l’improvisation, c’est l’abandon des schémas préétablis par la société, en musique comme en skate-board ! D’autres rencontres sont plus truculentes et pleines d’humour, telle la justification des « bruits bizarres » de Bernard Lubat, ou Otomo Yoshihide expliquant comment se faire siffler dans une salle parisienne…

Un ouvrage indispensable comme un bol d’air pur, pour vaincre et convaincre les catastrophistes selon qui le jazz s’étiole, quand le problème se situe avant tout au niveau de la volonté politique en matière culturelle…