Chronique

Christophe Rocher & Sylvain Thévenard

Nos Futurs ?

Christophe Rocher (cl, bcl), Sylvain Thévenard (elec, fx, keyb), Mike Ladd (synth, voc), Beñat Achiary (perc, voc), Anne-James Chaton (voc)

Label / Distribution : Abalone

Voici un projet ambitieux, mené par deux artistes dont on est habitué à voir le nom dans des contextes bien différents ; le clarinettiste Christophe Rocher [1] apparaît dans le Circum Grand Orchestra. Il est aussi la tête pensante de l’Ensemble Nautilis qui aime à adjoindre des ambiances synthétiques à leur musique. Sylvain Thévenard est connu avant tout pour ses qualités d’ingénieur du son réputé dans le jazz et les musiques improvisées, très recherché pour les projets vocaux ; on le sait depuis longtemps, mais on le constate avec acuité dans ce triple album, il est également un habitué du chant des machines avec Boreal Bee, son duo avec Rocher. Ici, c’est avec trois invités que se dessinent Nos Futurs ?, paru sur le label Abalone. Trois voix évidemment. Mike Ladd, Anne-James Chaton et Beñat Achiary. Trois mondes, errants dans le multivers, ou plutôt trois destinées. Trois scenarii possibles, égarés dans le continuum espace-temps et gonflés de clins d’œil cinématographiques, à commencer par le timbre inquiétant de HAL 9000, l’ordinateur de 2001, l’Odyssée de l’Espace.

Il est beaucoup question de trinité dans Nos Futurs ?. Pourtant, il n’y a pas de référence biblique, hormis une dimension spirituelle qui percole des textes improvisés de Mike Ladd, et de la poésie exaltée habitée par Beñat Achiary. C’est le cas de ce magnifique poème de Serge Pey, où la clarinette assez mélancolique de Rocher se fraie un passage dans un agrégat de chuchotis généré par les processeurs de Thévenard, comme des frôlements fantomatiques. Pour le reste le triptyque est de mise : trois musiciens par disque qui construisent autant d’atmosphères cousines mais hétérogènes. Trois devenirs envisagés de notre vieux monde : l’un apocalyptique et surnaturel (Ladd). L’autre déshumanisé par les processus et perdu dans un flot continu et entêtant d’information (Chaton, formidable « Protocoles », désabusé et séditieux). Le dernier, enfin, comme reconstruit sur les débris des précédents et revenu aux transes primales, porte une flamme d’espoir que la voix d’Achiary sublime, avec cette puissance gainée de douceur qui la rend si familière (« Crépuscule », où le chant s’étreint avec le souffle de la clarinette basse). Trois approches vocales distinctes, aussi, auxquelles Boreal Bee s’adapte en construisant le décor idéal. Le chant d’Achiary, le hip-hop de Ladd et le spoken word de Chaton ne sont jamais plaqués. C’est une seconde peau de l’abstraction de Thévenard et Rocher.

En rangeant leur œuvre sous l’égide de Giordano Bruno [2], les six artistes affirment la radicalité de leurs visions du, voire des, mondes. Entre l’élégance rauque de Ladd, qui retrouve au milieu des chimères électroniques quelques souvenirs de ses aventures du siècle dernier et le débit impeccable du poète Anne-James Chaton, il pourrait y avoir des démarcations nettes. Mais la clarinette laisse des surimpressions entre les mondes qui se superposent tels ces calques qui, ensemble, ont une réalité tierce. On pourrait penser que Nos Futurs ? a tout du brillant OSNI [3], mais ce serait une erreur. On songe, notamment sur « Triclones Caliphates » ou sur les « Géographiques » à un disque de Damon Albarn, Deltron 3030, dans sa dimension rétrofuturiste. On voyage dans ces espaces supposés lointains avec un grand enthousiasme. Le futur existe-t-il ? C’est la question corollaire de ce coffret, sur lequel le temps n’aura pas de prise. C’est la seule certitude.

par Franpi Barriaux // Publié le 28 mai 2017

[2Savant et philosophe dominicain défroqué du XVIe siècle, premier penseur de l’héliocentrisme et de l’infinitude de l’Univers.

[3Objet Sonore Non Identifié.