Scènes

Louis Sclavis, 1, 2, 3

Trois soirs, trois concerts, trois musiques : le Triton donnait l’automne dernier « quarte blanche » à Louis Sclavis.


Trois soirs, trois concerts, trois musiques : le Triton donnait « quarte blanche » à Louis Sclavis à l’automne 2009. Résultat : deux trios d’improvisateurs fous et le quintet « Lost On The Way » avec, en invité, Magic Malik.

Les 10 octobre et 14 novembre 2009 voient d’abord se produire des trios inédits sur la scène des Lilas : Louis Sclavis, Hasse Poulsen, Edward Perraud ; puis Louis Sclavis, Bruno Chevillon et Francesco Bearzatti. Deux formules bien différentes : la première n’est faite que d’improvisation — clarinettes, guitare et batterie se sont rencontrées dans l’inventivité nécessairement risquée de l’instant —, tandis que la seconde repose sur des thèmes de Sclavis, tremplins parfois réduits à leur plus simple appareil pour la contrebasse et le saxophone.


JPEG - 46.5 ko
Louis Sclavis © Jean-Marc Laouénan/Vues sur scènes

Presque sans un mot, les improvisateurs s’installent : Sclavis est à gauche, avec clarinette & clarinette basse, Edward Perraud au centre, entre batterie et électronique, et Hasse Poulsen à droite, muni de deux guitares acoustiques. Poulsen connaît aussi bien Sclavis que Perraud, puisqu’il était membre du quartet Napoli’s Walls (aux côtés de Médéric Collignon et Vincent Courtois), et fait partie du trio Das Kapital, avec Perraud et le saxophoniste Daniel Erdmann. En deux sets et deux suites, ce trio inédit nous emmène entre free et rock dans une transe musicale rare.

Oscillant entre bruitisme délicat, quasi psychédélique, et de puissantes envolées rock auxquelles Poulsen donne une cadence puissante (sacrifiant une ou deux cordes au passage, la transe ne connaît pas d’interruption) les musiciens ne sont qu’écoute, regards, sourires ; le guitariste et le batteur sont même au bord du rire de connivence, tandis que Sclavis demeure concentré, les yeux fermés, les sourcils froncés, avec cet air presque triste qu’on lui connaît bien. Ensemble ils creusent une profondeur de champ stylistique et rythmique qui enveloppe l’auditeur saisi par l’énergie des artistes. Debout, dansant avec leurs instruments, qui deviennent autant d’outils sonores imprévisibles, ils n’ont de cesse d’explorer les infinies possibilités de ces matériaux en devenir. La guitare devient un tambour, la clarinette un porte-voix, un arc un archet qui fait crisser une cymbale… Perraud utilise toutes sortes de gadgets, Poulsen sort son habituelle quincaillerie (ressorts, tiges de métal, etc), Sclavis n’en finit plus de jouer, jouer, jouer… La musique, habitée, nous habite.

La transe du second trio tient davantage de l’envoûtement. On reconnaît les thèmes de Sclavis, issus de Lost on the Way et L’Imparfait des langues. Dans un univers intime, plus connu, une atmosphère de musique de chambre, on est époustouflé par la virtuosité de Bruno Chevillon, notamment, qui se lance dans un magistral solo où la contrebasse se fait tantôt percussive, tantôt souffle. Louis Sclavis retrouve ici un compagnon de longue date et l’alchimie est visible : Chevillon se meut avec aisance dans son univers mélodique, contrairement à Francesco Bearzatti qui, semble-t-il découvre les thèmes… ce qui tranche curieusement avec la vélocité et la puissance de ses improvisations. Ici ni rock ni électronique ; alors que le premier trio (se) jouait d’un effet de surcharge, le second déploie une virtuose simplicité.

Cette « quarte blanche » s’est achevée le 5 décembre 2009 avec le quintet Lost on the way [1]. Le saxophoniste Matthieu Metzger absent pour cause d’ONJ, Louis Sclavis avait fait appel à Magic Malik à la flûte et à la voix.


JPEG - 30.8 ko
Magik Malik © Hélène Collon

Ce dernier met quelques morceaux à trouver sa place au sein de ce groupe déjà constitué. On a l’impression qu’il tente d’imiter Metzger mais, très vite, il se libère de cette ombre pour déployer un chant original. Car Malik chante avec la flûte et joue avec la voix ; il apporte une couleur arabisante, un peu brumeuse, aérienne très ouverte. Du rock à l’improvisation, il se fraie un chemin très personnel, sans jamais s’imposer. Les thèmes du quintet restent parfois sous-jacents, comme autant de prétextes au dialogue entre ses parties et au développement de somptueux solos et duos. Tantôt c’est une joute entre soufflants, tantôt une guitare psychédélique… Les paires se composent et se recomposent, fluides, au fil de l’improvisation. Ailleurs la mélodie est mise en relief par le contrepoint de la flûte, dont Malik joue et chante simultanément : aigus et graves se répondent alors en un dédoublement jubilatoire.

Louis Sclavis se révèle ici improvisateur mais aussi producteur de transe rock et organisateur mélodique. Cet artiste qui ne boude pas les rencontres et la nouveauté sait s’entourer et, paradoxalement, rester en devenir.

par Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 15 mars 2010

[1Louis Sclavis (clar., clar. b., s.s.), Matthieu Metzger (s. & a.s.), Olivier Lété (b.gt.), Maxime Delpierre (gt.), François Merville (batt.).