Saluons l’arrivée sur le marché d’un nouveau label, « November », fondé à Londres par la productrice taiwanaise Shu-Fang Wang et dont la présentation luxueuse n’est pas sans rappeler les productions signées « Winter & Winter ». Comme de surcroît l’une de ces réalisations met en présence le pianiste Uri Caine et le violoniste Mark Feldman avec le spécialiste du « theremin » Rob Schwimmer, la ressemblance est encore plus frappante. Cela dit, et bien qu’on ait pu résumer le présent enregistrement en écrivant qu’il fallait « le ranger entre Raymond Scott et John Zorn » (« Jazz Review, 02/2000), tentons d’éclairer la lanterne de ceux qui n’entendent rien au »theremin« , dont je fais partie bien entendu. Il n’est rien de plus passionnant à enseigner que ce que dont on ignore tout, ou à peu près. Je me souviens quand même de Raymond Scott, passionné d’instruments électriques ancêtres du »moog« , dont les musiques de films ont été revisitées par le clarinettiste Don Byron ( »Bug Music« , Nonesuch/Warner), et je crois comprendre donc que certains synthétiseurs de sons, aujourd’hui pièces de collection, se nomment »Big Briar Etherware Theremin« (peut-être du nom de l’inventeur), ou encore »R.A. Moog Melodia Theremin« . Les notes de pochette, peu loquaces, indiquent quand même que la grande virtuose de l’instrument fut une certaine Clara Rockmore, décédée il y a peu de temps, et à laquelle Rob Schwimmer rend hommage dans »Waltz For Clara« . Les variations et les hauteurs de son semblent se faire à l’aide d’une sorte d’archet, et au final il y a plus que des points communs entre ces synthétiseurs et ce que nous appelons chez nous »scie musicale".
Je ne sais que penser de la scie musicale. Son lamento glissant est tellement expressif qu’il finit par devenir comique. Entre plainte appuyée, pleurs en cascade, frayeurs secrètes (« Les Maîtres du Mystère ») et appel désespéré, chacun choisira, selon son humeur et le moment. Mais quand, associé au violon de Mark Feldman, le chant sourdement amoureux et dépressif de « Vertigo » (musique de Bernard Herrmann) vient vous caresser les oreilles, c’est tout à la fois cette diablesse froide de Kim Novak (« brune et blonde », comme on le dit chez Guigal d’un certain Hermitage), et ce faux naïf de Cary Grant qui reviennent, et tout ce film admirable. Ce « theremin » est noir, en effet, comme les films du même nom, et comme certaines musiques de Ran Blake. Confirmation donc : c’est bien du comique dans l’horreur, et d’un certain rapport obsessionnel à la mort, qu’il s’agit. A découvrir, et peut-être au-delà, selon le goût de chacun.
