Scènes

Sons d’Hiver 2016

Trois soirées du festival 2016 :
29 janvier, Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes
30 janvier, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine
02 février, Espace Jean Vilar, Arcueil


Le festival Sons d’Hiver fête ses 25 ans cette année. 25 ans de combats, de découvertes, de passions, de rencontres et de partage. Pour ouvrir l’édition 2016, rien de moins qu’une légende, le pianiste américain Muhal Richard Abrams, fondateur de l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians). Un moment intense.

Légèrement courbé, Muhal Richard Abrams traverse la scène à pas lents, feutrés, presque comptés. On dirait qu’il glisse sur le plancher. Il s’avance vers le piano qui trône, un peu perdu, au beau milieu. Il salue l’auditoire, comme gêné de l’accueil. S’installe devant l’instrument. Manches retroussées. Bras immenses et noueux. Mains infinies. On dirait un dessin de Blutch.
Il prend une profonde inspiration puis se lance dans le vide. Abyssal. Partition imaginaire. Tout reste à écrire. Il fait résonner une note puis une autre et encore une autre. Il sonde l’air ambiant, apprivoise le temps et l’espace. Puis se jette à l’eau. Déferlantes, lames de fond. On est secoué par la force brute de cette musique. Notes graves, répétées, martelées. Le piano tangue, ondule, manque de chavirer ; il se maintient tant bien que mal hors de l’eau, Abrams se démenant comme un beau diable, livrant un combat épique contre les éléments. Rafales de notes, déluge organisé. Pianiste du grave, de la gravité, il semble possédé par une force mystique. Il grogne, cogne, martèle son clavier avec une fougue et une énergie qui ferait presque oublier ses 85 ans. La musique n’a pas d’âge. Surtout celle-là, libre, authentique, politique. Les fantômes du passé resurgissent (Coltrane, Ayler, Taylor, les collègues de l’AACM, et les autres) et colonisent les touches. Toute l’histoire de sa Great Black Music affleure à l’orée de ce solo-monde. Définitif, jusqu’au prochain. La tempête s’éloigne peu à peu, retour au calme. Quelques notes suspendues en guise de finale. La boucle est bouclée.


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Muhal Richard Abrams (Laurent Poiget)

Durant toute son improvisation, Muhal Richard Abrams n’aura pas un regard pour nous, pauvres pécheurs. Introspection. Sans concession. Sa musique entre pourtant en résonance avec chacun de nous. Elle nous remue, nous malmène, nous caresse aussi mais à rebrousse-poil, nous extirpant de notre confort et de nos certitudes. Après trois quarts d’heure de ce régime, on ressort rincé et penaud, ne sachant pas vraiment comment reprendre le cours de notre vie.
Un bref rappel, espiègle et enlevé, plus tard, et Muhal Richard Abrams se lève lentement. Sourire aux lèvres, il salue plusieurs fois, joignant ses mains en prière, à hauteur de sa poitrine. Il quitte l’assistance comme dans un souffle. Fin de l’histoire.

Nous sommes à nouveau de la partie le lendemain (le samedi 30 janvier), au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, pour deux concerts également généreux mais qui ne se ressemblent pas : d’un côté le trio Dee Alexander (chant), Michael Zerang et Hamid Drake (batterie et percussions), de l’autre Mulatu Astatke et son groupe.
Le trio Alexander, Drake et Zerang s’ouvre sur un long duo de batteries où les deux musiciens, aux styles très différents, engagent le jeu de manière quasi silencieuse. À coups de notes parcimonieuses sur les cymbales, d’effleurements de balais, d’amorces de motifs, ils prennent peu à peu possession de la scène. Eux d’habitude si puissants ont quelque chose de presque félin ce soir-là. Puis sans crier gare, la timidité disparaît et ils se lancent tous deux dans une passe d’armes énergique, parfaitement synchronisés, à l’écoute, complémentaires. On ne saurait préparer meilleur écrin pour la voix chaude et puissante de Dee Alexander, qui arrive quelques minutes plus tard et entame un scat étrange, légèrement défiguré et gauche, qui doit autant à la tradition qu’à une pratique sui generis dont on va essayer de percer le secret pendant tout le concert. Tantôt elle chante dans un idiome indéchiffrable, tantôt elle imite des instruments absents de la scène, passant de l’un à l’autre sans crier gare : contrebasse, guitare ou piano s’invitent dans le concert. La voix de Dee Alexander a quelque chose du saxophone d’Albert Ayler : on dirait que toute la matière jazzistique y entre pêle-mêle pour être malmenée, triturée, recyclée. Aussi entend-on passer dans sa voix un certain nombre de phrases, de motifs, de thèmes canoniques de l’histoire du jazz, mais ils ne font que passer. Seul « Straight, No Chaser » aura droit à un traitement spécial puisqu’elle le chantera en entier, non sans en décaler l’harmonie.
De part et d’autre de la scène, Michael Zerang et Hamid Drake fournissent au chant protéiforme de Dee une colonne vertébrale souple. Les deux batteurs sont réellement au service de la chanteuse et suivent, dans leur jeu, les inflexions de registre de la meneuse. Aussi, quand elle s’aventure dans les graves et les rauques à la fin du set, Drake troque ses baguettes pour le frame drum, dont il joue avec toujours autant de maestria. Le rythme abandonne un peu de sa sophistication, pour retrouver une sorte d’immédiateté pulsatile. Au frame drum, la technique de Drake est prodigieuse et parvient à se laisser complètement oublier. On n’écoute plus, alors, que la communion de la voix et des percussions.

Le set de Mulatu est quant à lui plus classique. Le bonhomme joue, comme on s’y attend, plusieurs de ses grands thèmes, dont certains n’ont pas pris une ride. Ses musiciens semblent, ce soir-là, particulièrement enthousiastes, et les cuivres débordent d’énergie. Le groupe est parfaitement au point : chaque note est à sa place, les titres sont parfaitement exécutés, et Mulatu, qui dirige le tout, se laisse aussi porter par l’aisance de ses compagnons, abandonnant souvent le vibraphone pour des percussions dont il joue de manière discrète. Le set alterne entre atmosphères typiquement éthiopiennes et sonorités plus acides, où le Fender Rhodes injecte une dose d’électricité bienvenue. La fougue du groupe permet de révéler de manière particulièrement éclatante le génie mélodique de certains titres, aussi entêtants que groovy. Et pourtant, malgré la générosité sans faille des musiciens, le concert a quelque chose d’un peu attendu. Le groupe balaie le répertoire du maestro de manière probablement un peu trop sage, avec une application probablement excessive. On sent encore ce que la musique de Mulatu avait de moderne et de différent dans les années 60, mais on sent aussi que l’éthio-jazz s’est peut-être figé dans une sorte de formule, certes séduisante et brillante, mais immobile tout de même. Ne boudons pas non plaisir pour autant : la musique délivrée par Mulatu et ses hommes de main est une musique chaleureuse, une musique de fête, de partage des cultures et de communion. Parvenir à cela, par les temps qui courent, n’est jamais anecdotique ni superflu.

Rendez-vous deux jours plus tard à l’espace Jean Vilar d’Arceuil pour une soirée dont on attendait beaucoup : le Jemeel Moondoc Quartet, qui n’est pas venu en France depuis 15 ans, et la onzième édition de The Bridge, projet dont on parle ailleurs sur Citizen Jazz, qui fait se rencontrer des musiciens français et américains pour développer une musique et un réseau transatlantiques.
Jemeel Moondoc est rare en France : on se devait donc de ne pas manquer son concert en quartet. Au piano, Matthew Shipp, à la contrebasse Hilliard Greene et à la batterie, Newman Taylor Baker. Le groupe joue au cordeau un set le plus souvent euphorique, entrecoupé seulement de quelques intermèdes plus lyriques et introspectifs au piano, comme Shipp en a le secret. Le groupe joue les morceaux de Moondoc en les étirant, revenant sur les thèmes, proposant des boucles, prolongeant la structure des titres et retombant à la fin sur le thème initial. Les partitions de Moondoc sont une matière dont le groupe s’empare et qu’il pétrit comme une glaise. Entre les morceaux, Moondoc communique peu : deux ou trois mots à peine, pour annoncer un titre et présenter les musiciens. Le reste du temps, il est parfaitement concentré sur sa musique et le groupe, discret, semble là pour aider à cette concentration. Le quartet joue vite et avec fougue, toujours à la limite de l’harmonie et de la dissonance. Seul Shipp, finalement, franchit parfois cette limite en martelant le clavier, comme s’il y avait subitement urgence à rompre les cadres harmoniques qui permettent de développer les thèmes. Tout le concert sera à cette image : comment jouer à la fois dans et hors des cadres harmoniques. Ce soir, on pourra dire que le quartet de Moondoc aura proposé plusieurs hypothèses et solutions purement musicales, pour notre ravissement.

Portfolio du festival par nos photographes

Quant à la 11e édition de The Bridge, nous en parlons dans cet article exclusivement consacré au projet. Tout au plus dirais-je ici que le groupe a livré ce soir-là une prestation démente, à la fois inventive, puissante et intense. Un très grand moment de musique libre, sans doute possible.