Scènes

A Vaulx Jazz 2008

La 21è édition fait la part belle aux voix féminines : Mina Agossi, Térez Montcalm, Rad, Buika et quelques autres sont du voyage.


Mina Agossi, Térez Montcalm, Rad, Buika et quelques autres sont du voyage de cette 21è édition qui démarre avec l’un des crooners qui sait le mieux les chanter : Guy Marchand…

À Vaulx Jazz soir après soir…

Guy Marchand, crooner envers et contre tout

Guy Marchand, en préambule d’A Vaulx Jazz ? De quoi, de quoi ?

Au nom d’un légitime éclectisme musical, devait-on accueillir l’interprète de la Passionata et de quelques autres ritournelles variétoches, seul en piste, son orchestre derrière, sa bouteille de remontant sur le côté ?

En l’occurrence, Guy Marchand collectionne les handicaps : l’homme est frêle, sa calvitie réelle, son masque n’a rien d’impérial ou de quoi marquer d’emblée les esprits. Passons sur la voix, son timbre qui ne saurait évidemment rivaliser avec celles de Sinatra ou de Nat King Cole. Qui plus est, son accent anglais ne passerait pas le bac, et pour finir, l’homme est un touche à tout, un touche à toutes, du moins s’en vante-t-il : outre les femmes (sa trame), c’est ici le ciné, la télé, là le jazz, plus loin le cheval, le polo et l’Argentine, encore plus loin, le tango et les musiques de l’hémisphère sud. Ça fait beaucoup pour un seul homme qui rappelle, au cas où on l’oublierait, qu’il aborde vaillamment les 70 carats, qu’il n’ignore rien des sautes d’humeur prostatiques, et que beaucoup de ses copains de beuverie et de musique reposent depuis belle lurette dans l’arrière-salle.


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Photo J.-C. Pennec

Bref, lesté de cette façon, le crooner à la marge ne devrait guère faire illusion et vite lasser. Or, avec Guy Marchand, il se passe exactement le contraire. Plus il saute d’une chanson à l’autre, plus il se dévoile, et plus il entre dans l’intimité de son public et lui rappelle l’ancienneté de leur relation.
Musicalement, il a prévu le coup : la formation qui l’entoure joue juste. Musiciens rompus à la scène comme au studio, étonnamment présents et apportant au chanteur ce qui lui manque. Avec eux, il peut à peu près tout tenter. Mais surtout, même si le concert est peu jazz mais plutôt tango et autres rythmes hispanisants, Marchand sait occuper toute sa scène. Y évoluer avec plaisir, sans se départir d’une (auto) dérision salutaire, même s’il n’y va pas, parfois avec des escarpins. Finalement, c’est ce cocktail qui entraîne l’adhésion ; grâce à lui l’artiste peut faire et dire à peu près n’importe quoi, accomplir son petit tour de salle sans savoir s’il évitera le ridicule au moment de remonter sur scène à la force des poignets. Bref, c’est plus pour ce qu’il rêve d’être, que pour ce qu’il chante que Guy Marchand emporte si aisément le morceau.


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Photo J.-C. Pennec


Buika, Mina, Rad, Thérèse… voix de femmes à A Vaulx Jazz

Voix de femmes, disait-on en préambule de cette édition. Au bout de quatre soirs de festival très contrastés, on peut difficilement imaginer mieux en matière de contrastes, de répertoires et de situations que ces quatre jeunes femmes qui occupent la scène, chacune à leur façon.

Pour trois d’entre elles, il s’agissait d’abord de retrouvailles dans un autre contexte : Mina Agossi est une familière des scènes lyonnaises, Buika avait découvert Jazz à Vienne cet été et Rad a arpenté le dernier Rhino Jazz Festival avec un certain succès.

Au vu de ces premiers passages, c’est à se demander si A Vaulx Jazz n’est pas une scène plus difficile que les autres. Pour Mina Agossi, cela tient d’abord à la façon dont elle intervient dans le concert d’Archie Shepp : peu de temps, peu d’espace, plantée près du saxo-maître, elle a quelque peine à prendre son envol et nouer avec le public ce contact rare qu’elle affectionne. Ajoutez à cela qu’elle n’a sans doute pas eu le choix des thèmes et que, gageure ou self-défi, elle se retrouve à chanter quelques grands morceaux du répertoire de Monk dans un cadre peu intime. Le temps de quitter la scène puis de revenir pour un demi-morceau, elle n’a pas la partie facile mais il en faut sans doute beaucoup plus pour entamer sa foi musicale.

Plus décevant ou frustrant est le concert de Buika. Certes, on navigue là entre des genres musicaux très larges, nourris de flamenco, de tango et autres. Et c’est ce qui plaît chez cette jeune femme-synthèse qui réinvente avec son excellent pianiste un monde coloré, extrême, tiraillé par des sentiments impétueux. Las, autant elle séduit avec ces ballades émises d’une voix plus cassée que d’ordinaire, autant elle force sur ses autres compositions, au point de devenir parfois inaudible.

Le contexte est sans aucun doute plus léger pour retrouver Rad, qui termine à Vaulx une longue tournée qui nous avait déjà permis de la voir en novembre à Rive-de-Gier. Entre-temps, le show a encore mûri, l’entente-fusion entre ses musiciens aguerris fonctionne à plein, le batteur n’a pas un seul moment d’inattention et les ritournelles de Rad sont percutantes. De plus, la jeune femme excelle aux claviers posés devant elle.
Pourtant, le concert fonctionne moins qu’à Rive-de-Gier : la taille de la salle n’a évidemment rien à voir et, au contraire de Buika, on regretta une certaine timidité sonore : même l’excellente guitare de Ray Obiedo restera le plus souvent en retrait. On se prend à rêver de lignes de cuivres énergiques venant renforcer les interventions du brillant sax Eric Leeds.

Bref, il restait enfin à découvrir la petite dernière. Petite, façon de parler. Comme son nom ne l’indique pas, Thérèse Montcalm (ou Térez Montcalm) est d’abord une forte personnalité, plaisante, à l’aise dans ses hautes bottes noires et d’une vivacité complice qui se joue du décalage horaire. Si A Vaulx Jazz représente en effet une fin de tournée pour Rad, pour Térez, le festival était au contraire le début d’un voyage qui l’emmènera dans les prochaines semaines à Milan, Athènes ou Paris. Tout cela pour dire que durant 90 minutes, la jeune Québécoise a occupé de façon splendide la scène du festival.

Il y a d’abord la voix : devant un orchestre sage, au travail correct et appliqué, Térez Montcalm sait insuffler dans chaque morceau ce supplément d’âme qui laisse d’amples traces sonores. On est souvent très loin du jazz. A dire vrai, on est plutôt dans de l’excellente variété qui sait ne retenir que le meilleur, tel un Elton John. Mais, surtout, la jeune femme se nourrit de la scène comme elle enrichit son public : elle lui donne à l’évidence une force communicative qui fait merveille. Derrière, on a donc quatre musiciens, assez lisses, excepté le pianiste/sax/organiste qui n’hésite pas à passer d’un instrument à l’autre pour mieux colorer la musique, ne serait-ce qu’une seule mesure. Bref, le concert défile sans lassitude ni répétitions ni effets superflus. Il finit sur une dernière ritournelle, la belle s’accompagnant de la contrebasse chipée à son musicien. Autant de clins d’œil qui plaisent à un public visiblement séduit. Et pour une fois, le son est parfait. Ou le devient… En effet, pour faire « un bon show », Térez n’hésite pas à donner un coup de main en coulisses, régler son ampli elle-même et à faire des grands signes à la console, jusqu’à obtenir les décibels voulus. Le concert n’a plus alors qu’à « dérouler ».


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X/DR

A Vaulx Jazz, bon gros blues et violoncelle

Déjà fini. Samedi s’est achevé A Vaulx Jazz, festival trait d’union entre morne hiver et gros festiv[e]aux d’été (si, si, ça s’accorde). De mardi à samedi, les cinq soirées auront été très contrastéee. C’était le but mais tout de même : du blues le plus rugueux au violoncelle éthéré de Vincent Courtois, des dernières voix féminines, frêle comme Marine Pellegrini ou mahousse-costaud comme Diunna Greenleaf, et du jazz le plus ficelé tel celui de Benny Golson aux joyeux délires d’Andy Emler et de sa petite « bande d’octet »…

Tout avait donc redémarré cette semaine avec Pink Petticoat. Presque une vieille connaissance, déjà, puisque cette formation a déjà écumé les scènes des alentours. Risque de lassitude ? Point du tout. Le groupe a encore mieux réussi son petit récital - le trio derrière, Pellegrini devant. La jeune « made in Ardèche » et qui ne s’en cache pas aime la scène, qui le lui rend bien. Sa voix charme sans autre effort, installe une intimité qui réduit d’un coup les dimensions de la salle et lui permet de dérouller son set avec aisance. Ajoutez une formation élégante, jouant juste et peu. Un précieux écrin. Au piano, notamment, Jean-Baptiste Hadrot. Près de lui, Roland Merlinc à la batterie et Brice Berrerd à la contrebasse.

Il faut se concentrer un peu plus pour suivre la quête ambitieuse du trio qui suit. Umlaut ou la volonté d’aller au bout d’une démarche musicale via les compositions intemporelles d’Emmanuel Scarpa à la batterie. Le lieu et l’ordre de passage n’ont sans doute pas facilité la rencontre entre ce trio où se promènent Frédéric Escoffier (p) et Frédéric Poncet (g) et le public. On clôt la soirée « découvertes régionales » avec Dialect, groupe emmené par un chanteur rappeur (Hawa) qui a beaucoup à dire et à dénoncer en s’appuyant sur un petit collectif bien rodé qui se prête au jeu et au spectacle. Nourri de hip-hop, de rap et autres musiques voisines, la formation affiche une belle santé et peut compter sur les réparties de Damien Gomez au sax et Thomas Mayade à la trompette, pour disputer un peu de place à Hawa, enthousiaste et chaleureux mais qui gagnerait à opter pour plus de concision et de musicalité.

Le gros morceau de la semaine était constitué par un hommage rendu à Art Blakey par une formation surprise puisqu’au moment d’entrer en scène, sa composition n’était pas connue en entier. Peu importe. Si l’on est finalement privé du plaisir de retrouver Al Foster aux drums, Randy Mathews au piano et surtout Curtis Fuller au trombone, on se retrouve avec Benny Golson, vieux « blakeyste » s’il en est, et quelques autres qui mènent à ses côtés un joli petit concert. Certes, Golson, le cheveu gominé et l’œil rieur, qui ne doit pas être très loin des 80 ans et possède en effet ce velouté instrumental des vieilles maisons, n’a pu s’empêcher d’encenser Clifford Brown, à qui il a consacré des thèmes, et plus récemment, un album (I Remember Clifford) et quelques concerts. Mais à sa décharge, un art d’expliquer avec une patience un peu désuète l’intérêt ou les origines du thème qu’il va entonner. Bien sûr, on peut d’autant moins échapper à « Blues March » qu’il en est lui-même l’auteur. Le set est surtout l’occasion de mettre en évidence le très incisif Philip Harper à la trompette, bien présent, lui, et de surtout de se laisser surprendre par chaque intervention d’un calme pianiste qui n’aime rien tant que tordre le cou des pianos sur lesquels il s’épanche. Disert, ô combien, il n’aura eu de cesse de réinterpréter d’une façon très originale, mi-Monk, mi-Solal, les thèmes que Benny Golson lui confie.

On passe ensuite à Andy Emler et le MegaOctet. Bourré d’énergie. Volonté de défricher toujours et encore. C’est parfois très réussi. Ainsi les marching-solos de Laurent Dehors à la cornemuse, ou les facéties perpétrées par Médéric Collignon. D’ailleurs, l’orchestre regroupe quelques-unes des plus grosses pointures actuelles. Toutefois, on aimerait parfois que la petite bande ne se laisse pas distraire par ces mille et une échappées musicales qui en font en même temps tout le charme. Comprenne qui pourra. Dans le doute, ne pas hésiter à réécouter l’album.

Reste la soirée « blues », avec pour démarrer de vieux routiers du système, débarqués sans plus de manières. Zéro sur leur permis à points mais s’il s’agit de faire grimper l’adrénaline, du bonus à revendre. A retenir pour toute soirée un peu dansante. L’inextricable « solo à quatre mains » exécuté pendant plus d’une heure, comme une balle qu’on ne cesse de se repasser, Jimmy Burns et son vieux colistier Anthony Palmer résonne encore sous les voûtes du centre Chaplin. Le bassiste, Mister McDaniel est tout à fait honorable. Derrière, un James Carter puissant et détonant donne à l’ensemble une force musicale très efficace.

Entre alors en scène la reine du Boum-Boum, j’ai nommé évidemment, Miss Diunna Greenleaf, qui aime faire partager à tous des émois très intimes. Si l’orchestre joue basique, cette chanteuse américaine qui n’est guère loin des Etta James et autres Aretha possède une rage communicative. Surtout, foin de montre, de contrat de rappel et de gratin d’andouillette qui attend à côté : elle ne lâche la scène et le micro qu’à contre-cœur, alors que le couvre-feu a sonné depuis longtemps.

A contrario - et ainsi prend fin A Vaulx Jazz - la dernière soirée a donc accueilli Vincent Courtois dans une superbe formation arrivée sans crier gare. Les entrelacs de la jeune chanteuse Jeanne Added et d’un saxophone profond allant à l’essentiel (Marc Baron) ne pouvaient que mettre un peu plus en valeur le violoncelle que Courtois malmène et réhabilite à la fois. Qu’il le traite comme une vulgaire basse ou comme un instrument précieux égaré dans des verdures à la française du XVIIIè, Courtois construit dans le temps imparti une jolie pièce toute en nuances. Derrière lui, François Merville fournit l’assise fondamentale. Parmi les petits chocs d’un soir : les duos à peine esquissés entre Added, un brin hésitante, et Baron, surprenant de détermination.

Ajoutons que la soirée a démarré avec Paradox, un trio clarinette basse/basse/batterie, lauréat du Rezzo (Vienne 2007). L’ampleur est là, marquée par des sonorités mêlant de multiples horizons ; quelques redites (erreurs de jeunesse), mais une volonté risquée de titiller l’impossible. D’où un set inédit qui augure bien de la suite.


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X/DR

Ultime concert : on se limitera au rappel

Last concert, celui de Michel Portal en guise d’apothéose de cette édition qui a battu tous les records d’affluence.

Le musicien ayant circonscrit l’activité de nos confrères photographes au seul rappel, nous nous limiterons donc à ce moment qui clôturait à la fois la soirée et le festival.

Ce fut vite et mal expédié. Un rappel pour la forme. Sans doute la fatigue ou une certaine lassitude. En tout cas, un final un poil décalé avec la richesse spontanée déployée durant les autres soirées. Ce fut tout de même l’occasion d’apprécier un court instant Dan Weiss aux drums et Tony Malaby au sax. Il y a chez le premier un évident parti-pris d’originalité qui ne l’empêche pas de rester constamment au service du collectif. Un mélange de rigueur, de rythme affirmé et de batterie folâtre qui fait mouche et donne au discours le plus terne des couleurs chatoyantes. Près de lui, Malaby, sax énorme dont la précision d’intervention contraste avec une aisance séduisante. A noter (ou à ne pas oublier) le travail abattu à la contrebasse par Jean-Philippe Morel, qui n’avait pas la partie facile…