Scènes

À Vaulx Jazz 2009 [2]

A Vaulx Jazz fêtait cette année sa 22ème édition. CHK, Jim Black, En panne de Scooter et autre Jef Lee Johnson ont balisé la première semaine du festival.


A Vaulx Jazz fêtait cette année sa 22ème édition. CHK, Jim Black, En panne de Scooter et autre Jef Lee Johnson ont balisé la première semaine du festival.

Ce festival de jazz lyonnais - à quelques centaines de mètres près - qui renaît chaque année à la fin de l’hiver et, année après année, tente de bâtir des programmations intéressantes en ne grevant par trop les finances de la ville (qui le finance à 80 %), a ses « piliers », ses soirées « garanties » manouche, blues ou grande vedette française à tendance jazzy (cette année, Michel Jonasz). Mais, le reste du temps A Vaulx Jazz n’hésite pas à s’aventurer dans toutes sortes de directions. Cette année plus particulièrement puisque la musique du monde l’a sérieusement disputé au jazz pur. Evolution ou accident ? On l’ignore encore.


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C.H.K.

Le jazz reprend ses droits le 13 mars avec tout d’abord CHK [1]. Ce trio construit sous nos yeux un monde serein : Chambouvet donne le ton depuis son piano. Épurant son jeu à l’extrême, chassant toute fioriture pour revenir à la suggestion seule, à une certaine appréhension de l’espace et du moment, jouant sur la seule intensité du son et de l’atmosphère, il remporte un vif succès. C.H.K. vit sa musique en symbiose depuis plusieurs années (cf. l’album récent Slow Motion, et est aujourd’hui tout auréolé de son premier prix au Concours de Jazz de La Défense. On aimerait toutefois que, fort de ce bagage, il assortisse de dépouillement d’une plus grande complexité.


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Jef Lee Johnson

Suit Jef Lee Johnson. Ce guitariste de Philadelphie cherche - comme tant d’autres - à revisiter trente ans après quelques-unes des grandes interrogations de Bob Dylan. Pour ce faire, il n’est armé que de son seul trio et d’une vision musicale non dénuée de sens, tournée vers un beau retour aux sources. D’où un set écartelé entre jazz non revendiqué, blues retenu et changements de ton continuels. L’air de rien, en triturant sa guitare façon Jimi Hendrix, élevé au rang de traducteur autorisé de la pensée du chanteur, Jef Lee Johnson ne cesse d’aller et venir dans les mythes et origines du chanteur : du blues carré, quasi grossier, jusqu’à ces myriades de sonorités qui semblent avoir leur vie propre. Derrière, en métronome savamment déréglé, on découvre un montreur de voies, Charlie Patterno inlassable de renouvellement, de constructions-déconstructions, de bifurcations. Etonnant de fraîcheur et de conviction. Il ne cesse d’ouvrir des horizons à ses deux compères. Un peu de jazz dans un monde de brutes, ou comment les deux univers trouvent intérêt à ce mélange des genres. Pour compliquer encore la situation, le bassiste Yohannes Tona ne cesse d’en appeler aux divinités Clarke et Miller. Du coup, chaque thème devient une révélation ; certains se retrouvent dans le deuxième album du guitariste philadelphien, attendu ces jours-ci.

Enfin, le même soir, arrive Jim Black, déjà vieux de la vieille des toms, qu’il manie avec une certaine brutalité. Ici, le projet est tout autre, basé sur un quartet hétérogène : l’étonnant guitariste Hilnann Jensson, Skuli Sverrisson, bassiste appliqué qu’on retrouve souvent à ses côtés et le sax ténor Chris Speed, dont les incessantes pérégrinations musicales sont à la mesure du petit monsieur. Ces musiciens venus d’horizons différents, qui ont mûri ensemble à New York, concentrés sur le même projet et qui, dans Alas No Axis [Formation naguère programmée dans le cadre d’A Vaulx Jazz.]], poursuivent une quête où le rock et l’énergie le disputent à l’attention. C’est cosmopolite, ambitieux et cela traque, comme Jim Black depuis 20 ans, toutes les formes nouvelles de musiques résurgentes.

La première semaine d’A Vaulx Jazz aura évidemment été marquée par d’autres événements. Pêle-mêle, Guruzzi (Nicaragua), The Buttshakers et The Go ! Team le temps d’une soirée rock et, enfin, Michel Jonasz. (L’an passé, le festival avait été marqué par le show d’un Guy Marchand généreux, se dévoilant totalement sur scène, entouré d’un orchestre de rêve). [2]

Stimmhorn, ou musiques du monde dans l’hémisphère nord…


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Chris Speed

Un duo helvétique pour démarrer la soirée « métisse » ? Certes, la Suisse, avec son chocolat, ses vaches, ses douaniers et ses trains qui arrivent à l’heure, peut parfois nous sembler très loin. Et de fait, la performance de ces deux jeunes gens en a laissé pantois plus d’un. Imaginons un mélange de tyroliennes dans l’aigu, d’accordéon suspendu (qu’on remonte comme on étend un torchon sur un fil) et de cor des Alpes, sur lequel Balthasar Streiff s’escrime à reproduire quelques-uns des plus beaux solos émaillant l’histoire du sax baryton. L’homme a des ressources : le temps de reposer son cor des Alpes double, le voici à l’alpophone, puis à la corne de chèvre, pendant que Christian Zehnder fait rendre l’âme à son yodle (sorte de mandoline). On ne peut douter un instant qu’on est quelque part entre Genève et le Tyrol, au cœur d’une musique helvète polymorphe. Grâces soient rendues au talent de Zehnder, qui tient tout un set sans dévier d’un pouce. Ça n’est pas sans intérêt : pour la première fois se dessine une mélancolie suisse, via un vrai blues émaillé de tyroliennes et de poussées graves émanant du cor des Alpes.

Quant à « Panne de Scooter », il s’agit d’une vieille histoire entre A Vaulx Jazz et Sangoma Everett. [3] Cette fois, ce dernier débarquait avec Carl Craig, deus ex ordinatora venu de Detroit dire toutes les musiques qu’on est capable d’inventer à partir d’un Mac. Sur scène, il joue un peu les arbitres de touche, laissant au premier plan un Corey Harris au magnifique turban. En réalité, pas si simple d’introduire des arrangements numériques sur une musique en train de se faire. Mais l’expérience tentée sur scène n’est pas anodine : on est bien ici à la croisée des chemins, où toutes les musiques contemporaines se donnent rendez-vous sans trop savoir comment ça tournera. Kelvin Sholar fait merveille aux claviers et s’entrelace à propos avec la basse de Damon Warmack. Dommage, le quintet manque tout de même un peu de cohésion, peut-être parce qu’il s’agit d’un des tous premiers concerts suivant la sortie de son nouvel album.

[A suivre…]

par Jean-Claude Pennec // Publié le 6 avril 2009

[1Du nom des trois compères qui le composent : Raphaël Chambouvet (p), Denis Hénault-Parizel (cb) et Rémy Kaprielan (dr.)

[2Avec Jonasz, ce fut quelque peu différent, de ce qu’on a su (aucune accréditation n’avait été distribuée). Au départ le chanteur était prévu sur un programme « Chanson française » dérivé d’un album du même nom et rendant hommage aux Brel, Brassens, Ferré etc… Ce que le festival annonça donc haut et fort. Au final, ce ne fut rien de tout ça : l’auditoire eut droit à un programme de chansons françaises issues plutôt du répertoire habituel du chanteur. A qui la faute ? Pas au festival, un brin dépité. Au tourneur ou à la production ? On l’ignore. Mais les raisons de ces changements de sets et de programme de dernière minute, qui n’ont rien d’anodin pour le public, mériteraient d’être élucidés.

[3Un familier des lieux, déjà présent lors de la première édition, en 1988, où il donnait la réplique à Barney Wilen himself. Une affiche sur un mur du centre Charlie Chaplin, où se déroule le festival, rappelle l’événement.