Chronique

Cannonball Adderley

Poppin’ in Paris : Live at L’Olympia 1972

Julian « Cannonball » Adderley (as, ss), Nat Adderley (cnt), George Duke (p, elp), Walter Booker (b), Roy McCurdy (d)

Label / Distribution : Elemental Music

Quatre années sont passées seulement depuis mai 1968, la musique a subit un bouleversement avec l’arrivée de la pop music colorée qui supplante le terme rock trop identifié aux années cinquante. Quant au jazz il n’est plus trop en odeur de sainteté, la musique acoustique est délaissée au profit de la fée électricité. Les jazzmens traversent une période de vaches maigres, seul Miles sort du lot, son intuition l’a conduit à diriger sa musique dans les nouvelles mouvances, son attitude vestimentaire en a fait de même. Ses pianistes ont remplacé le piano acoustique par le Fender Rhodes et l’album Bitches Brew a renouvelé le langage de la musique improvisée. Les salles de spectacle françaises accueillent des valeurs sûres en provenance des Etats-Unis et en ce mois d’octobre 1972 c’est l’ancien compagnon de route de Miles, Julian « Cannonball » Adderley qui fait son apparition sur la scène de l’Olympia dirigée par Bruno Coquatrix. Le photographe Jean-Pierre Leloir, présent lors de ce concert, immortalisera des photographies présentées dans le livret accolé au disque.

« Cannonball » a marqué une génération d’auditeurs par sa participation à la révolution cool dans le mythique Kind of Blue aux côtés de Miles Davis, John Coltrane et Bill Evans, mais tout cela est loin, en 1959 juste avant l’invasion de quatre jeunes gens de Liverpool sur les ondes radio. L’énergie dévastatrice de ce grand altiste provient en droite ligne du funk ce qui lui permet de tenir le haut du pavé à la fin des années soixante en proposant un jazz fortement imprégné de soul et de racines bluesy. Un pianiste tout à la fois virtuose et excellent compositeur intègre sa formation à la fin des années soixante, l’autrichien Joe Zawinul qui rejoindra Miles rapidement. Ce concert parisien a lieu alors que simultanément le nouveau groupe de Zawinul commence à être connu mondialement, Weather Report attire la jeunesse dans le jazz-rock naissant. Un nouveau pianiste surdoué se présente au devant du public français dans la formation de « Cannonball », cet instrumentiste a fortement impressionné la jazzosphère et enregistré avec rien de moins que Jean-Luc Ponty et The Mothers of Invention, il s’appelle George Duke.

La démonstration de renouveau apportée dans cet enregistrement live est implicitement restituée dans « Black Messiah » de George Duke, le prélude au piano acoustique y est trompeur, très rapidement une polyrythmie s’installe avec Roy McCurdy, ses cymbales éclatantes et sa frappe déterminante ouvrent les hostilités et laissent le champ libre au piano Fender saturé. Quelles furent les toutes premières impressions d’un public plus habitué au hard bop de la part de Julian « Cannonball » Adderley ? Certainement mitigées. L’entrée du saxophoniste va se faire de manière plus solennelle mais très tôt sa fougue habituelle va conquérir la salle, la section rythmique est quant à elle superlative tandis que le pianiste émet des sons science-fictionnesques. Le vieux cheval de bataille « Autumn Leaves » est certes plus conventionnel, boppisant à souhait, mais le saxophoniste et le pianiste ont tôt fait d’en briser les codes.

Un intermède composé par le contrebassiste Walter Booker fait retomber la pression, « Soli Tomba » est finement joué à l’archet et soutenu par le piano. Le jeune frère du saxophoniste fait preuve d’une complémentarité sans faille, Nat Adderley lance des notes séraphiques avec son cornet comme dans sa composition « Hummin’ ». Tous deux composés par Joe Zawinul qui signe six thèmes sur neuf ce soir là, le mélodieux « Doctor Honoris Causa » précède le très hollywoodien « Walk Tall ( Baby, That’s What I Need ) », le quintet fonce tête baissée et ses riffs cuivrés énoncent le final étourdissant.

Fidèle à la tradition américaine, les salutations adressées au public par Julian « Cannonball » Adderley précèdent des applaudissements mérités. Le nouveau pianiste du groupe s’est fait un nom à Paris et sous peu il rejoindra Frank Zappa, à la fois aux claviers et au chant comme dans le retentissant « Inca Roads », mais ça c’est une autre histoire.