Portrait

Hubro, label chouette

Petites histoires autour d’Hubro, la maison de disque norvégienne qui fête ses dix ans, avec une grande soirée à la Dynamo de Pantin


De la Norvège, on connait l’histoire peuplée de Vikings, les fjords inscrits au patrimoine de l’Unesco ou encore ses saumons élevés en batterie. Un patrimoine national qui s’est encore enrichi avec Hubro, drôle d’oiseau que l’on a vu débarquer dans la forêt du jazz européen voilà tout juste dix ans. Focus sur un label qui vole de ses propres ailes, loin des codes traditionnels du jazz.

Pochette surprise

On a commencé par les recevoir à l’unité, par packs de deux ou grappes de trois. Ces disques à la fine pochette brillante et lisse, semblables à des cartes postales arty, privilégiant paysages naturels, urbains ou industriels, à la présence humaine rare, tous frappés d’un invariable logo : une chouette (Hubro, en norvégien) qu’on croirait tout droit sortie d’un livre pour enfants.

« Quand j’ai reçu mon premier disque Hubro (Kongekrabbe du groupe Skadedyr, ndr) », se souvient Mathieu Durand de la radio Gri-Gri, « je me suis tout de suite dit « tiens, c’est quoi ce label qui sort une telle musique » ? Et surtout, j’ai flashé sur le graphisme. C’était un peu le même principe qu’ECM, une belle photo mélancolique avec une police bien sentie, mais en plus moderne. Et surtout, cette police manuscrite, je trouvais que cela symbolisait parfaitement cette musique DIY [1], artisanale et délicieusement foutraque ».

Liberté, égalité, communauté

Trois qualificatifs qui collent aux plumes du label norvégien et dont la somme laisse deviner une grande liberté, mot qui revient dans toutes les bouches lorsque l’on sonde la galaxie Hubro. Contrebassiste du trio Moskus, lequel publiait fin 2018 le bien nommé Mirakler, disque ludique et étourdissant de fraîcheur, Fredrik Luhr Dietrichson confirme : « Ce que j’apprécie le plus chez Hubro, c’est la liberté artistique, qui est totale, sinon encouragée. Et surtout cette conviction partagée que prendre le temps de réaliser le meilleur disque possible est la meilleure façon de travailler ».

Ainsi Moskus, après avoir remporté un concours, se voit proposer d’enregistrer un album, lequel sera suivi d’un autre deux ans plus tard, jusqu’à totaliser 4 sorties à ce jour. Une situation somme toute banale au sein du label mais qui n’en demeure pas moins un gage de loyauté. Le circuit national n’étant pas titanesque, Hubro est devenu au fil des années une sorte de communauté : ce sont aujourd’hui ses musiciens qui alimentent en grande partie le label, faisant naturellement éclore de nouveaux projets en jouant les uns avec les autres, ou attirant sur une jeune formation frétillante l’attention de l’homme qui se cache derrière la chouette, celui sans qui rien ne serait arrivé.
« Tout le mérite revient à Andreas Meland. C’est lui qui a su définir l’identité du label en sélectionnant le meilleur de cette scène jazz et musiques improvisées, ouverte et créative » estime Line Juul, programmatrice de la Nasjonal Jazzscene d’Oslo. « Le catalogue est extrêmement varié mais le plus impressionnant pour moi réside en ce fil conducteur qui conjugue qualité et créativité, et comment il tient sans dévier depuis dix ans ».

Tous les goûts sont dans ma nature

Retour à Oslo, une décennie plus tôt. Dans les bureaux de Grappa Musik, fer de lance de la musique indépendante norvégienne, Andreas Meland assure déjà la distribution d’ECM pour la Norvège mais ressent rapidement le besoin d’être un élément moteur du procédé de création, plutôt que de se retrouver à travailler un produit fini. « Quand Helge Westbye (patron de Grappa, Ndr.) m’a donné le feu vert, j’ai tout de suite pensé au besoin d’une identité visuelle forte. J’imagine que je savais déjà que j’allais sortir tout un tas de musiques différentes et il fallait trouver quelque chose qui puisse lier tout cela ».

Folk, ambient, jazz, free, musique contemporaine, post-rock, électro-pop… bien qu’estampillé label de musiques improvisées, Hubro fait plutôt figure de bête curieuse, reflétant les goûts variés de son créateur, ancien guitariste, qui cite pêle-mêle ses maîtres Bill Frisell, John Fahey, Jim O´Rourke et Ralph Towner, mais aussi Brian Eno, John Coltrane, Joseph Spence ou encore la musique americana. Pas étonnant que la catégorie « Open Class » des Grammy Awards norvégiens soit systématiquement trustée par les sorties Hubro.

Connexion Oslo-Paris

« Le sillon du label est très large et c’est probablement ce qui le rend si passionnant » s’enthousiasme Antonin Lennes, en charge de la promotion du label en France, aux côtés de Marie-Claude Nouy. Cette dernière ayant porté les couleurs d’ECM de 1991 à 2013, plus encore qu’une évidence, son implication est une continuité. Sa familiarité avec la scène norvégienne se construit au travers de l’élégante maison allemande, qui recense quelques-uns de ses piliers (Jan Garbarek, Jon Christensen), certaines jeunes pousses (dont Christian Wallumrod et Fröde Haltli, qui enregistreront par la suite pour Hubro) ainsi que la promotion du catalogue Rune Grammofon (Arve Henriksen, Supersilent), « très novateur et extrêmement défricheur », dont elle rapproche la démarche du label Hubro.

« C’est bien motivant et parfois déstabilisant - donc intéressant - de travailler avec des collègues et artistes pour la plupart jeunes, sympathiques et artistiquement terriblement décomplexés » explique Marie-Claude Nouy. Au fil de quelques séjours et à travers ces musiques souvent frondeuses et originales, elle relève un fort ancrage dans les racines traditionnelles de la Norvège (voix, violon) sans s’empêcher, artistiquement parlant, d’aller où elles veulent.

Le pétrole et les idées

Un champ des possibles qui doit beaucoup au soutien financier des services publics, lesquels font passer les impératifs de rentabilité au second plan. Les richesses naturelles de la Norvège, au premier rang desquelles figurent gaz et gisements pétroliers, maintiennent le pays dans une prospérité certaine, et l’on peut compter sur l’Arts Council - institution cinquantenaire - pour redistribuer les deniers de l’Etat. Andreas Meland reconnaît qu’en dépit du temps passé à solliciter des subventions, l’esthétique portée par Hubro pourrait difficilement s’en priver. « Ici, il y a cinq millions d’habitants et le streaming représente 90% des parts de marché. Avec la musique que nous publions, a priori je ne pars pas vraiment gagnant dans cette industrie qui coule à pic » ajoute-t-il.

Raison pour laquelle Andreas Meland choisit dès le départ d’accorder une grande place à l’export, également pour soutenir les musiciens du label qui tournent à l’étranger. Un pari sur le long terme qui commence à porter ses fruits, une petite centaine de sorties plus tard. « Je crois qu’il est devenu clair pour pas mal de gens que Hubro était conçu pour durer et allait continuer à sortir des disques de qualité » rapporte Fredrik Luhr Dietrichson. « La force du catalogue, c’est sa diversité » pointe Antonin Lennes. Parfois déconcertant pour la frange traditionaliste du jazz, Hubro se voit de plus en plus cité dans des médias plus généralistes. « Les artistes sont de plus en plus joués sur les radios, ils commencent à jouer en France… nous sommes sur la bonne voie ! ».

En interrogeant curieux et professionnels, on mesure que le label occupe désormais une place de choix dans leurs petits papiers : « Chaque nouvelle pochette que je vois me donne naturellement envie de m’intéresser à la musique qu’elle renferme » s’enthousiasme Line Juul. Un appétit partagé par Citizen Jazz, poésie et charme de l’inconnu en plus : « Pour le non-Norvégien que je suis, la surprise commence avant même de mettre le disque sur la platine » s’amuse Matthieu Jouan. « Comment distinguer le nom du groupe de celui du projet ? Comment se prononcent les noms des musiciens, est-ce qu’on les connaît ? Cette chouette nous apporte toujours une part de mystère ».
« J’écoute sans aucune idée préconçue et, à de rares exceptions près, c’est une expérience musicale toujours enrichissante » conclut Line Juul. Mathieu Durand parle, lui, de « confiance bienveillante ».

Un travail de sourd

Pour mieux comprendre cette empathie, il faut donc revenir sur le travail du studio Yokoland, à l’origine de toutes les pochettes et unanimement perçu comme un facteur clef pour renforcer l’identité hubroesque. « Pour moi, il y a deux sortes de designers » avance Andreas Meland, « les graphiques, qui peuvent être très créatifs, sont flexibles et s’adaptent à la demande du client ; et les artistes, qui en plus de la créativité ont besoin de croire en ce qu’ils font, de s’approprier l’œuvre, et sont moins enclins au compromis. Yokoland appartient à cette deuxième catégorie ».

Et tant pis si Aslak Gurholt, tête pensante du studio de design, n’écoute quasiment jamais la musique d’un album avant de travailler sur une pochette. Meland lui envoie le nom de l’artiste, le titre de l’œuvre, et il s’y met. Envoie une proposition au groupe, parfois deux, et l’affaire est entendue. Voilà comment cela fonctionne. « On me prend pour un ignare quand je dis ça… Il faut savoir que dans le design, on apprend surtout que le contenu doit dicter tout le reste. Ce qui évidemment n’est pas complètement faux mais en suivant ce credo, s’agissant des pochettes de disques, on arrive à une impasse : pourquoi 99% des disques de jazz ressemblent… à des disques de jazz ? pourquoi un album de métal doit être noir et toujours présenter le même lettrage ? On ne fait que répéter les choses ».
Aslak Gurholt préfère se tenir à une ligne directrice, une constance qui n’ira pas se dissoudre dans l’orientation plus marquée d’un album ou d’un autre. Et s’amuser du contraste entre la musique et sa pochette, résultat de sa méthode de travail basée sur la non-connaissance du contenu.

ECM qui prend le maquis

« J’aime le design des disques ECM, encore que leur photos soient un peu trop propres à mon goût. Mais d’une manière générale, ECM appartient à la génération de mes parents, pas à la mienne » tranche Gurholt. 40 ans séparent les deux labels : il est vrai que l’on fait des enfants de plus en plus tard… Et si la charte graphique de Hubro s’apparente plutôt à une version colorée, pop, et DIY du label de Manfred Eicher, son détail le plus radical est peut être cette chouette, symbole du label, si bien placée en évidence sur chacune des pochettes qu’elle en devient plus visible que le nom du musicien lui-même.

Évoquant sa relation avec ECM, Andreas Meland confirme certains points communs mais pointe les différences : « D’abord, j’aime bien que les albums restent relativement courts. J’accepte aussi bien les synthétiseurs que les instruments acoustiques. Je ne me vexe pas quand un de mes artistes enregistre pour un autre label et enfin, même si j’apprécie être présent aux séances d’enregistrement, je passe beaucoup moins de temps en studio que Manfred ! ».

10 ans et encore plus de projets si affinités

Difficile en effet de pratiquer l’absentéisme au bureau en 2019, véritable année charnière pour Hubro. Outre une soirée-anniversaire au Périscope (Lyon) en mai dernier et une autre à la Dynamo de Banlieues Bleues (Pantin) le 4 novembre prochain, le label à la chouette aura planifié rien moins que quinze sorties d’albums, dont Exits Into a Corridor signé du groupe Exoterm. Derrière cette appellation chimique se cachent les locaux Kristoffer Berre Alberts et Rune Nergaard, qui croisent le fer avec les Américains Jim Black et Nels Cline, fines lames du jazz new-yorkais.

Un jumelage fertile dont les vapeurs pourraient en annoncer d’autres ?


Découvrez le Top 5 des albums Hubro par quelques professionnels du jazz...