Entretien

Isabelle Olivier - Rencontre

Rencontre avec une harpiste passionnante et passionnée, retour sur ses différents projets, du Quintet Océan à la mise en son d’Aragon, en passant par sa collaboration avec Agnès Varda…

Dimanche 3 juin 2007, Maison Elsa Triolet-Aragon dans les Yvelines, on cueille à chaud Isabelle Olivier à la fin de sa création autour du roman d’Aragon, Aurélien, en compagnie de Didier Lockwood, Renaud Garcia-Fons, Joël Allouche et du comédien Jean Sclavis.

On découvre une artiste très accessible et profondément amoureuse de la musique et de son instrument, la harpe.

Quelques semaines et problèmes de micro plus tard, elle accepte avec gentillesse de compléter l’entretien entre deux essayages de harpes chez « Salvi ».

  • Comment est né ce projet autour d’Aurélien ?

On est partis d’une idée de la « Maison Aragon ». Aragon a légué sa maison en disant qu’il fallait qu’il y ait dans cet endroit, tous les ans, une création avec de jeunes auteurs. Et donc, cette année, l’idée du directeur était de faire une sorte de bande-son d’Aurélien. Le directeur, qui connaît le roman par cœur, a opéré une sorte de « présélection » sur les textes. Je suis partie de ces textes et d’une ambiance à la fois espagnole - parce que ça fait partie aussi du parcours d’Aragon -, mais aussi notamment de « Some of These Days », un standard de l’époque d’Aurélien ; et puis de l’écriture de pièces des gens qui participaient à cette « journée ». Il y avait Didier Lockwood, Renaud Garcia-Fons, Joël Allouche et le comédien Jean Sclavis, qui est musicien au départ. Il a un regard très musical sur le théâtre, il était une « passerelle », et puis je le connais depuis pas mal d’années.

C’est un challenge artistique de mettre une musique sur un roman, qui en plus n’est pas facile d’accès. Il paraît très « évaporé » pour les générations qui le lisent maintenant, alors que finalement, j’ai découvert à quel point c’était un « roman-culte ». Ce qui m’a intéressée, c’est ce côté « amour qui ne se concrétisera jamais » : ça paraît totalement inconcevable pour les générations actuelles, et pourtant en discutant avec des jeunes… ça les fascine… Donc je pense que c’est quand même quelque chose d’assez universel, qui transcende les générations sur des sujets qui, à certains moments, peuvent rapprocher ou séparer les êtres (que ce soit des problèmes de guerre, d’humains, de générations, etc.) Faire se rencontrer des mots, c’est toujours un pari, ce n’est jamais gagné, c’est toujours un fil très très mince. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir à quel point tous les musiciens l’assumaient parfaitement.

  • Allez-vous faire tourner cette création ?

Normalement oui ; il n’y a pas encore de date ni de lieu, mais a priori ça va pouvoir se refaire. Et même dans le cas contraire, au moins j’ai vu que c’était possible. De plus en plus, je pense comme Peter Erskine : Ce n’est pas le but qui compte, mais le voyage. Le fait de se dire « C’est possible »… Mais ce ne sera peut-être pas Aurélien


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Quintet Océan © P. Audoux/Vues sur Scènes

En tout cas je sais maintenant que le lien texte/musique peut fonctionner, même dans des choses qui ne sont pas évidentes au départ. J’ai toujours accepté des projets plus « simples » : c’est la première fois que j’acceptais en me disant au départ : « Aïe ! Aïe ! Aïe » ! Finalement ça m’a encouragée : quand on est sincère dans sa démarche, qu’on aborde les choses dans le bon ordre, qu’on n’est pas prétentieux (car je voulais mettre en relief ce texte)…

Mon point de départ : il faut que le texte puisse parler aux gens, et non que la musique occupe le texte. J’établis toujours ce même rapport quand je fais de la musique pour le cinéma la danse ou le théâtre : mettre en valeur l’autre et ne pas faire de choses qui amoindrissent la musique.

  • D’où le choix de ne pas « empiéter » sur le texte ?

Parfois il y avait des « mixages » parce que ça s’y prête, quand ils vont sur une piste de danse par exemple ; sur l’Espagne, aussi - les mots sur une musique… Mais tout cela, c’est des heures passées à visualiser à quel moment les deux (texte et musique) peuvent se chevaucher, à quel moment le silence est utile pour un texte, à quel moment les mots vont servir une musique… C’est une alchimie complexe, mais je commence à voir les fils apparaître de manière très intuitive, c’est une chose qui m’intéresse.

  • Revenons au Quintet Océan : pourquoi cette importance de la mer dans tes titres, et même dans le nom ?

En fait c’était quelque chose de spontané au début : pour moi la harpe est un instrument très aquatique… Puis à un moment donné, j’ai commencé à en avoir honte et essayé de partir un peu « ailleurs ». Maintenant je me dis qu’il faut jongler entre les deux : c’est-à-dire qu’il y a un côté naturel de la harpe, mais ce n’est pas non plus que dans l’eau, elle peut faire aussi autre chose.

Ça qui nourrit en permanence, cette idée de voyage : la mer est un domaine où on ne peut rien prévoir, on est toujours très petit par rapport aux événements et aux éléments. L’eau est un élément qui est toujours dangereux. Je pense que l’océan est bien, par rapport à cette idée du jazz.

  • Pourquoi la harpe ? C’est un hasard ?

Un hasard qui n’en est pas un. Si ça dure comme ça depuis trente ans, c’est que cet instrument a eu des résonances profondes. Au début c’était le côté « pluie », et puis c’est en voyant les Aristochats et Duchesse qu’il y a eu un flash… J’ai demandé ça assez petite, mais il n’y avait pas de cours de harpe à côté de chez moi et j’ai dû attendre quelques années. Mes parents ont pu tester mon entêtement : je demandais toujours une harpe des années plus tard, alors à un moment donné il m’ont dit « D’accord, vas-y… ».

Le choix d’un instrument est une rencontre, peut-être accidentelle, et qui, en même temps, a des résonances. Ça a réveillé en moi des choses… la preuve, je suis devenue musicienne. J’aime les instruments acoustiques, j’ai une passion pour les instruments, mais je reviens toujours à la harpe.

Justement, comment as-tu rencontré « ton » instrument ?

Celle-là je l’ai achetée il y a plus de vingt ans quand j’ai réussi le concours d’entrée au CNSM : je suis allée choisir une harpe. Avant, c’était ma prof qui l’avait choisie et elle ne m’allait pas du tout, parce que chaque musicien a une « patte » et qu’elle n’allait pas du tout avec la mienne… J’ai mis beaucoup de temps avant de la choisir parce que, sur le plan « esthétique », ce n’était pas du tout ce que je voulais. Je voulais une harpe noire toute sobre et celle-là est marquetée. Alors je l’ai essayée - car je les essayais toutes -, et esthétiquement, elle ne me plaisait pas. Mais son son m’est resté dans l’oreille ! J’ai continué à en essayer d’autres mais je revenais tout le temps à celle-là. Évidemment elle était beaucoup plus chère, mais je l’ai choisie et, vingt ans plus tard, je ne veux toujours pas en changer : elle a des résonances particulières justement parce qu’elle est marquetée, une espèce de « palette », un vrai bonheur.

On peut parler d’instrument « fétiche » ?

Non, ça m’arrive de jouer sur d’autres harpes avec plaisir, mais je reviens toujours à celle-ci, et à la limite je peux très bien en avoir deux : j’ai une petite Troubadour (que je n’ai pas apportée aujourd’hui mais que j’adore). Je ne suis pas exclusive !

  • Pourrais-tu résumer en un mot ou un sentiment chacun des disques que tu as enregistrés ?

Le premier, Au pied, la mer, pour moi c’est Avignon parce que c’était un spectacle qu’on avait donné là-bas. C’est quand même un moment très particulier dans la vie d’un groupe et d’un musicien d’aller au festival d’Avignon.

Funny Streams, c’était justement cette idée de sortir un peu de l’eau et d’aller goûter tous les éléments, ce qui a donné la rencontre avec Agnès Varda : donc c’est une chose qui reste fondamentale dans ma vie.

Petite et grande est la rencontre d’une équipe, une espèce de « chemin » qui a commencé (un peu avec le parrainage de Didier Lockwood) sur la route du solo. A l’époque il m’avait demandé de faire un solo, et j’avais répondu que je n’étais pas prête.

Island #41 a été un aboutissement, en fait. Après, j’ai eu envie de rencontres en duo, tout en poursuivant chaque projet (je ne me vois pas arrêter Océan par exemple). On a la chance de pouvoir vivre des choses différentes, et un solo de temps en temps remet une espèce de pendule à l’heure : « Voilà où j’en suis à ce jour. » ; mais en aucun cas je me verrais enregistrer un disque solo en ce moment, par exemple. Après les expériences ponctuelles, comme aujourd’hui, on se dit : il y en aura peut-être d’autres. La rencontre avec Renaud Garcia-Fons, c’était avant tout pour l’idée du duo, puis on a eu l’occasion de faire un trio avec Joël Allouche ; du coup on veut garder, mais l’idée du duo demeure, et ce n’est en aucun cas mutuellement exclusif.

  • Pour évoquer une autre de tes collaborations, Island #41, quelle difficulté y a-t-il à travailler avec l’ordinateur aléatoire d’Olivier Sens ?

On a employé un système d’aller-retour, ce qu’on fait aussi sur scène : à certains moments c’est moi qui lance l’ordinateur,à d’autres c’est lui qui va se lancer par le biais d’Olivier et, du coup, m’emmène sur un terrain auquel, au départ, je ne m’attends pas forcément.

C’est le choix de l’inconnu, c’est-à-dire de tout ce qui nous échappe. Je crois que quand on est musicien, on se rend compte au fil des ans que presque tout nous échappe constamment ; ça rend très humble, très « artisan dans l’âme » : on fait, on essaie de faire au mieux et au fur et à mesure qu’on écrit, qu’on donne des concerts, on n’acquiert pas un « savoir-faire » à proprement parler mais en tout cas de bonnes dispositions pour « laisser faire ».

Je ne sais plus quel musicien disait : « Je joue avec mon inconscient, mon conscient écoute les autres » ; je trouve que c’est très bien vu (je crois que c’est Dave Holland). A un moment donné, il faut laisser faire : n’avoir d’emprise sur rien, en tout cas pas sur les éléments, les instruments.

Le système informatique d’Olivier fonctionne sur le principe de l’aléatoire. Ça introduit une « inconnue » qui n’a pas de réactions humaines. Avec un musicien, on anticipe pas mal de réactions, mais là, forcément, ça défie l’entendement. Mais l’important est qu’un musicien soit derrière les manettes. Ce n’est pas le « n’importe quoi n’importe quand », mais un musicien qui guide l’aléatoire de son ordinateur. Je crois qu’il ne faut pas dire que c’est la machine qui fait tout, Dieu merci !

Le musicien, en l’occurrence Olivier, apporte un éclairage permanent sur la musique qu’envoie son ordinateur, et à certains moments, justement, il privilégie une voie par rapport à une autre. Moi aussi ça m’a apporté un recul : jouer avec un double qui n’est pas ton double et un son qui n’est pas ton son, parfois, ça produit des choses bizarres au niveau musical et psychologique. Et au travers des concerts j’apprécie, parce qu’on découvre des choses qu’on ne soupçonnait pas ! Mais ça fonctionne… et tout d’un coup on va trouver ce qu’on n’attendait pas, une erreur, une chose qu’on trouve- super et garder ! Ce qui est sûr, c’est qu’on n’est jamais en terrain connu. C’est l’aventure dans tous les sens du terme.

  • C’est dans cet esprit que vous avez repris le « Donna Lee » de Charlie Parker ?

C’est parti d’un clin d’œil parce que c’est un thème qui est totalement injouable pour un(e) harpiste. Un défi permanent sur la vitesse des pédales et certaines notes. Olivier en fait un super mode de jeu. Sur scène, ça devient extrêmement ludique. Je crois que c’est un peu la voie de la musique future. Du ludique, mais qui sonne. Je sens qu’on a toujours besoin de mélodie, d’harmonie, de découvrir des choses nouvelles - de notre passé - pour vivre notre présent ; puis à partir du présent, on ouvre le futur. Et l’électro, c’est un peu le futur qui rentre dans un présent, chose qui n’existait pas il y a quelques années parce que là, on a une interaction présente.


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I. Olivier/O. Sens © H. Collon

Avant je me souviens très bien des expériences contemporaines, ça demandait des dispositifs de calcul, il fallait des mois pour préparer ça… et après on ne pouvait absolument pas improviser. Maintenant on a toute liberté pour, à tout moment, déclencher des choses, les arrêter, et ça c’est une espèce de Rolls pour un musicien : on peut faire tout acoustique, tout électro, doser tout « au milieu »… Pour les concerts avec Olivier, au départ, les organisateurs disaient : « Oui mais, le public… » Or on a vu à Sceaux - pour une fête de la musique - que les gens s’amusaient énormément. A partir du moment où on les fait voyager dans une « quatrième dimension », ils prennent plaisir au voyage, au jeu, ils rentrent complètement dans cet univers-là.

  • En fait c’est un préjugé des programmateurs, qui pensent toujours que le public sera moins « ouvert » qu’il ne l’est…

Voilà, le public est prêt à partir du moment qu’on lui donne les clefs et qu’on l’emmène avec nous. Si c’est complètement égoïste, il le sent, il n’y entre pas parce qu’on ne lui ouvre pas la porte. Dans le cas contraire (je le vois avec le solo de harpe) - et même si, au départ, cela ne fait pas partie de leur univers quotidien -, les gens me disent à la fin du concert : « C’est incroyable ce qu’on a voyagé, pourquoi il n’y en a pas plus ? » Il faut simplement laisser la place…

  • Quelles sont tes influences ?

J’en ai énormément, je n’ai même que ça ! Ce qui me fait plaisir c’est « le temps d’assimilation ». Quelquefois on sort un morceau et longtemps après on se dit : « Mais en fait ça me fait penser à… ! » Sur le moment on n’y pensait pas, c’était inconscient. Je crois que c’est toute la musique en général qui m’a influencée - et pas seulement la musique, d’ailleurs : tous les arts.

En musique, c’est vrai que le label ECM m’a donné une ouverture sur l’espace que je recherchais, sur un rapport au temps qui est précieux : le rapport au silence. Pour un musicien, c’est très important de goûter au plaisir du silence, particulièrement quand on fait du solo. Maintenant que j’y ai goûté je ne suis pas près de m’en lasser.

Évidemment il y a tous les monstres du jazz, et j’en apprends tous les jours, c’est clair qu’il y a encore nombre de disques que je ne connais pas. Je suis ouverte, il y a tellement de chef d’œuvres à découvrir.

Après j’ai été très influencée par la musique française du début du siècle, une espèce de trésor permanent, mais pas seulement : toute la musique classique m’a énormément influencée, j’en joue toujours avec autant de plaisir et le plaisir grandit au fil des années.

Et les musiques traditionnelles parce qu’il y a quelque chose de l’ordre de la simplicité, de l’humilité, et d’une vraie joie de vivre, quelque chose de très émouvant, des gens qui sont à 100% dans ce qu’ils font. La musique savante s’est coupée de son public le jour où elle a cru qu’elle « savait ». Alors que je crois que les grands compositeurs nous donnent quelque chose de tellement fort qu’on ne peut que rentrer « dedans ».

  • C’est vrai qu’il y a une filiation entre ton travail et celui d’ECM…

C’est un label qui m’a beaucoup ouverte et, ouverte au silence… Les musiciens ont tendance à en mettre un peu partout… ça n’a jamais été trop mon truc, surtout après avoir vu à quel point on pouvait parvenir à quelque chose d’épuré chez Peter Erskine, quand j’ai joué avec lui. Sa simplicité est lumineuse, c’est fou ! Je retrouve ça aussi chez Abercombie, ses compositions tout d’un coup ouvrent l’horizon, alors que certains musiciens le ferment. De plus en plus, c’est clair, je cherche l’ouverture…

  • Tu parles de l’importance de Didier Lockwood ou d’Agnès Varda pour te donner confiance dans ta musique ; y a-t-il eu des moments où tu as voulu tout arrêter ?

Toujours ! Je me sens de plus en plus débutante et c’est même assez effrayant. Je pars faire des études à la Berklee cet été, c’est pour te dire à quel point je me sens étudiante moi-même, avec une autre capacité d’apprendre qu’il y a dix ans, vingt ans, trente ans. A chaque âge, on a une manière différente d’apprendre : c’est quelque chose d’infini et de constant. A chaque moment de la vie on apprend pleinement, et quand on est musicien c’est génial : plus on avance, plus on en a à apprendre, donc plus on se sent petit, donc plus on angoisse, donc plus on perd confiance, mais en même temps on est happé par tellement de choses, il y a comme ça des courants permanents qui donnent envie. Une chose est claire : plus ça va, plus j’en ai envie !

  • Dans Les Glaneurs et la Glaneuse, un artiste dit qu’il veut tendre vers « le plus possible de moins », est-ce aussi ta démarche, notamment sur ton album solo ?

Je crois qu’on en vient à combiner des choses contradictoires et complémentaires : j’aime au plus haut point le silence et pourtant je fais de la musique, donc quelque part c’est pour rompre ce silence… On avance avec toutes ces contradictions qui finalement sont complémentaires et donnent un chemin d’humilité et de « goût », peut-être l’apprentissage des différents goûts…

  • C’est peut-être aussi la volonté d’arriver à un certain « dépouillement » comme Aragon dans Aurélien

Avoir un discours « épuré » permet de retrouver la « source »… une énergie qu’on n’a pas forcément quand on met des notes partout,c’est sûr…

  • Toi aussi tu « glanes » musicalement ?

Oui, on passe sa vie à ça… et c’est ainsi qu’on a le goût du voyage, un voyage intérieur, extérieur, humain, de paysages, de musiques… Tout ça est permanent, s’interpénètre , on passe sa vie à glaner, c’est évident…

  • Mais ton imaginaire musical est surtout visuel alors ?

Il est rare que je pense à des notes… j’ai surtout des images, des mots, des personnes, des instruments qui sont là… les notes arrivent en dernier et les musiques de cinéma me sont chères parce que c’est une matière première, comme le texte. J’ai toujours aimé les rencontres pluridisciplinaires, c’est une chose qui me nourrit énormément ; si on ne faisait que de la musique, au bout d’un moment on s’asphyxierait…

  • Dans le film, le Quintet Océan accompagne la danse du bouchon d’objectif… qu’en penses-tu ?

J’ai adoré cette séquence ; c’est un morceau que j’avais écrit en pensant à l’océan, toutes ces images-là. En voyant l’imaginaire d’Agnès Varda sur cet incident j’ai compris l’essence de la collaboration entre musique et image : elle m’a toujours dit que les images devaient exister sans la musique et inversement, mais là c’était vraiment une preuve évidente. Après ça, je n’ai jamais plus entendu de musique de film de la même façon : forcément, si elle m’avait demandé, sur cette séquence de bouchon, de composer une musique, je n’aurais certainement pas fait celle-là !

  • Sur le DVD Harpe(s) figure ton passage remarqué aux Victoires de la Musique. Pourquoi avoir choisi de l’inclure ? Est-ce quelque chose d’important pour toi d’être reconnue par « les professionnels de la profession » ?

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I. Olivier © H. Collon

C’est clair ! Pour une harpiste, être nominée aux Victoires du Jazz c’est tout à coup la 4ème dimension qui arrive… ! Quand Yann Martin (ex) de Nocturne m’a appelée, j’ai manqué de peu la crise cardiaque, je croyais que c’était un poisson d’avril… Ce n’était pas tellement par rapport à moi mais par rapport à l’instrument : je me suis dit : les gens vont découvrir un instrument. C’est ça qui fait plaisir à chaque concert : les gens qui viennent me dire « Mais pourquoi il n’y en a pas plus ? ça paraît tellement bien intégré », c’est un beau compliment : quand ça paraît évident, c’est que quelque part on a gagné. Pas forcément au plan de la reconnaissance, mais c’est un milieu sensible ; des gens sont venus me voir en concert « après », qui ne seraient pas venus « avant ». Donc ça n’a pas tout changé mais ça fait partie d’un moment qui est important dans une vie, je pense.

  • En parlant de reconnaissance, que représente pour toi la résidence à Lyon ? [1]

Une aventure incroyable ; on prend une leçon de trente ans de musique et de vie en une semaine. Louis Sclavis et Peter Erskine, ce sont deux enregistrements qui vont rester gravés très fort… Ce sont des gens qui sont à 100% dans la musique, sans préjugés, d’une fraîcheur et d’une énergie ! Comme si c’était leur premier disque ; et quelle générosité par rapport à moi, qui me sent pour le coup très débutante, de venir à la rencontre de quelqu’un et d’un instrument qu’ils ne connaissent pas… C’est grand respect et une grande claque pour moi, et je suis encore plus contente de partir à la Berklee dans quelques jours parce que je vais pouvoir peser les choses : dans l’écriture, dans le rapport à l’instrument, dans ce qu’ils ont pu me donner, comment je vais être capable de digérer le tout et le restituer.

De plus en plus je me dis que c’est génial de pouvoir partager ça entre musiciens, avec les générations qui nous ont précédés, mais aussi celles qui arrivent. En l’espace d’un mois, j’ai joué avec toutes les générations : quinze concerts en un mois, ça m’arrive rarement ! Je pense à Lisa Cat–Berro qui vient de passer son prix au CNSM, une jeune musicienne qui écrit de la musique magnifique : du coup il n’y a pas problème de génération, on parle la même langue et elle aussi ouvre l’espace… ça ne me donne qu’une envie : continuer !

par Mathieu Durand // Publié le 30 juillet 2007
P.-S. :

Merci à Isabelle Olivier pour sa patience et sa gentillesse.

[1Entre les deux entretiens, Isabelle Olivier a été en résidence au mois de juin 2007 à l’Opéra de Lyon, ce qui lui a permis, entre autres, d’enregistrer des titres pour son prochain album, consacré uniquement à la forme « duo ».