Entretien

Richard Bonnet, sept cordes à son arc

Rencontre avec un autodidacte féru d’improvisation.

Richard Bonnet par Christophe Charpenel

Richard Bonnet fait partie de ces musiciens qui contribuent à donner au jazz une esthétique peu commune. Son parti pris d’improvisation à tout crin l’inscrit dans cette grande famille de musiciens qui envisagent d’écrire la musique dans l’instant. Il retrace son parcours et ses choix musicaux.

Richard Bonnet © Christophe Charpenel

- On vous a vu dernièrement en trio avec Louis Sclavis et Adrien Chennebault. Vous pouvez nous en dire plus sur ce projet ?

C’est un trio que je mène conjointement avec Louis Sclavis et Adrien Chennebault. Pour la genèse, c’est Louis qui m’a contacté en me disant qu’il aimerait qu’on joue ensemble. Il avait appris que je m’étais installé vers Grenoble. On a cherché un batteur et j’ai rencontré Adrien grâce à Roberto Negro. Mais il faut surtout avoir à l’esprit que ce n’est pas mon groupe, ni celui d’Adrien ou de Louis. Il n’y a pas de leader et c’est d’autant plus vrai qu’aucun d’entre nous n’écrit pour cette formation. On est dans l’improvisation systématique. On ne part pas d’un thème ou d’un élément écrit.

- Vous partez d’une page blanche tous les soirs, en quelque sorte ?

C’est exactement ça. On improvise d’un bout à l’autre et, de fait, chaque concert est différent. Bien entendu, on est à l’aise dans ce type de pratique. Louis l’avait fait avec Fred Frith et Jean-Pierre Drouet par exemple, dans une configuration semblable.

- Vercors… Pourquoi ce titre ?

On est tous les trois montagnards. Je me suis installé en Isère il y a quelque temps, Louis est dans l’Ain, Adrien à Grenoble. Mais le Vercors, ce sont aussi des pentes escarpées. Et puis il faut aussi envisager le Vercors comme une terre de résistance. Dans l’imaginaire, on retrouve beaucoup de choses avec lesquelles on peut faire aisément un lien avec la musique que nous proposons.

- Les autres projets que vous avez actuellement sont dans un registre semblable ?

Oui car c’est toujours lié à l’improvisation. Michel Mandel et moi avons un duo, Kitchen, dans lequel il est aux clarinettes et moi à la guitare acoustique. Ce n’est pas de l’improvisation totale comme avec Vercors. Je suis aussi dans un trio avec François Raulin au piano et le dessinateur Jean-Marc Rochette. Là, pour le coup, il s’agit d’un concert dessiné. Jean-Marc a un scénario et, tandis qu’il déroule cette histoire via des dessins qu’il réalise en direct, François et moi improvisons pour rendre cette histoire plus vivante encore.
Je tiens à citer le duo que j’ai avec la danseuse Maria Gasca. On en est encore dans la phase du développement du projet, mais ce qu’il faut savoir c’est que ce n’est pas seulement un accompagnement de la danse par la musique. Maria improvise, moi aussi bien sûr. Mais il n’y a pas que la guitare et le mouvement. Maria est une danseuse de flamenco et elle fait aussi du contemporain et du krump. Il faut donc ajouter les percussions à ce spectacle. Ce serait un peu comme si je jouais en duo avec un batteur.
L’improvisation est là, au centre.

- Comment en êtes-vous venu à ce choix de l’improvisation ?

Je suis autodidacte. J’ai pris vraiment très peu de cours. Je crois que ça peut se compter sur les doigts de mes deux mains. J’ai cinquante ans et j’imagine que c’était plus commun lorsque j’ai appris la musique que maintenant. Mes premiers pas, je les ai faits dans le métal. J’ai rencontré le jazz dans un second temps grâce à un professeur de guitare. Et là j’ai tiré le fil. J’ai acheté un disque de John Scofield et un autre de John McLaughlin. À tout prendre, j’avais privilégié des guitaristes, me disant que ce serait plus facile d’accès puisque je jouais de la guitare. Ça n’a pas été simple et il a fallu que je m’accroche pour apprécier cette musique. Je me suis forcé car c’était un autre monde. J’ai ensuite découvert Joe Pass et d’autres, que j’ai relevés. Mais l’élément fort fut ma découverte de Robert Johnson. Là, ce fut le début de quelque chose et c’est grâce à cette découverte que je suis allé ensuite du côté de Jim Hall ou encore Marc Ribot. En fait, j’ai été rapidement attiré par des musiciens très à part.

- Souvent on rencontre des guitaristes qui ont découvert le blues de Robert Johnson en passant d’abord par celui d’Eric Clapton ou de Jimi Hendrix.

Ce ne fut pas mon cas. Je crois que ce n’était pas assez rugueux. Ce que j’ai aimé spontanément chez Robert Johnson, c’est sa liberté. Il n’y a pas chez lui forcément de structures en douze mesures par exemple, ce qui peut être caractéristique du blues. J’ai ressenti une grande liberté dans sa musique et c’est elle qui m’a attiré. Je définis volontiers la musique comme une échelle de dissonances et de consonances.

New-York a été pour moi une espèce d’accélérateur musical.

- J’imagine qu’on ne peut définir la musique ainsi que si on a travaillé ses gammes de manière assidue.

Oui, en tout cas c’est mon cas. J’ai en effet beaucoup travaillé l’harmonie et c’est pourquoi je peux maintenant m’en émanciper.

- Et puis il y a eu New-York

New-York a été un autre élément important dans mon parcours. J’y ai passé beaucoup de temps et j’y ai joué régulièrement. J’ai rencontré plein de musiciens et notamment Tony Malaby. À l’époque, vers 2010, je n’étais pas satisfait de la scène en France. Je n’y trouvais pas mon compte et je n’étais pas très bien. J’ai contacté Tony et lui ai proposé un duo. Il a dit OK et ça m’a redonné confiance. Et puis à New-York, il faut savoir que la scène est plus dure. On est beaucoup plus dans l’urgence. Ça a été pour moi une espèce d’accélérateur musical.

- Vous parlez de New-York, vous avez parlé l’improvisation, j’imagine que vous vous êtes nourri des musiques d’Albert Ayler ou David S. Ware, pour ne citer qu’eux.

Oui, bien sûr, j’ai beaucoup écouté de free, comme j’ai beaucoup écouté de musique minimaliste et je ne jouerais pas comme je joue si je n’avais pas tout ça en tête. Ce qui me semble fondamental, c’est que je ne suis pas dans un idiome. Avec Ornette Coleman ou Albert Ayler, on est encore de plain-pied dans le jazz, même s’il est free.

Richard Bonnet © Christophe Charpenel

- Je voudrais revenir sur l’improvisation. Pourriez-vous préciser votre démarche ?

J’ai toujours improvisé et j’envisage l’improvisation non pas comme un soliste mais comme un compositeur qui écrit en direct. Je construis dans l’instant avec mes partenaires musicaux. Jouer le thème, puis prendre un chorus chacun son tour, ça m’ennuie. Ce n’est pas ça qui m’anime. Avec le duo Kitchen par exemple, il y a des parties écrites mais il n’y a pas de thème vers lequel on revient après une improvisation. Ce sont des éléments écrits et quand on joue, Michel Mandel et moi, nous occupons des espaces d’improvisation entre des parties écrites distinctes. L’enjeu est de développer des improvisations qui vont naturellement d’une partie écrite à l’autre et ce, sans créer de coupures. Avec François Raulin, nous travaillons un projet autour de Monk. Bruno Tocanne nous a invités en duo pour la prochaine édition de Jazz à Trois Palis et on a décidé de travailler le registre de Monk.
C’est d’ailleurs un de mes compositeurs préférés et je trouve que sa musique est très guitaristique. Bref, on ne joue pas Monk de manière standard. On essaie de le faire à notre manière. François ré-arrange – il adore ça – on aime également modifier les espaces d’improvisation et trouver des modes de jeu. Improviser pour moi, c’est prendre des décisions dans l’instant. On doit être toujours prêt à tout au dixième de seconde. On est hyper concentré, c’est intense. C’est un peu comme la méditation. On est là mais un peu comme sorti de son corps.

- Votre déménagement en Isère a-t-il changé des choses ?

J’ai déménagé suite au confinement du Covid. Je voulais partir de la région parisienne depuis un moment et ce confinement en a été l’occasion. J’ai d’abord pris un poste d’enseignant au conservatoire de Voiron et puis j’ai intégré le collectif grenoblois La Forge. Dans l’Isère, il y a moins de musiciens. J’ai donc dû m’ouvrir à d’autres pratiques musicales, je pense également que l’environnement où je vis dorénavant a fondamentalement changé ma musique.

- Une des caractéristiques de votre jeu est la guitare à sept cordes. Pourquoi ce choix ?

Ça remonte à longtemps. Avoir une septième corde plus grave me permet d’avoir plus de profondeur et une tessiture étendue. Jouer le même accord dans les graves ou les aigus, ce n’est finalement pas le même accord. Je vois aussi que je joue très rarement avec un bassiste. La dernière fois c’était l’an dernier à Berlin avec Bruno Chevillon. En tout cas c’est assez rare. Aussi, ça me donne plus d’ouverture et une grande liberté. Avec Vercors par exemple, je distribue un peu les ballons entre Louis à la clarinette et Adrien à la batterie.