Scènes

Jazz Nomades 2009

Théâtre des Bouffes du Nord (Paris), 12-14 mai 2009


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E. Perraud © H. Collon/VSS

Chez Blaise Merlin et ses amis, la voix est si libre qu’elle part dans des directions inattendues, et le jazz si nomade qu’il peut être… absent. Cette année, à de rares exceptions près, il aura surtout été évoqué à travers des musiques d’ici, d’ailleurs (le mali, le Maroc) ou de nulle part qui penchent vers lui sans vraiment y tomber — surtout lors de la première soirée.

Dans ce festival, dont la réussite doit beaucoup aux habits jamais rapiécés des Bouffes du Nord, tout ou presque va par trois. La programmation semble renouvelable par tiers — comme certaines institutions d’un système qui, pourtant, depuis quatre printemps (avec une année sans sabbat, un hic), doit avoir les oreilles qui sifflent — car une famille se dessine autour de Bernard Lubat, le poïéliticien d’Uzeste et on y retrouve les figures de l’improvisation française sous ses formes très diverses : Joëlle Léandre, Jean-François Pauvros, Médéric Collignon, André Minvielle, Ramon Lopez, Denis Charolles, Beñat Achiary

Il leur est aussi arrivé d’inviter les cousins anglais : Phil Minton ou Maggie Nichols. Elle s’étale sur trois jours, et elle est tripartite : en introduction, les sciences (Albert Jacquard) jettent une passerelle vers la musique, ici inséparable de la langue (Charles Pennequin), laquelle s’accompagne volontiers du geste. Celui-ci s’y est déjà incarné en la personne de Josef Nadj ou de la danse soufie.

Cette année encore on parle philosophie sans se payer de mots, on pense politique sans faire de discours, on raisonne écologie en dehors des partis ; le tout devant un public très nombreux mais dans un silence religieux. L’économiste Serge Latouche propose de « mettre la décroissance en poésie pour la rendre désirable » ? C’est ce que s’empresse de faire Christophe Monniot — après par la projection des Saisons tremblées de Pelechian — via son « Vivaldi Universal, ou Les Quatre Saisons à l’heure du réchauffement climatique », magnifiquement écrit (car on ne fait pas qu’improviser, à Jazz Nomades) où s’acclimatait exceptionnellement le piano d’Andy Emler.

« La Voix est libre » est un enfant qui explore, s’aventure ; s’éparpille aussi. La voie s’ouvre, la liberté est tentante, à cet âge. Mais même si on s’éloigne, s’égare, si on met les doigts dans la prise électr(on)ique, l’ample giron du jazz reste accueillant.


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M. Vidal © H. Collon/VSS

L’an dernier, c’était Louis Sclavis, en 2007, David Murray, en 2005 Archie Shepp. Excusez du peu. En 2009 il sait être free : Jaap Blonk et le trio « Extens’O » (Olivier Benoît, Christophe Rocher, Edward Perraud) offrent une masse sonore compacte qu’on pourra retrouver dans l’émission d’Anne Montaron À l’improviste sur France Musique.

Trois femmes : Christine Wodraska imprépare son piano tandis que Véronique Maguelone trempe son saxophone dans un bénitier limpide pour souligner le propos virulent et scandé d’Eva Vallejo.

Puis une vigoureuse entité tricéphale (encore) s’invente sous nos oreilles : Lubat pianiste et chanteur ne joue pas au ping-pong qu’avec les mots, Philippe Gleizes, sorti tout percutant du « Jus de Bocse », ne roule pas que des yeux, et l’effronté Collignon amoureux de Miles sait aussi jouer d’une graine chinoise à trois trous ou d’un jouet en plastique. Nul n’y trouve à redire.

Dans ce giron vient aussi se poser la chanson ; hier encore c’étaient Loïc Lantoine, Fantazio, Grand Corps malade ou Christian Paccoud, aujourd’hui Renata Rosa, Arthur H, et toujours André Minvielle. Avec ses amis de trente ans – Marc (prononcer « Marco ») Perrone et Jacques Di Donato – ou de la veille – Djiz et encore Arthur, pour rester dans la légende, le génial Gascon chante, scatte, frappe, soulève la salle et tous ses balcons.

Sans doute les en-chanteurs de La Chapelle imaginent-ils déjà demain. En attendant, le profil de leur public s’esquisse : on vient « manifêter », comme pourrait dire Bernard Lubat : faire, mais juste l’espace d’un soir, dans la subversion, dans la science humaine humanisée, dans la poésie contemporaine, et le tout en musique (contemporaine aussi). Mais dans la joie de vivre. L’important est qu’on n’a pas eu peur du mot « jazz », et qu’on en a été récompensé par des musiques improvisibles, des gestes et textes crus-vécus, et une, deux, ou trois soirées ensemble.