Chronique

Palomar

La mer au loin

Frédéric Cavallin (d, perc, glockenspiel), Daniel Malavergne (tuba), Patrick Vaillant (mandoline)

Label / Distribution : Camille Productions

La genèse de cet album est une histoire comme on aime les raconter. Il y a près de vingt-cinq ans, Frédéric Cavallin découvrait la musique de Patrick Vaillant, mandoliniste qui arpente les réseaux, disons… alternatifs. Collecteur de musiques provençales, initiant des passerelles entre musiques traditionnelles et musiques savantes, il anime également Mandopolis. Ce dernier, également appelé « Front de Libération de la Mandoline », est une compagnie et en même temps, peut-être même avant tout, un positionnement politique et poétique. Celui-là même qui a attiré Frédéric Cavallin. Car, pour l’ex-batteur de Pulcinella comme pour Daniel Malavergne, pratiquer la musique c’est être dans la cité. Le tubiste, compagnon de Claude Tchamitchian dans le Grand Lousadzak et co-fondateur d’Auprès de ma blonde, est en effet passé par les fanfares du bassin minier d’Alès. Bref, pour ces trois musiciens, la musique est autant, ou plutôt en même temps, faite de sons et de sens.

Mais pour porter cet engagement – si ce n’est lors de concerts avec invités auxquels se joignent l’accordéoniste et chanteuse Rita Macédo ainsi que le chanteur occitaniste Manu Théron – il n’y a pas de texte chanté ou récité. La musique y est exclusivement instrumentale et on se référera d’abord à certains des titres. « Vai pilòta », « Vista », « Addio morettin » et « Sardoïd radio » nous indiquent clairement que nous sommes dans le sud de l’Europe, en pays de langue latine, le plus souvent entre France et Italie et on ne sera pas étonné d’apprendre que l’intitulé du groupe vient directement du personnage créé par Italo Calvino. Or, que fait Palomar ? Il regarde le monde. Avec malice et fausse naïveté, il scrute. La mer au loin est donc un conte philosophique, voltairien pourrait-on ajouter, dans lequel les musiciens ont fait le choix de la simplicité. Une simplicité apparente, comme en témoigne la métrique des morceaux, quasi-systématiquement en 3, 6 ou 9. Ainsi, les mesures en 9/8 de « Sardoïd radio », un traditionnel polyphonique sarde adapté par Patrick Vaillant, sont répétées trois fois par cycle. Cette simplicité n’est donc pas affaire de technique ou maîtrise musicales. Elle est caractéristique de la candeur programmatique qui porte ce projet.

Un morceau comme « Vista » est plein de cette ingénuité. Il débute par une mélodie au glockenspiel que rejoignent, successivement, battements de grosse caisse, percussions sur le charleston, suivis de l’éléphantesque tuba et de la mandoline qui doublent la mélodie. Et voilà que se dresse devant nous le monde au-delà de sa balourdise. Même souci de simplicité avec « Addio Morettin », reprise d’une vieille chanson de travailleuses italiennes, pour laquelle la mélodie est sifflée par Daniel Malavergne – poly-instrumentiste donc – avant d’être reprise à la mandoline. Un air léger – et en même temps si grave – à la fois danse, fable et allégorie.

Si ce n’était déjà pris, on pourrait dire que La mer au loin relève du « folklore imaginaire ». La démarche de l’ARFI est, du reste, loin d’être étrangère au projet de ces trois musiciens, Daniel Malavergne travaillant régulièrement avec la Marmite infernale. Pourtant, le qualificatif « imaginaire » ne fait pas l’unanimité dans le trio. En revanche, à l’instar de Béla Bartók, tous revendiquent de valoriser la musique déclassée.