Entretien

Pierre Bastien

Mécanique, robotique, éclectique, une musique en tic avec tact.

Invité au mois d’août à l’estival Cabaret Frappé de Grenoble, Pierre Bastien a installé sa ménagerie de robots à l’auditorium du musée d’Art. Une auto-musique qui donne autant à voir qu’à entendre ; ce jour-là, en guise d’aperitivo, l’accès au musée est compris dans le prix du billet - à moins que ce ne soit l’inverse ? Un après-midi à la fois musique et visite. Interview du mécano en son, Pierre Bastien.

  • Pendant le set, on a vu des 45 tours en boucle sur des platines. Quand on est un musicien d’avant-garde c’est quoi, l’arrière-garde ?

L’arrière-garde, c’est très intéressant ; c’est ce que j’écoute finalement. Ça me permet d’assurer les bases. J’écoute beaucoup de musique traditionnelle d’Afrique, beaucoup de jazz des tout premiers temps, comme King Olliver. Je base ce que je fais sur des choses bien tangibles, bien répertoriées.
L’arrière-garde, ce serait d’avoir une tradition, par exemple les artistes de flamenco moderne peuvent se référer à une trame ancienne. En France, on aurait le menuet, la bourrée. Moi, ça ne m’a jamais vraiment intéressé, alors je me base sur d’autres goûts et sur une pratique musicale qui remonte à l’enfance. Finalement, ce que je fais avec ce mécano, c’est un peu comme intercaler des bouts de carton entre les rayons de la bicyclette ou faire tourner un bouton avec deux fils torsadés..

Pierre Bastien musique mécanique
Cécile Rogue

  • L’un des dispositifs mécaniques s’articule autour d’un rouleau muni de patins en caoutchouc qui viennent actionner les touches d’un clavier de Casio ; si l’on revient sur cette idée du jazz des premiers temps, n’est-ce pas aussi une référence aux rouleaux mécaniques ?

Oui, par exemple Duke Ellington dit qu’il a appris à jouer du piano en passant à faible vitesse un rouleau de James P. Johnson jouant « Caroline Shout », je crois. On s’aperçoit que les rouleaux mécaniques de ces pianos peuvent véhiculer du swing, du groove, tout ce qui fait l’essence même de la musique. Mes machines, je pense qu’elles véhiculent aussi un groove que l’on dit humain, d’habitude.

  • Pourquoi bricoler des machines mécaniques, alors que l’on a toute une palette sonore avec les machines numériques ?

On obtient une richesse synthétique, c’est-à-dire une richesse qui sonne un peu comme du plastique, tandis que moi, j’espère faire des machines qui sonnent différemment, de façon moins régulière, moins parfaite, qui ont une petite imperfection, quelques scories. Comme le musicien dont le doigt dérape légèrement, mais qui joue très bien. Mes machines ont ce côté-là, du fait du mécano, des pièces que j’utilise ; et puis, tout cces moyens ultra-modernes, moi, j’attendrais volontiers un petit siècle, un petit siècle et demi qu’ils fassent leurs preuves, qu’on voie un peu si on peut leur faire confiance, plutôt que de me lancer à corps perdu !

  • Votre parcours musical procède-t-il d’un désir de faire de la musique (de type mécano) qui viendrait de l’enfance, ou de certaines rencontres dans votre vie ?

Quand j’étais enfant j’ai bien fabriqué deux ou trois machines avec des éléments basiques, mais avant tout, pour pervertir le métronome je mettais des poêles à paella de chaque côté pour obtenir, au lieu d’un tic-tac, un peu de musique. Je pense aussi qu’il y a un côté subversif dans la fabrication de ces « machines à faire la nique à la musique avec un grand M » : un ridicule petit automate, activé par un moteur de Minicassette, et avec des pièces d’un jouet de mécano, parvient à former un petit orchestre finalement écoutable. Pour moi qui ne suis pas un musicien virtuose, qui ne sors pas des grandes écoles de la musique et, qui, de toute façon, leur tourne le dos, c’est important d’avoir ce genre de machines qui biaisent, qui adoptent des raccourcis.
Mais il y a eu des tas de rencontres. D’abord Pascal Comelade, dès la fin des années 70 ; j’ai joué avec lui longtemps, et ce que j’en ai retiré, c’est qu’il m’a appris à jouer de façon simple. Puis Peter Sinclair, qui fabrique de gigantesques machines sonores et m’a encouragé à continuer quand j’étais éreinté par la critique - qui trouvait cela très puéril - et a su trouver les arguments pour me convaincre : « Ce que tu fais est spontané, personnel ; il faut continuer ».

  • Les machines font-elles de bons disciples en musique ?

Ce sont de bon comparses, contrairement aux musiciens avec qui je joue parfois ; elles ne cherchent pas à en faire trop, c’est l’humilité totale ! Et pour moi, il est primordial, quand on veut faire de la musique, de ne pas chercher à faire des prouesses, d’avoir en tête un but musical collectif.

  • Le son magique de « Riti » ?

C’est un instrument splendide ; « riti » ça veut dire « cheval » en peuhl ; sa corde est faite de crin comme l’archet - crin sur crin, ça permet d’obtenir ce son rauque quime ferait presque pleurer, comme une voix de vieux bluesman que j’imagine édenté - une voix qui sortirait sans obstacle. C’est un instrument que j’utilise depuis très longtemps et toujours avec plaisir, j’en joue sur ce morceau où je pousse la ficelle un peu loin parce que le Casio, pendant ce temps, égrène les accords d’un morceau célèbre, très mélancolique, une descente en accords mineurs qui, forcément, accentue le côté pathétique : « My Funny Valentine. » Je crois que de tous temps les gens ont utilisé l’harmonie. Je me rappelle que Charlie Parker utilisait des morceaux anciens, et je n’ai pas la prétention de rénover la formule harmonique, mais là elle est jouée par une machine sur un Casio. On est loin de Chet Baker, parce que ce Casio automatique joue un peu de façon autiste, chaotique ; donc, même en utilisant un air connu, tout cela est quand même propulsé vers l’inconnu.

par // Publié le 8 novembre 2004