Scènes

Festival invisible, 10 ans d’audace

Compte rendu des concerts à Brest des vendredi 20 et samedi 21 novembre 2015.


Pour ses dix ans, Invisible n’a rien changé. Ce rendez-vous brestois des musiques « indé », voire en marge, s’est tenu du 18 au 21 novembre dans cinq lieux de la cité du Ponant, offrant son lot habituel de surprises et de rencontres, toujours barrées, jamais censurées.

Marqué au fer par cette manie brestoise de se forger une identité bien à soi, comme pour transformer en atout stratégique une position hexagonale périphérique, Invisible se dresse comme un pied de nez aux programmations copiées-collées territoriales, face aux éléments atlantiques, sans un fifrelin de bourgeoisisme mais non sans panache.

A Arnaud le Gouëfflec, artiste brestois, auteur du roman à valeur de manifeste « Les Discrets », à qui l’on doit la première mouture de l’association organisatrice du festival, on a envie de demander si dix ans ne serait pas une sorte d’âge rêvé. Dix ans, l’âge des possibles ? « Ça paraît bizarre mais, si tu m’crois pas… ». De là à croire que le festival cultive un esprit bon enfant, il n’y a qu’une étape, facile, que je ne franchirai pas sans avoir vérifié mes allégations.

De rendez-vous étranges, le festival n’en manque jamais. Et cette année, il en est un dont l’impact résonne encore : Les Mamies Guitares & le Tonnerre Electrique. Cette création conjuguant atelier d’écriture, acte poétique et sonore, a été pilotée par Mathieu Sourisseau et Daniel Scalliet, musiciens ayant collaboré à des collectifs jazz obliques et engagés (Freddy Morezon, Le Grand écart du Singe, La Friture Moderne…). Pour le festival, ils ont accompagné sept Brestoises dans l’élaboration d’un concert d’un genre unique, proposé dans l’Espace L’Cause, lieu associatif de défense et de promotion des droits des femmes. Ces femmes, retraitées ou sur le point de l’être, ne sont pas musiciennes ; elles n’avaient même jamais pratiqué la guitare.
Elles sont pourtant là, sur scène, ces « habitantes du Far West français », pour déclarer « La renaissance du tonnerre de Brest ». « Méfiez-vous de notre fureur électrique mais ne vous inquiétez pas de nos guitares : elles débordent devant vous d’un présent blessé, indigné » mais sont « heureuses d’être là, vivantes ».
Des mots qui retentissent doublement au cœur de la zone de turbulences dans laquelle nous ont plongés les attentats, une semaine auparavant. Ce clan des sept expose sa vitalité, joue collectif en se fiant aux indications de Mathieu Sourisseau. Elles grattent, percutent, font résonner les cordes. Chacune s’empare du micro pour faire entendre sa voix et un texte écrit sous la houlette de Scalliet. Si ces mamies alertes ont l’aplomb de rock stars qui en ont vu d’autres, c’est parce qu’elles ont vécu un demi siècle de tourments et en ont retenu la rage de vivre pour la transmettre avec humour. Des émotions improbables qui réchauffent l’atmosphère.


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Emmanuelle Parrenin, Motus © Ray le Menn

Pour braver les frimas en se plongeant dans un bain revigorant de sons originaux, il y avait aussi Motus, duo de musiques folk et mécanique qui jouait au petit théâtre du Quartz, scène nationale de Brest. La musique mécanique, c’est celle de Pierre Bastien. Avec poésie, il donne vie à une musique expérimentale née d’objets domestiques articulés. Armé d’un brevet de LEGO® technique, un violon à clous, une trompette à embout… et d’un dispositif vidéo projetant toute cette ingénierie enfantine et experte sur un écran en fond de scène, il actionne poulies et pales, que fait tourner un petit moteur, élastiques et bouts de plastique et crée une rythmique, la base de morceaux co-construits en duo avec Emmanuelle Parrenin. Elle, son violon d’Ingres, ce sont les instruments acoustiques traditionnels, parfois oubliés, tels que harpe, vielle à roue, dulcimer et le plus ancestral d’entre tous : la voix. Avec cet amour des sons purs et des « tonalités impures » (comme le dit Pierre Bastien), c’est un répertoire folklorique un peu sorcier qui naît et, étrangement, fonctionne sous l’impulsion de simples ritournelles. Un brin ensorcelant.

Le jeudi 19, l’association Penn Ar Jazz proposait d’autres plongées sonores au Centre d’Art Contemporain Passerelle. L’Étrangleuse (duo lyonnais harpe / guitare) et le violoncelliste tout terrain Gaspar Claus (artiste fil rouge que les bretons retrouveront au long de cette nouvelle saison), aussi à l’aise dans le flamenco que dans le jazz, la musique improvisée et la pop, ont offert une soirée de vibrations hypnotiques.

Pour les concerts à la Carène, salle des musiques actuelles transformée en QG burlesque grâce aux installations des objets de mémoire d’Odette Picaud, des happenings absurdes du groupe Vacuus (association de néantologie basée à Brest qui manque cruellement de reconnaissance, tant leurs « manif pour rien » et quêtes empiriques telles que le « lâcher de tartines beurre vs. confiture » méritent médiatisation), on retiendra les performances de quelques artistes cultes.

Moitié faussement nippons mais entièrement géniteurs de formations américaines telles que Teenage Fanclub ou Daniel Johnston, Half Japanese se produisait samedi en tête d’affiche. Autodidactes depuis quarante ans, ils ouvraient à Brest une tournée européenne, faisant revivre dans les yeux écarquillés des fans un best-of en forme de bestiaire post-punk. Au centre de l’attention, la diction naïve et inchangée du prolifique fondateur Jad Fair. Lo-fi en bandoulière, il égrène les titres d’Overjoy (album de la reformation après 13 ans d’absence) et quelques perles anciennes comme « This Could Be The Night », ânonnée avec la voix d’un adolescent de 60 ans. Touchant.

C’est à un quatuor californien survolté que revenait la mission de brûler les planches et de souffler vigoureusement les bougies. Vendredi soir, Enablers est le dernier groupe à l’affiche et fait impression. Trois crânes chauves et des idées qui fusent à la vitesse de météores touchent de plein fouet les premiers rangs, instantanément soumis à un coup de chaud. Pas de basse mais des battements lourds, tribaux et un mur du son érigé de part et d’autre de la scène par deux guitaristes déterminés. Une base en béton armé. ll fallait bien ça pour porter la prestation hallucinée du chanteur Pete Simonelli venu défendre l’album The Righful Pivot. Son œil torve, surligné d’un sourcil interrogateur, nous tient dans un viseur. Le reste de son corps se tord, se meut en oblique, nous tient en joue dans l’alignement d’un index et d’un bras inquisiteurs. Les textes éructés dans une logorrhée inquiétante, les propos que l’on devine viciés (même les anglophones ne peuvent tout comprendre) donnent l’impression d’assister à un prêche satanique. Fantasmatique et fantastique. Le guitariste Kevin Thomson relève la tête pour remercier le public d’être « resté si tard… », mais le quotidien est loin, les obligations aussi. La performance, croisement de fer entre Hunter S. Thompson et Nick Cave, fut parfois rude mais les coups n’étaient que jeu, il n’était question que de poésie brute, celle qui invite à poser les armes, un peu sonné.


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Pete Simonelli, Enablers © Ray Le Menn

D’une scène poétique Beat à une autre, il s’écoule une journée. Frontman et guest du groupe nancéien Filiamotsa, le néerlandais G.W. Sok reprenait samedi soir les poèmes « Holy (Footnote To Howl) » et « Song » d’Allen Ginsberg. L’ancien leader de The Ex, actuel membre de Cannibales et Vahinés, tient tête aux deux violonistes furibards Emilie Weber et Bastien Pelenc, avec une présence scénique paradoxale. Sa gestuelle contrite et son chant scandé forcent l’écoute, l’immersion dans une philosophie trop souvent présentée comme anarchique. Elle peut aussi se décliner en trois mots, « Love, Live, Laugh », auxquels on adhère entre deux tornades bruitistes fouettées par Anthony Laguerre à la batterie. Si ces bourrasques font douter mon voisin de l’intérêt de continuer à jouer des guitares (« Pourquoi s’embêter avec six cordes amplifiées quand quatre suffisent ! »), les Filiamotsa intègrent dans leur set échevelé quelques belles accalmies qui ont le mérite de révéler le potentiel de leur répertoire, qu’il soit joué par un trio, un quintet ou un grand orchestre.

Maëlle le Gouëfflec et Sophie Bernard, forces vives du festival, affichaient samedi des sourires apaisés « on est très heureux, on a eu du monde partout », me confie la première. Le festival a aussi réussi son pari d’investir la ville dans des lieux où chacun a pu se sentir familier. Erudits, curieux, mélomanes ou amateurs de happenings, des centaines de personnalités se sont entremêlées. Il a régné sur cette dixième édition une vraie envie d’en découdre avec les vagues d’horreurs médiatiques en utilisant un antidote efficace : la curiosité, pimentée d’un zeste de surréalisme. Dans ce bout du monde où les mauvaises graines sont toujours arrosées, on a aussi vu les artistes du festival se produire de manière impromptue chez un disquaire nommé Bad Seeds ; on a écouté et aperçu (impossible de s’approcher) au Mouton à 5 Pattes, bar associatif qui a le vent en poupe, un lonesome chanteur pop, répondant au sobriquet de Centre du monde.

Avec cette envie de rester en marge, Invisible a finalement et évidemment trouvé la clé du succès en fédérant un public au carrefour de « la création pentatonique et de la musique binaire », sous une même bannière, un slogan resté discret mais que j’ai vu courir de bouche en bouche : « Invisibles mais nombreux » !