Myra Melford, le gène de l’improvisation
Riche actualité pour la pianiste et compositrice étatsunienne.
© Gil Corre
Entre Paris et Mantoue, rencontre lors d’une escale à Toulouse. La pianiste est présente sur quatre disques récents ou à venir : Myra Melford - Splash (Intakt, 2025) ; Myra Melford/Satoko Fujii - かたらひ (Katarahi) (RogueArt, 2026) ; Ben Goldberg/Myra Melford/Danny Lubin-Laden - Trouble Trouble (BAG, 2026) ; Fire and Water Quintet - Sure Grand Out (RogueArt, 2026). C’est l’occasion de faire le point sur son parcours et ses projets.

- Myra Melford © Gil Corre
- Pouvons-nous commencer par votre nouvel album en duo avec Satoko Fujii, « かたらひ (Katarahi) » sur RogueArt ? Vous aviez déjà collaboré sur « Under the Water » sorti en 2009. Comment vous y prenez-vous pour jouer à deux pianos ?
Satoko Fujii et moi nous sommes rencontrées en 1994. Je donnais un concert solo dans un petit club de Cambridge, dans le Massachusetts, appelé Club Passim. Après le concert, Paul Bley, qui avait amené Satoko, nous a présentées. A l’époque, elle vivait à Boston et moi à New York. Après mon déménagement à Berkeley, elle est venue dans la baie de San Francisco et nous avons organisé un concert à deux pianos à la Maybeck House en 2007. C’était notre première rencontre musicale, et l’album qui en a résulté est sorti un peu plus tard. Nous avons improvisé, sans discussion préalable. Par la suite, nous avons donné des concerts au Japon, à San Francisco, et commencé à recevoir des invitations pour des concerts en Europe. Nous avons songé qu’au lieu de jouer de manière totalement libre, nous pourrions apporter des compositions, qui ménagent une grande place à l’improvisation mais avec un point d’ancrage commun et un peu de planification, afin qu’il y ait davantage de variété et de contraste dans nos modes de jeu et le déroulement des sets. L’occasion de nous produire au Leibnitz Jazz Festival s’est présentée. Cela devait avoir lieu pendant la pandémie, mais le concert a été reporté et n’a eu lieu qu’à l’automne 2024.
– Le nouvel album est issu de ce concert ?
Oui. Il a été réalisé par l’Österreichischer Rundfunk, la radio autrichienne. Après l’avoir écouté, comme nous étions satisfaites de sa qualité ainsi que de notre prestation, nous avons décidé de le sortir. Nos manières de jouer et de composer sont différentes. Mais quand nous jouons ensemble, et c’est le cas sur ce nouvel album en particulier, il est parfois difficile d’identifier l’une ou l’autre. Nous changeons aussi de piano au milieu du concert, ce qui ajoute à la confusion. J’aime à penser que nous créons un son particulier ensemble, plutôt que d’être deux pianistes distinctes qui doivent nécessairement être identifiables.
– On ne trouve pas beaucoup d’enregistrements live dans votre discographie.
J’aime les enregistrements live, mais n’en ai pas publié beaucoup. Il y a eu Alive in the House of Saints [Hat ART, 1993], puis, 12 from 25 [Firehouse 12, 2018], issu de ma rétrospective de 2015 au Stone. Plusieurs concerts ont été enregistrés et pourraient faire l’objet de publications. Je viens de lancer un label sur Bandcamp, où je commence par rééditer mon catalogue, dont j’ai récupéré les droits, concernant des albums qui ne sont plus disponibles ni commercialisés par les maisons de disques d’origine. À terme, l’idée est de publier aussi des captations live.
– Qu’en est-il du troisième album du Fire and Water Quintet (avec Ingrid Laubrock, Mary Halvorson, Tomeka Reid et Lesley Mok) prévu en septembre sur RogueArt ? S’agira-t-il comme précédemment d’une suite à écouter d’une traite ?
Non. Il s’agit d’un ensemble de morceaux qui fonctionnent bien les uns avec les autres, mais pour lesquels je n’avais pas d’ordre précis en tête, contrairement aux albums précédents. J’aime l’ordre que nous avons choisi pour la séquence, mais il s’agit de compositions autonomes, qui peuvent être écoutées séparément.

- Fire and Water quintet - Jazz Em Agosto 2023 © Vera Marmelo
- Vous avez formé un nouveau trio avec deux membres du quintet. Ces deux groupes entretiennent-ils des rapports étroits ?
Les procédés d’écriture sont similaires et le trio interprète en partie la même musique. J’ai composé des morceaux pour le trio, et par la suite je les ai développés pour le quintet. Pour des raisons pratiques autant qu’esthétiques, je souhaitais avoir une unité plus restreinte, qui puisse être le prolongement des idées explorées avec le quintet. Inviter Ingrid Laubrock et Lesley Mok m’est apparu comme une évidence. Nous avons déjà donné des concerts et commençons à travailler sur des morceaux pour un enregistrement. Le groupe s’appelle SOX 2, c’est un terme biomédical issu de la thérapie génique générative, l’un de mes centres d’intérêt actuellement, de même que l’idée de régénération en général – la question du changement climatique, dont nous ne nous occupons pas sérieusement à ce jour, en fait évidemment partie.
– Quand avez-vous commencé à intégrer la guitare à vos formations ?
Depuis le groupe Be Bread avec Brandon Ross. J’aime la combinaison du piano et de la guitare. Brandon et moi avons fait partie d’un projet de Henry Threadgill pour quatuor de guitare et piano, au milieu des années 90. Après avoir travaillé avec Brandon pendant quelques années, j’ai formé Snowy Egret avec Liberty Ellman à la guitare. Tous deux venaient des formations de Threadgill. Mary Halvorson a une forte personnalité musicale, des effets et un son très différent de celui de Liberty. Actuellement, ils jouent ensemble dans le quartet Clone Row de Ches Smith, dont je vous recommande l’écoute. Je souhaitais à la fois continuer à incorporer la guitare et travailler avec Mary.
– Vous venez de tourner aux États-Unis avec Tiger Trio (Joëlle Léandre et Nicole Mitchell).
Cela s’est très bien passé, nous avons toujours plaisir à nous retrouver. Les occasions de jouer sont trop rares. Deux albums ont été publiés, trois si l’on compte l’enregistrement live dans le coffret Lifetime Rebel de Joëlle. Tout est improvisé, il n’y a aucune composition.

- Myra Melford © Gil Corre
– Le trio est la formation la plus récurrente dans votre carrière.
Je préfère composer pour quintet, mais maintenir un quintet en activité sur la durée est compliqué, en terme d’organisation de tournées, de recherche de fonds pour payer tout le monde, de coordination des emplois du temps… Avec un trio, je dispose certes de moins de possibilités, il ne peut y avoir que trois choses qui se passent en même temps. Mais je peux déjà faire beaucoup dans ce format. La présence de trois voix différentes implique que tout le monde n’a pas besoin de jouer tout le temps, que l’on peut changer de rôle de manière fluide, passer de l’arrière-plan au premier plan, accompagner ou être devant. J’aime le faire avec toutes sortes d’instrumentations, violon et bois dans Equal Interest [Leroy Jenkins et Joseph Jarman], piano, basse, batterie avec Splash ou Trio M, saxophones et batterie dans SOX 2 – et j’aimerais que Lesley Mok ajoute l’électronique à sa palette, comme elle le fait lors de ses concerts en solo.
– Pouvez-vous nous en dire plus sur le trio Splash, avec Michael Formanek à la basse et Ches Smith à la batterie et au vibraphone ?
La nouveauté dans ce cas, c’est que Ches joue aussi du vibraphone, ainsi je dispose d’un deuxième instrument mélodique qui peut soit accompagner la basse, soit accompagner le piano, tandis qu’un autre joue un rôle différent. J’adore la combinaison du piano et du vibraphone. Dans ce groupe comme dans les autres, chacune des personnalités avec lesquelles je travaille apporte quelque chose d’unique à ma musique. Si j’enregistre un morceau avec Splash et que j’enregistre le même avec le quintet, le résultat sera complètement différent. J’ai écrit des interludes pour Splash, puis les ai adaptés au quintet. « Chalk », par exemple, est joué par plusieurs formations (Splash, Fire and Water, duo avec Satoko Fujii), avec des résultats variés tout en conservant l’essence de la composition.
– Vous avez trouvé l’inspiration dans les œuvres du peintre Cy Twombly depuis quelques années.
Au milieu des années 90, j’ai composé « Drawing in the Dark » pour mon groupe Same River Twice, après avoir admiré une rétrospective de l’œuvre de Twombly au Museum of Modern Art de New York. Un véritable choc esthétique. Je ne connaissais pas son travail et me souviens avoir ressenti une forte affinité avec l’énergie et l’éclat de ces œuvres dans cette galerie. Au fond de moi, je me suis dit : « Cela ressemble à ma façon de jouer du piano ». C’est le cœur de mon activité depuis cinq ans. A l’origine, il s’agissait d’un projet de concert réunissant plusieurs ensembles : Snowy Egret, Fire and Water, Tiger Trio ou MZM [1], avec une pièce orchestrale improvisée en conclusion. À cause de la pandémie, cela n’a pas pu se concrétiser. J’ai alors envisagé le projet par étapes, à commencer par « For the Love of Fire and Water » puis « Hear the Light Singing », puis « Splash » et le prochain album du quintet. Je retourne en Italie travailler sur le dernier volet avec deux artistes de Chicago : Sandra Binion, photographe, plasticienne et vidéaste, et Lou Malozzi, artiste sonore expérimental. Nous créons une installation qui reflète nos interprétations de l’œuvre de Twombly. J’y jouerai du piano solo. Après quoi il sera temps de passer à autre chose.

- Myra Melford © Patrick Martineau
J’ai deux commandes de compositions pour l’année prochaine : l’une pour le Kitchen Orchestra de Stavanger en Norvège, l’autre pour un ensemble viennois appelé Studio Dan. Je suis en train d’écrire une pièce dont je compte créer des variations avec chacun de ces ensembles. Par ailleurs, je co-compose une pièce pour pianiste improvisateur et orchestre avec un collègue de l’université, Carmine Cella, dont la première est prévue en 2027.
– À quoi d’autre avez-vous participé récemment ?
J’ai participé en tant qu’interprète à un projet intitulé Insect Life, avec Ben Goldberg à la clarinette, Ben Davis au violoncelle, Raffi Garabedian au saxophone ténor et Danny Lubin-Laden au trombone. Le batteur Hamir Atwal et moi avons été invités à nous joindre eux. Un enregistrement devrait sortir bientôt. Récemment, j’ai joué en trio avec Ben et l’un de mes étudiants, Matt Muntz, un bassiste exceptionnel qui prépare un doctorat en composition. Ben Goldberg, Ben Davis et moi avons un nouveau trio que nous allons également essayer d’enregistrer. J’adore jouer avec Ben [2].

